Le Chat du rabbin

ECRANS | De Joann Sfar et Antoine Delesvaux (Fr, 1h40) animation

Christophe Chabert | Mercredi 25 mai 2011

Compresser en un film d'une heure quarante les cinq volumes du Chat du rabbin était une gageure pour le peu modeste — il peut, vu son talent — Joann Sfar. Depuis son entrée par la grande porte du cinéma français avec Gainsbourg (vie héroïque), Sfar affiche un appétit d'ogre pour ce nouveau media, et on retrouve sa soif d'étreindre tous les possibles avec ce film d'animation (en 3D, mais on peut largement s'en dispenser, le dessin de Sfar étant fondé sur la ligne, et non sur les volumes). Le problème, c'est que ce désir-là se traduit par une écriture dont la spontanéité ouvre les vannes à un certain foutoir. Parti sur un amusant dialogue philosophique et théologique entre un rabbin et son chat (qui parle avec la voix de François Morel), le film bifurque vers un récit d'aventures à la Hergé (dont Sfar se moque brièvement, et avec malice), oubliant en chemin son personnage principal (le chat). Non seulement on se moque un peu des péripéties picaresques de ce voyage vers la terre promise, mais Sfar tombe dans son autre gros défaut (déjà sensible avec Gainsbourg) : il ne peut s'empêcher de mettre du discours partout et de faire de la pédagogie par-dessus son récit. Cet entêtement à faire primer le sens sur l'action nuit gravement à la santé romanesque d'un film déjà touffu, et aussi bonnes soient les intentions de Sfar (le racisme se nourrit de ceux qui préfèrent le taire, pour résumer à gros traits), on voudrait qu'il soit un peu plus cinéaste, et un peu moins didactique, pour aimer définitivement et sans réserve son travail à l'écran.
Christophe Chabert

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Joann Sfar, croqueur en série

Bande Dessinée | Convier Joann Sfar pour évoquer son dernier ouvrage paru exige de se tenir à la page : il en a peut-être sorti un ou deux nouveaux depuis la semaine dernière…

Vincent Raymond | Mardi 19 avril 2016

Joann Sfar, croqueur en série

On ne dira rien ici du nouvel opus de Joann Sfar, Tu n’as rien à craindre de moi — la bande dessinée dont la récente parution chez Rue de Sèvres est prétexte à l’organisation de cette causerie-rencontre aux Célestins à l’invitation de la Villa Gillet — pour la simple raison qu’on ne l’a pas encore lue. Pardonnez cet aveu coupable, mais il faut bien reconnaître que le stakhanoviste auteur place ses lecteurs-spectateurs dans une situation compliquée : à peine a-t-il achevé un album qu’il publie un roman, juste avant la sortie d’un long-métrage, lequel précède un film d’animation ou une collaboration à quelque aventure collective… Et en marge (ou dans les marges) des Donjons, du Chat du Rabbin ou de Grand et Petit Vampire, l’ubiquiste hypergraphe dévoile avec une générosité rare ses notes intimes et travaux préparatoires dans des carnets ou des recueils parfois volumineux — voir le pavé de dessins et d’aquarelles inspirés durant la conception de son Gainsbourg… Cette somme ne compose pourtant qu’un fragment de son œuvre multimédiatique. Sfar est aussi, au risque que certains s’en étranglent, un chronique

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Le long voyage de l’animation française

ECRANS | Longtemps désertique, en dépit de quelques rares oasis de créativité, le cinéma d’animation français a connu depuis dix ans un fulgurant essor au point de devenir à la fois une industrie et un laboratoire. À l’occasion de la sortie d’"Ernest et Célestine", futur classique du genre, retour non exhaustif sur une histoire en devenir. Textes : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Le long voyage de l’animation française

