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"La Terre des hommes" : La ferme !

Seule contre tous, une jeune agricultrice abusée et humiliée par ses “confrères“ trouve la force de lutter pour le rétablissement de ses droits. Plus qu’un me too ou un rape and revenge en milieu rural, Naël Marandin signe un grand film universel admirablement photographié et porté par des comédiens investis.

Un changement de génération se profile dans l’exploitation bourguignonne de Bernard : sa fille Constance s’apprête à reprendre l’élevage bovin avec son fiancé Bruno, en opérant une modernisation en accord avec les tendances du marché. L’entreprise étant en liquidation judiciaire, Constance compte sur le soutien de Sylvain, un ambitieux représentant agricole local. Mais celui-ci va profiter de son ascendant pour abuser d’elle. Rongée par la culpabilité du viol qu’elle a subi et craignant de fragiliser son projet, la jeune femme commence par se taire. Avant de déballer la vérité… et d’en subir les conséquences.

Si l’affiche d’un film est une promesse, celle de La Terre des hommes hisse la barre fort haut, avec sa distribution de prestige et la beauté lumineuse (sans maniérisme esthétisant) de son visuel. Le film s’avère à l’avenant, dans une vision contemporaine du monde paysan — c’est-à-dire dépoussiérée des clichés de catalogue à la Jean Sagols —, traitant de problématiques concrètes de celles et ceux qui nourrissent le monde, sans pour autant se priver de le faire avec une élégance formelle ne trahissant pas le sujet. Pourquoi faudrait-il “misérabiliser“ l’image pour faire plus dramatique ? Dans son triptyque Profils paysans, Depardon n’a jamais cherché à enlaidir son cadre pour dépeindre l’âpreté de l’existence. Au contraire, la grâce avec laquelle l’histoire est ici mise en scène et composée, sans nier ses enjeux dramatiques, témoigne d’une forme d’optimisme pour le combat de son héroïne.

Constance a pourtant à relever deux défis : celui d’être “seule femme dans un monde patriarcal“ (des difficultés similaires se percevaient dans l’excellent documentaire Jeune Bergère de Delphine Détrie évoquant le quotidien de l’éleveuse néo-rurale Stéphanie Maubé — devenue depuis maire de Lessay) ; et celui, connexe, d’être agressée sexuellement du fait de son genre. Il a fallu à Naël Marandin de la subtilité pour éviter le confort du manichéisme, donc restituer les ambigüités du réel : Sylvain ne perçoit pas le crime qu’il a commis, Constance se cherche une co-responsabilité, les propriétaires terriens alentours déploient un instinct grégaire renforçant leur bestialité… Si cela sonne terriblement vrai, c’est grâce à la l’interprétation tout en nuances physiques et psychologiques de Diane Rouxel et Jalil Lespert — que n’est-il pas davantage de ce côté de la caméra !

Des hommes… et des Hommes

Autre grande subtilité de ce film : s’arrêter quand Constance provoque (on ne dira pas comment) la chute de son bourreau et que, de brebis émissaire d’un troupeau de vieux mâles, elle passe à idole qu’on courtise pour s’en faire une alliée, voire l’emblème du renouveau de la profession et des institutions. Faut-il en déduire qu’une femme doit faire preuve une rouerie égale ou supérieure à celle d’un homme pour gagner l’estime et le respect de ces derniers ? Comme si un comportement fourbe, calculateur, lui tenait lieu de membre viril — ces messieurs devraient s’interroger sur cette lecture simili-freudienne… On n’est pas loin du constat opéré par la regrettée Tonie Marshall dans son ultime Numéro Une, sur l’imperméabilité du monde des affaires (en particulier dans le CAC40) et l’arrivée d’une femme à la tête d’une entreprise. Une sur quarante, donc… La fin de La Terre des hommes est ainsi le début d’une autre histoire, ou d’une Histoire à écrire : soit Constance adoptera les codes de ses anciens adversaires en “se fondant dans le moule”, soit elle fera évoluer les choses de l’intérieur pour que son monde rural devienne, enfin, une terre des Hommes. La nuance ne semble que typographique ; en réalité, elle elle est capitale.

★★★★☆ La Terre des hommes de Naël Marandin (Fr., 1h36) Avec Diane Rouxel, Finnegan Oldfield, Jalil Lespert…

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