Guillaume Perret : « J'ai toujours franchi les limites »

MUSIQUES | Jeune prodige du saxophone, le Français Guillaume Perret malaxe le jazz pour en faire une forme musicale on ne peut plus hybride. Véritable bête de scène, il sera cette semaine à la Bobine avec son groupe The Electric Epic pour défendre un second album très attendu. Et totalement réussi. Rencontre. Propos recueillis par Aurélien Martinez

Aurélien Martinez | Mardi 4 novembre 2014

Photo : Jean-Baptiste Millot


Votre nouvel album Open Me fait suite à un premier qui fut unanimement salué à sa sortie en 2012... L'attente du public et des professionnels n'était-elle pas effrayante ?

Guillaume Perret : Si, carrément. J'étais même mort de trouille ! Le premier, j'avais pris le temps de le faire, de rassembler toutes les compositions déjà en stock. Avec le groupe, on avait fait plein de concerts en amont du studio, pour roder le répertoire. Le travail en studio avait pris du temps, puis on avait sorti l'album. C'était donc monté petit à petit. Alors que pour le nouveau, avant même de commencer à l'écrire, je savais qu'il était attendu ! J'avais des échéances dès le début, avec une date de sortie envisagée. J'ai aussi commencé à bosser avec un manager et un tourneur qui ont fait un super boulot, qui ont balisé le parcours d'échéances professionnelles importantes bien évidemment nécessaires mais qui m'ont mis une pression de dingue ! L'album a été accouché dans la douleur. Surtout que je craignais de me laisser influencer par ce que les gens attendaient et non pas par la musique qui sortait de moi.

Comment avez-vous construit ce nouvel album ? Contre le précédent ou dans la continuité ?

Je n'ai pas raisonné comme ça. J'avais juste envie d'élaguer encore plus, d'avoir plus d'espace, de mélodies, de faire quelque chose de moins frontal. J'écris une musique qui est super dense, bien serrée : c'est un pavé de bœuf, il faut avoir un bon estomac ! Je voulais quelque chose de plus digeste qui puisse tout de même cogner. J'ai fait beaucoup de tests, jeté pas mal de choses...

Vous composez un jazz très ouvert et hybride, qui évoque de nombreux autres styles musicaux – le groove, le funk, le métal...

Au lycée déjà je croisais tout et n'importe quoi parce que je trouvais ça drôle. Par exemple, je mélangeais du Jean-Sébastien Bach avec des arrangements de La Bamba ! J'ai toujours franchi les limites. Quand je travaillais au conservatoire, je n'étais pas forcément le meilleur élève parce que j'avais parfois la culture jazz qui débordait un peu sur la classique. Certains professeurs n'appréciaient pas. Les styles et les cultures musicales sont pourtant des outils à utiliser dans tous les sens.

Pensez-vous votre musique comme une réponse à un jazz plus policé ?

Non, pas du tout. J'adore les productions d'ECM [label de jazz de référence – NDLR], complètement épurées. J'ai beaucoup joué de bop, j'adore jouer les standards de jazz... Quand j'écoute une musique, j'ai besoin de sincérité, qu'une émotion passe, qu'il y ait une implication énorme des musiciens... Après, ça peut être très large. À TSF [radio jazz – NDLR], ils avaient été surpris quand ils m'avaient demandé une sélection et que j'étais arrivé avec Billie Holiday. Ça les étonnait que je puisse choisir des chanteuses comme ça ! Alors que je n'écoute pas que des choses qui ressemblent à ma musique. Je suis très musiques du monde par exemple – l'Inde, l'Afrique de l'Ouest, l'Asie, le Maghreb... Ce qui se ressent dans mes compositions. J'aime aussi beaucoup l'électro minimale, un style que je voudrais aborder instrumentalement avec le groupe, mais c'est difficile à faire sans machine. J'écoute aussi beaucoup de classique, et puis des choses planantes qui viennent des années 70. Je vais vraiment partout.

Dans vos deux albums, les références musicales sont évidentes – le mythique groupe américain de jazz fusion Weather Report, ou encore le tout aussi mythique Rage Against The Machine. Mais on peut aussi faire des parallèles avec plusieurs univers cinématographiques...

