Le Trésor

ECRANS | Touchant à tous les registres sans faire de tapage, Corneliu Porumboiu compose, film après film, une peinture méticuleuse de la société roumaine contemporaine, et s’impose comme le plus important cinéaste actuel de son pays. Nouvelle perle à sa filmographie, “Le Trésor” ne fait que le confirmer.

Vincent Raymond | Mardi 2 février 2016

Photo : © Adi Marineci


Qu'est-ce qu'un trésor ? À cette question, chacune et chacun possède au moins deux réponses. L'une sentimentale, se référant à un objet matériel ou immatériel dénué de toute valeur marchande ; l'autre, absolue, désignant un bien universellement reconnu comme précieux, source de richesse potentielle pour son détenteur. Il est rare dans notre monde matérialiste que les deux définitions se superposent ou que l'une parvienne à se substituer à l'autre, à moins que l'on ait conservé une âme innocente. C'est le cas de Corneliu Porumboiu, qui malgré sa lucidité d'adulte, sait encore décocher des regards en direction d'un naturel merveilleux. Avoir un tel sens de l'absurdité et faire preuve d'autant de poésie relève du prodige.

De l'ironie à la pelle

Chaque époque connaît sa quête du Graal, plus ou moins ludique, plus ou moins comique. Ce film en est une, qui renvoie à un temps et à un imaginaire révolus — celui des romans peuplés de pirates dissimulateurs, ou de ces contes que le héros Costi lit le soir à son fils. Seulement, en étant transposée de nos jours à l'échelle d'un jardin, l'aventure se trouve comme vidée de sa substance héroïque, de son éclat, d'une forme de danger et de mystère. La modernité et ses outils techniques rétrécissent la durée de la chasse (qui autrefois pouvait combler une vie entière) à un week-end ; quant au “trésor”, dont on ne dira pas en quoi il consiste, il se révèle aussi ironique pour ce pays ayant connu l'oppression d'une dictature “communiste” que la version de Life is Life par Laibach, choisie pour habiller le générique de fin.

Au-delà, Le Trésor montre qu'il n'est pas nécessaire de creuser très profond pour voir affleurer des vestiges de l'ancienne Roumanie : la rigueur procédurière des structures administratives d'État ; l'autorité paternaliste du supérieur hiérarchique et celle, plus abjecte, de celui qui s'estime supérieur parce qu'il paie… Une chose cependant demeure intacte, malgré les coups de pelle et de pioche de l'Histoire : la valeur de la parole — ce qui paraît toujours surprenant dans notre société volontiers cynique. Que l'on soit voisin arrogant, collègue de travail ou père de famille, les choses promises sont toujours tenues : la vraie richesse réside dans la puissance du verbe. VR

Le Trésor, de Corneliu Porumboiu (Fr./Rou., 1h29) avec Toma Cuzin, Adrian Purcărescu, Corneliu Cozmei… (sortie le 10/02)

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"Les Siffleurs" : Adieu au langage

ECRANS | De Corneliu Porumboiu (Rou.-Fr.-All, avec avert., 1h38) avec Vlad Ivanov, Catrinel Marlon, Rodica Lazar…

Vincent Raymond | Mardi 14 janvier 2020

Flic piégé par une mafia de la drogue, Crisiti est pris en étau : sa hiérarchie le soupçonne de corruption et les trafiquants exigent de lui qu’il facilite l’évasion de leur caïd. Pour ce faire, ils l’envoient sur l’île de la Gomera étudier une langue sifflée en compagnie de la belle Gilda… Ultime film de la compétition cannoise encore inédit (si l’on excepte le Kechiche, dont on ne sait s’il sortira un jour), ce polar s’aventure, comme souvent chez le précieux Corneliu Porumboiu, sur des rivages contigus à l’exploration de l’oralité et des espaces clos — lieux favorables où déployer son affection pour les tropes ou tropismes. De 12h08 à l’est de Bucarest à Policier, adjectif en passant par Match retour ou Le Trésor, le propos est disséqué, orpaillé ; on le fouille comme l’on recherche dans les limons stratifiés du passé et les sédiments des jardins quelque mémoire d’une vérité occultée durant les années sombres. Plus poétique que l’argot des apaches ou le louchébem de la Villette, la langue sifflée présente l’avantage de ne pas r

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Aferim !

ECRANS | De Radu Jude (Roumanie, 1h48) avec Teodor Corban, Toma Cuzin…

Christophe Chabert | Mercredi 22 juillet 2015

Aferim !

Alors que le cinéma roumain semble s’épuiser dans sa veine réaliste, Radu Jude réussit, avec ce formidable Aferim !, à lui ouvrir un territoire inédit : celui du film historique traité à la manière d’un western. Deux cavaliers, un policier nommé Costandin et son fils, partent à la recherche d’un gitan en fuite accusé d’avoir couché avec la femme du Seigneur local ; dans une Roumanie encore féodale et divisée en régions rivales, cette épopée prend des atours picaresques liés au caractère de Costandin (Teodor Corban, bien meilleur ici que dans le futur et décevant L’Étage du dessous) : raciste, misogyne, vulgaire et méprisant, il passe son temps à insulter tous ceux qu’il rencontre, moitié pour asseoir son pouvoir, moitié pour transmettre ses «valeurs» à son rejeton. Même si l’action se déroule en 1871, Aferim ! montre que la Roumanie s’est construite sur une solide base de rejet de ses minorités, tout ce qui n’est pas chrétien et orthodoxe (tziganes, juifs, catholiques, noirs…) étant voué aux gémonies. La verve du dialogue va de pair avec la beauté de la mise en scène ; beauté plastique d’abord, l’utilisation du scope et du noir et blanc donn

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