Il était temps

ECRANS | Richard Curtis, le maître de la comédie romantique anglaise, réussit un parfait film en trompe-l’œil ; derrière l’humour, la romance et le concept du voyage dans le temps, "Il était temps" est une méditation touchante sur la transmission entre les pères et les fils. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 4 novembre 2013

Pendant la première heure d'Il était temps, tout paraît un peu trop clair au spectateur : Tim, post-ado roux et maladroit avec les filles, arrivé de son Sussex tempétueux vers la très branchée city londonienne, se voit offrir un don extraordinaire, celui de voyager dans le temps. Il peut ainsi rectifier ses erreurs en recommençant autant qu'il le veut les moments décisifs de son existence.

Richard Curtis, à qui l'on doit Love actually et les scénarios de Notting Hill et Cheval de guerre, fait ainsi se rencontrer le genre dans lequel il excelle, la comédie romantique, et une veine plus conceptuelle, rappelant celle d'Un jour sans fin. Que l'affaire soit très bien écrite, avec des seconds rôles pittoresques et un excellent couple d'acteurs principaux — le peu connu Domnhall Gleeson et la fameuse Rachel MacAdams — relève de l'évidence, et on se demande si l'ami Curtis ne déroule pas un peu trop tranquillement un savoir-faire désormais rodé.

Tempus fugit

Cette habileté a pourtant quelque chose de paradoxal. Ainsi, l'histoire d'amour se concrétise avec une étonnante facilité, sans drame ni heurt. Le couple s'installe et la possibilité d'une infidélité est à son tour évacuée fissa d'un récit au cours tranquille, comme une chronique amusée des jours heureux. Même le concept du voyage dans le temps paraît sous-utilisé par le script, vite digéré et seulement amendé par quelques règles additionnelles.

C'est en fait là que tout se joue : le don de Tim lui a été transmis par son père à ses 21 ans, comme ce fut le cas pour tous les enfants mâles de la famille. Ce qui importe n'est pas tant ce qu'il en fait que l'acte de transmission lui-même, établissant un lien secret et évolutif entre le père et le fils. Or, ce lien est fragile et le temps, malgré tout, passe : le fils devient père, et c'est pour lui l'occasion de faire un bilan de son expérience, avant de la transmettre à son tour.

Il était temps s'engage alors dans un mélodrame bouleversant, qui interroge la construction même de son héros, entre héritage et liberté. C'est toute la beauté du film que de dire des choses très profondes et douloureuses sur la paternité en les enfouissant derrière la grâce légère propre au cinéma de Richard Curtis.

Il était temps
De Richard Curtis (Ang, 2h03) avec Domnhall Gleeson, Rachel MacAdams, Bill Nighy…


Il était temps

De Richard Curtis (ÉU, 2h03) avec Domhnall Gleeson, Rachel McAdams...

De Richard Curtis (ÉU, 2h03) avec Domhnall Gleeson, Rachel McAdams...

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À 21 ans révolus, Tim Lake découvre qu'il a le pouvoir de voyager dans le temps... Au lendemain d'un réveillon de jour de l'an encore décevant, le père de Tim révèle à son fils que tous les hommes de la famille ont, depuis toujours, la faculté de voyager dans le temps. Tim ne peut pas changer le cours de l'histoire mais il peut changer ce qui se passe et s'est passé dans sa vie. Il décide d'améliorer son existence... en se trouvant une petite amie. Malheureusement les choses ne s'avèrent pas si simples qu'il pensait. Quittant la côte des Cornouailles pour s'installer à Londres et devenir avocat, Tim rencontre finalement Mary, une jeune femme charmante mais de nature angoissée. Ils tombent amoureux, mais un couac temporel empêche leur histoire de suivre son cours. Tim fait alors se répéter leur rencontre, encore et encore, jusqu'à ce que finalement, à force de tricher avec le temps, il parvienne à conquérir son cœur. Tim utilise alors son pouvoir pour réussir la parfaite demande en mariage, pour s'épargner les pires discours de ses témoins potentiels, pour sauver son meilleur ami d'un désastre professionnel et pour que sa femme arrive à temps à l'hôpital pour donner naissance à leur fille, en dépit des terribles embouteillages sur Abbey Road. Mais, à mesure que sa vie peu ordinaire progresse, Tim se rend compte que son don ne peut pas le préserver des peines ni des hauts et des bas qui affectent toute famille, quelle qu'elle soit. Il y a des limites à ce qu'il est possible d'accomplir en voyageant dans le temps, sans parler des risques


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