The Voices

ECRANS | Marjane Satrapi s’exile aux États-Unis pour s’approprier une commande de film d’horreur à petit budget qu’elle transforme en comédie sanglante et cinglante à l’esprit très 80’s. Sympathique même si l’affaire peine à tenir la longueur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Photo : © Reiner Bajo


Il faut imaginer ce que The Voices aurait pu être si Marjane Satrapi ne s'en était emparé pour lui faire subir une torsion toute personnelle : un de ces films d'horreur pour ados comme il s'en produit à la pelle, où l'esprit de sérieux n'est qu'une façade pour masquer le cynisme mercantile.

Le film raconte comment un schizophrène tout juste sorti de l'asile, suivi de près par sa psychiatre et tenu en laisse par une puissante camisole chimique, finit par craquer son vernis de ravi de la crèche et retomber dans ses pulsions homicides. D'entrée, Satrapi repeint son univers aux couleurs irréelles d'un arc-en-ciel de bonheur, quand bien même celui-ci napperait un paysage d'usines et de banlieues branlantes ; l'effet Prozac contamine une mise en scène qui choisit l'option humour noir et transforme le minet Ryan Reynolds en une parodie de lui-même, sourire extatique figé perpétuellement sur son visage de puceau imberbe.

Lorsqu'il rentre chez lui après une journée à bosser et à tenter de séduire la belle secrétaire de son entreprise — Gemma Arterton, parfaite incarnation du charme canaille de la girl next door british — plutôt que de nourrir son chat et son chien, il se met à leur parler ; et ceux-ci de lui répondre, le félin dans le rôle du ça, le toutou dans celui du surmoi. Cette matérialisation animalière fantasque des tourments intérieurs est le plus produit amené par Satrapi à The Voices, et souligne l'horizon évident de l'œuvre : un retour aux comédies sanglantes et subversives des années 80, celles d'un Sam Raimi ou d'un Joe Dante.

La vie en Prozac

La subversion, Satrapi la fait apparaître lorsque, brièvement, elle débarrasse le décor de ses faux-semblants liés à l'absorption massive d'anti-dépresseurs : un monde gris, déshumanisé et déprimant. C'est aussi à cet instant que The Voices perd son élan : une fois la farce politique dévoilée au grand jour, ne reste plus que la surenchère dans le gore rigolard, les situations macabres et l'esprit pop-corn d'un midnight movie un peu trop conscient de sa visée.

Plus le film nous demande de nous amuser, moins on a envie de lui accorder cette faveur. C'est particulièrement le cas de ce générique chanté qui, dans l'absolu, pourrait passer pour une réplique de la scie Everything Is Awesome dans La Grande Aventure Lego — autre critique sociale ripolinée pertinente quoiqu'inaboutie ; on sent alors la tentation d'un film culte autoproclamé, tentation à laquelle The Voices ne résiste pas toujours.

The Voices
De Marjane Satrapi (ÉU, 1h43) avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton, Jackie Weaver, Anna Kendrick…


The Voices

De Marjane Satrapi (EU-All, 1h49) avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton... Jerry vit à Milton, petite ville américaine bien tranquille où il travaille dans une usine de baignoires. Célibataire, il n’est pas solitaire pour autant dans la mesure où il s’entend très bien avec son chat, M. Moustache, et son chien, Bosco. Jerry voit régulièrement sa psy, aussi charmante que compréhensive, à qui il révèle un jour qu’il apprécie de plus en plus Fiona - la délicieuse Anglaise qui travaille à la comptabilité de l’usine. Bref, tout se passe bien dans sa vie plutôt ordinaire - du moins tant qu’il n’oublie pas de prendre ses médicaments...
Cinéma Le Méliès Jean Jaurès 10 place Jean Jaurès Saint-Étienne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


The Voices

De Marjane Satrapi (EU-All, 1h49) avec Ryan Reynolds, Gemma Arterton... Jerry vit à Milton, petite ville américaine bien tranquille où il travaille dans une usine de baignoires. Célibataire, il n’est pas solitaire pour autant dans la mesure où il s’entend très bien avec son chat, M. Moustache, et son chien, Bosco. Jerry voit régulièrement sa psy, aussi charmante que compréhensive, à qui il révèle un jour qu’il apprécie de plus en plus Fiona - la délicieuse Anglaise qui travaille à la comptabilité de l’usine. Bref, tout se passe bien dans sa vie plutôt ordinaire - du moins tant qu’il n’oublie pas de prendre ses médicaments...
Cinéma Alhambra 2 rue Praire Saint-Étienne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