Tout à fait. J'adore le climat de la plupart des films de David Lynch. J'adore les ambiances fantastiques de Tim Burton, ou encore le film Brazil de Terry Gilliam qui m'a complètement inspiré pour le premier album. J'ai aussi des références littéraires, des récits issus de bouquins comme des passages de l'Odyssée. D'ailleurs, le pitch du premier album, c'était l'épopée électrique. En plus, comme j'ai écrit pas mal de musiques pour des spectacles de théâtre et de danse [pour les Ballets C de la B, les Ballets de Monte-Carlo... – NDLR], il y a certaines mélodies et certains thèmes qui viennent de propos dramaturgiques. Je les ai ensuite redéveloppés et réarrangés pour le groupe, ce qui donne des morceaux qui ont des trames.

Comment est né le groupe The Electric Epic qui vous accompagne en studio et sur scène ?

En 2007, je suis arrivé à Paris sans connaître personne – je jouais beaucoup en Suisse avant. Du coup, personne ne me connaissait ! En 2008, j'ai commencé à chercher des musiciens. J'en ai trouvé trois que j'ai convaincus de faire beaucoup de répétitions pour mettre en place le projet. On a commencé dans des petits clubs, et au fur et à mesure le répertoire s'est monté. Je leur apportais des partitions complètement écrites, avec chaque instrument séparé. Après, leur interprétation a vraiment apporté beaucoup...

Car les musiciens que vous avez choisis sont de véritables références dans leur domaine : Jim Grandcamp à la guitare vient des musiques improvisées et de l'afrobeat ; Philippe Bussonnet à la basse est issu du groupe Magma ; et Yoann Serra à la batterie a joué dans l'Orchestre national de jazz...

Ils ont chacun une couleur très particulière. Le groupe a tout de suite été une évidence. On est une véritable formation, même si bien sûr je continue toujours de diriger le projet comme je l'entends.

 

 

Guillaume Perret en quelques dates

1980 : Naissance en Corrèze un 21 juin. Il grandit ensuite à Annecy, où il suit le conservatoire de musique. Il ira aussi étudier le jazz au conservatoire de Chambéry. Il obtient différents prix – DEM (Diplôme d'études musicales) prix de saxophone classique à l'unanimité (2000) ; DEM prix de saxophone jazz avec félicitations du jury (2001) ; Diplôme d'État jazz et musiques actuelles (2002). Il part ensuite faire des jams dans plusieurs pays et rencontre le succès à Genève où les propositions s'enchaînent.

2007 : Il s'installe à Paris et fonde rapidement son groupe.

2012 : Premier album Guillaume Perret & The Electric Epic sur Tzadik,   le label de John Zorn, légende américaine du jazz.

2014 : Sortie de Open me sur son propre label Kakoum ! Records, distribué par Harmonia Mundi.


Guillaume Perret & The Electric Epic

Jazz électrique
La Bobine 42 boulevard Clemenceau Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Stéphane Duchêne | Mardi 4 novembre 2014

Un pavé dans le jazz

« Un pavé de bœuf » : voilà comment le saxophoniste Guillaume Perret définit la matière brute de sa musique. Mais alors un pavé de bœuf qu'on aurait l'occasion de suivre à toutes les étapes de sa fabrication. Des râles horrifiques de la bête blessée jusqu'à sa mise en sauce, cela pourrait presque être un magnifique plaidoyer contre la maltraitance animale et pour le droit (des bêtes, hein) à la bestialité. Sans doute n'y a-t-il pas de hasard à ce que le dernier disque de Guillaume Perret s'intitule Open Me, tant il s'agit d'ouvrir en grand la boîte de Pandore d'une fureur indomptable, un animal libéré de sa cage, un diable sorti de sa boîte, un sax éléphantesque sorti de son étui.   On tremble beaucoup à l'écoute de ce très organique et tripal Open Me, sans doute autant que l'on vibre. Dans le grand cirque du jazz contemporain, Guillaume

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