Jean Image et Paul Grimault : les pionniers Si les frères Lumière ont inventé le cinéma en prise de vues réelles et si, selon l’hilarante leçon donnée pour les vingt ans du Groland par Bertrand Tavernier, ce sont les sœurs Torche qui ont créé le cinéma de la Présipauté, le cinéma d’animation français a pour parrain — ça ne s’invente pas — Jean Image. Il fut le premier à produire un long métrage animé en couleurs, Jeannot l’intrépide (1950). Librement inspiré du Petit poucet, le film fait le tour du monde et pose les bases de l’animation à la française : jeu sur les perspectives et les motifs géométriques, imaginaire enfantin mais non exempt d’une certaine noirceur, musique cherchant à accompagner le graphisme plutôt qu’à illustrer les péripéties. Image œuvrera toute sa vie à faire exister le dessin animé en France, en devenant son propre producteur, en se lançant dans des projets ambitieux (des adaptations des Mille et une nuits ou du Baron de Münchausen) et, surtout, en créant le fameux festival du cinéma d’animation d’Annecy. Il s’en est toutefois fallu de peu pour que ce titre de pionnier ne lui soit ravi par Paul Grimault

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«Une détestation de soi existentielle»

ECRANS | Entretien / Joann Sfar, dessinateur et cinéaste, livre sa vision, intime et personnelle de Serge Gainsbourg dans son premier long-métrage. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

«Une détestation de soi existentielle»

Petit Bulletin : En quoi la vision que vous aviez de Gainsbourg était déjà présente dans votre œuvre dessinée ?Joann Sfar : J’aime bien commencer là-dessus, car très souvent les gens me demandent «Pourquoi Gainsbourg ?», alors que ça peut se poser à l’envers. J’ai pris toutes les obsessions qui traînaient dans mes bandes dessinées depuis longtemps, et il m’a semblé que Gainsbourg les rassemblait toutes : le goût de la musique, cette espèce de romantisme un peu slave des Russes qui vivent en France et qui s’en font une haute idée, la difficulté de l’image de soi qui se traduit par des projections, des monstres, des vampires, qui disent en fait l’âme du personnage, des histoires d’artistes et de modèles… Il y a un aspect plus récent dans mon travail : travailler sur des héros nationaux. Le Petit prince, Serge Gainsbourg… Je m’attache aux choses qui nous rassemblent. Bien sûr, pour que je parte dans un tel travail, il faut qu’il y ait une résonance dans mes goûts, mais il faut que je me dise que ça a une chance de rencontrer la population du pays dans lequel j’habite. L’identité nationale est une spécificité récurrente, et Gainsbourg est très

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Gainsbourg (vie héroïque)

ECRANS | Cinéma / Avec sa bio filmée de Serge Gainsbourg, le dessinateur Joann Sfar propose un portrait très personnel, à la fois intime et historique, de cette icône controversée de la culture nationale. Un premier film déroutant, dont les qualités et les défauts sont pris dans les mêmes plis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

Gainsbourg (vie héroïque)

D’abord le sous-titre : "Vie héroïque". Puis l’accroche : «un conte de Joann Sfar». Ce Gainsbourg arrive entouré de deux précautions adressées au spectateur : la vie de Gainsbourg sur l’écran sera celle d’un héros, ce qui est le propre de tout biopic, notamment quand il s’attaque à des figures musicales mythiques, de Jim Morrison à Edith Piaf en passant par Ray Charles. Quant au conte, il dit la part d’invention que Sfar a prise avec la réalité du personnage public et privé — distinction qui, avec Gainsbourg, n’a pas grand sens. De fait, si le film est une œuvre extrêmement personnelle, une vision iconoclaste d’une icône controversée, il y a parfois en lui une étrange soumission aux scories de la biographie sur grand écran. Comme un papier plié méticuleusement mais qui, déplié, formerait un dessin aléatoire, "Gainsbourg (vie héroïque)" échappe aux jugements définitifs et oblige à l’examen attentif. Héros national Le film s’ouvre sur le jeune Lucien Ginzburg en pleine occupation allemande. Pendant que son père, immigré russe et musicien raté, l’oblige à jouer du piano, il se rêve en grand peintre français. Premier schisme intim

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