Marjane Satrapi : « L’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

Radioactive | On ne peut s’empêcher de voir des similitudes entre la figure de Marie Curie et celle de Marjane Satrapi. La cinéaste bouscule l’image d’Épinal en signant un portrait non pas de la seule scientifique, mais également du rayonnement de ses découvertes. Entretien exclusif.

Vincent Raymond | Lundi 22 juin 2020

Marjane Satrapi : « L’art est une recherche de la vérité à travers le prisme de la beauté »

À l’instar de Flaubert parlant de Madame Bovary, pouvez vous dire que cette Madame Curie, c’est un peu vous ? Marjane Satrapi : C’est un génie auquel je ne peux me comparer, mais que je comprends très bien. On est arrivées à Paris au même âge pour pouvoir réaliser ce que l’on ne pouvait pas faire chez nous, je comprends donc sa difficulté d’être une immigrée parlant français avant de venir en France. Comme elle, aussi je ne cherche pas à plaire à tout le monde — je m’en fous, en fait. J’apprécie tout particulièrement ça chez elle, et le fait qu’elle ne soit pas quelqu’un de parfait. Je n’ai pas voulu en faire une héroïne, c’est-à-dire l’image parfaite de la femme merveilleuse, parce qu’elle n’était pas toujours commode. C’était un être humain avec ses imperfections ! Au-delà de l’album de Lauren Redniss, comment avez-vous déterminé ses contours ? Il y avait évidemment les biographies, les historiens, mais chacun donne son interprétation de l’histoire. Pour moi, on a la perception la plus corre

Continuer à lire

"Radioactive" : Brillante fusion

ECRANS | Evocation indirecte des lois de l’attraction et du magnétisme, "Radioactive" dépeint simultanément les atomes crochus entre Pierre et Marie Curie ainsi que les propriétés de ceux qu’ils mirent en évidence. De la science, des frictions et le regard de Marjane Satrapi.

Vincent Raymond | Mercredi 4 mars 2020

Paris, aube du XXe siècle. Jeunes scientifiques assoiffés de savoir, Marie Skłodowska et Pierre Curie s’allient au labo comme à la ville pour percer le mystère de la radioactivité. De cette union naîtront, outre deux enfants, d’inestimables découvertes, des Prix Nobel, ainsi qu’une certaine jalousie teintée de haine xénophobe et machiste, Marie étant polonaise… Aux premières images de Radioactive montrant Madame Curie au soir de sa vie s’effondrant et se remémorer son existence par flash-back façon Les Choses de la vie, on s’inquiète un peu. Marjane Satrapi aurait-elle succombé à cette facilité du biopic hagiographique, ces chromos animés surglorifiant des célébrités ? Heureusement, non : la Madame Curie dont elle tire ici le portrait en s’inspirant du roman graphique de Lauren Redniss va se révéler bien différente des images déjà connues : moins fofolle que celle vue par Jean-Noël Fenwick (Les Palmes de M. Schutz), plus nuancée que la Femme honorable de François Giroud ; bref, complexe et vivante, loin de la statufication. Têtue e

Continuer à lire

Deadpool 2 – Ryan Reynolds : « Deadpool est libérateur ; c’est un clown »

ECRANS | Derrière le masque de Deadpool, figure celle de Ryan Reynolds, beau gosse aux traits d’esprits aussi caustiques que le personnage immortel à qu’il a donné vie au cinéma. Vous suivez ? Justement, il parle de la suite, Deadpool 2.

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Deadpool 2 – Ryan Reynolds : « Deadpool est libérateur ; c’est un clown »

Ce deuxième épisode se présente davantage comme une surenchère qu’une suite du premier : l’humour et l’action sont ici amplifiés… Ryan Reynolds : Tout à fait. En étant programmé pour sortir aux beaux jours, il se devait de comporter plus d’action. Mais il fallait conserver le côté décalé du premier, et la dimension “anti-héros“ du personnage. Par ailleurs, il y plus d’histoires à raconter, des nouvelles têtes (Domino, X-Forces, Cable…). Bref, cela faisait beaucoup de matière pour enrichir cet opus. Quels points communs revendiquez-vous avec le personnage de Deadpool ? R.R : J’en ai beaucoup ! (rires) Dès l’instant où je l’ai rencontré voilà onze ans, j’ai insisté pour que le premier film existe, et j’ai dû aller voir tous les studios possibles pour cela. Mais finalement, cela a été un mal pour un bien : le temps ayant passé, il se trouve qu’il était beaucoup plus adapté à l’époque à laquelle nous l’avons sorti. Sinon, c’est vrai que je pe

Continuer à lire

"Deadpool 2" : Y en a un peu plus, je vous laisse quand même ?

Nice Suit(e) ! | de David Leitch (E.-U., 2h) avec Ryan Reynolds, Josh Brolin, Morena Baccarin…

Vincent Raymond | Mardi 15 mai 2018

Ayant trop exterminé de malfaisants, Deadpool reçoit en représailles une “visite“ à domicile causant la mort de sa fiancée Vanessa. D’abord désespéré et suicidaire, Deadpool trouve une raison de vivre et de combattre. Ainsi que de nouveaux alliés, qu’il recrute dans sa X-Force… Et si Ryan Reynolds était en train d’accomplir avec Deadpool, en version ludique et trash, ce que Spielberg avait manqué dans Ready Player One : produire le divertissement adulte célébrant la culture pop dans sa jouissive transversalité absolue ? Incluse dans le cosmos Marvel officiel, mais jouant de la marginalité totale de son personnage-titre pour s’autoriser déviances, provocations et outrages, la franchise possède un enviable statut : Deadpool incarne le “Ça“ de la famille, le dépositaire des pulsions inconvenantes, du mauvais goût et de la transgression. L’onanisme, meurtre, la grossièreté ou le vice sont interdits aux autres boy-scouts ? Lui se délecte de les pratiquer à l’envi. Usant volontiers d’apartés pour asseoir sa connivence avec le public,

Continuer à lire

"Une femme heureuse" : Chaînes conjugales

Desperate Housewife | de Dominic Savage (G.-B., 1h45) avec Gemma Arterton, Dominic Cooper, Frances Barber…

Vincent Raymond | Jeudi 26 avril 2018

Vu de l’extérieur, Tara semble mener la vie d’épouse et mère anglaise comblée. En y regardant de plus près, son Mark n’est pas si attentionné : il lui impose sa routine sexuelle et domestique, bride ses aspirations artistiques. Un jour de trop plein, Tara craque et fait son bagage. Direction, Paris. Que l’on aurait aimé aimer ce film écrit, produit et interprété par Gemma Arterton ! La rousse comédienne aux choix éclectiques s’avère à elle seule une raison d’attachement inconditionnel, surtout si elle porte un projets sur l’insidieuse question de l’asservissement conjugal. Las, il y a hélas loin de l’intention à l’œuvre, autant que de la coupe aux lèvres. Car ce qui aurait pu être le portrait à la Sautet d’une femme conquérant sa liberté s’abîme dans une insistante (et redondante) contemplation de ses désarrois quotidiens. Plombée par une musique affligeante, la première partie insiste au-delà du raisonnable sur la cruauté de Mark et l’état de sujétion de Tara, en esthétisant un peu volontiers le beau visage triste de la comédienne. Quand vient (enfin) le temps de la rupture et d

Continuer à lire

Orpheline : Toute seule(s) au monde

ECRANS | De l’enfance à l’âge adulte, le portrait chinois d’une femme jamais identique et cependant toujours la même, d’un traumatisme initial à un déchirement volontaire. Une œuvre d’amour, de vengeance et d’injustices servie par un quatuor de comédiennes renversantes.

Vincent Raymond | Mercredi 1 mars 2017

Orpheline : Toute seule(s) au monde

Enseignante et enceinte, Renée reçoit la visite surprise dans sa classe de la belle Tara, fantôme d’autrefois Peu après, la police l’arrête dévoilant devant son époux médusé sa réelle identité, Sandra. Elle qui avait voulu oublier son passé, se le reprend en pleine face : sa jeunesse délinquante, son adolescence perturbée, jusqu’à un drame fondateur. Comme vivre après ça ? Il faut rendre grâce à Arnaud des Pallières d’avoir osé confier à trois actrices aux physionomies différentes le soin d’incarner les avatars successifs d’un unique personnage. Ce parti-pris n’a rien d’un gadget publicitaire ni d’une coquetterie, puisqu’il sert pleinement un propos narratif : montrer qu’une existence est un fil discontinu, obtenu par la réalisation de plusieurs “moi” juxtaposés. À chaque étape, chaque métamorphose en somme, Kiki-Karine-Sandra abandonne un peu d’elle-même, une exuvie la rendant orpheline de son identité passée et l’obligeant à accomplir le deuil de sa propre personne pour évoluer, grandir, s’améliorer. Ce qui n’est pas le cas de son vénéneux génie, l’immarcescible Tara, qui revêt les traits de Gemma Arterton. Brelan de dames La construction par fl

Continuer à lire

Un Moi(s) de cinéma #4

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo

Christophe Chabert | Lundi 2 mars 2015

Un Moi(s) de cinéma #4

Au sommaire de ce quatrième numéro : • Inherent Vice de Paul Thomas Anderson • Selma de Ava DuVernay • The Voices de Marjane Satrapi • Hacker de Michael Mann • À trois on y va de Jérôme Bonnell

Continuer à lire

Captives

ECRANS | D’Atom Egoyan (Canada, 1h52) avec Ryan Reynolds, Rosario Dawson, Scott Speedman…

Christophe Chabert | Mardi 6 janvier 2015

Captives

On ne va pas s’appesantir sur ce Captives déjà sérieusement éreinté à Cannes, donc probablement voué à un four façon The Search. Déjà parce qu’il n’y a pas si longtemps, Atom Egoyan était un cinéaste vraiment pertinent, travaillant la déconstruction de l’espace et du temps non pas, comme ici, pour en faire un gimmick ou un paresseux effet de signature, mais pour créer une vraie mélancolie dans ses films. Ensuite parce qu’il n’y a pas grand-chose à raconter sur ce thriller neurasthénique qui ne parvient jamais à camoufler son goût de déjà-vu, où un père, huit ans après la disparition de sa fille, pense avoir la preuve qu’elle est toujours vivante. Vaguement inspiré par des faits-divers traumatisants genre Natascha Kampusch, il est d’abord totalement plombé par des personnages au-delà du cliché — et un pédophile à moustache, un ! puis par l’esprit de sérieux d’un Egoyan qui ne peut pas aborder un sujet sans en faire une thèse — les nouvelles images, l’enfance maltraitée, tout ça… — oubliant l’élémentaire nécessité de ne pas sombrer dans les lieux comm

Continuer à lire

Gemma Bovery

ECRANS | D’Anne Fontaine (Fr, 1h39) avec Fabrice Luchini, Gemma Arterton, Jason Flemyng…

Christophe Chabert | Mardi 9 septembre 2014

Gemma Bovery

Martin Joubert, un boulanger féru de littérature, s’ennuie dans son petit village normand jusqu’à ce que débarquent de leur Angleterre natale Gemma Bovery et son mari Charles. À la fois troublé par la sensualité de la jeune femme et par sa ressemblance avec Emma Bovary, l’héroïne de Flaubert, Martin s’embarque dans un jeu fait de voyeurisme et de fantasmes, érotiques autant que littéraires, envers elle. Cette trame-là est de loin ce qu’il y a de plus intéressant dans le nouveau film d’Anne Fontaine, mais la cinéaste n’en tire aucun point de vue fort dans sa mise en scène. Plutôt que de coller au regard de Martin et à sa capacité à interpréter sauvagement la réalité en fonction de son désir et de ses références, elle va régulièrement filmer son contrechamp, ce qui tue instantanément toute ambiguïté et tout trouble. L’exemple évident est la relation entre Gemma et Hervé, le fils à maman friqué qui devient son jeune amant fougueux ; la scène où Martin "double" leur dialogue à distance est une belle idée, mais Fontaine la réduit à néant en enregistrant aussi la vraie conversation entre les deux tourtereaux. Cette manière tiède et rassurante de raconter son histoire i

Continuer à lire