Une seconde mère

ECRANS | Un nouvel exemple de la vitalité du cinéma brésilien et de son thème récurrent : la lutte des classes dans un pays pris entre archaïsme et modernité.

Christophe Chabert | Mardi 23 juin 2015

Val est femme de ménage pour une famille bourgeoise de Sao Paulo, avec qui elle habite vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; elle est même devenue une deuxième mère pour Fabinho, le fils un peu glandeur qui prépare des études d'architecture. Sauf que Val a aussi une fille, Jessica, qu'elle a abandonnée et dont elle se contente de payer les études à distance, mais qui va débarquer dans sa vie — et dans la maison de ses employeurs — chamboulant les règles strictes imposées à sa mère.

Qu'on ne s'y trompe pas, Anna Muylaert n'a pas choisi la voie du drame social pour évoquer ce qui est le thème principal du nouveau cinéma brésilien, au diapason de la réalité du pays : la lutte des classes persistante malgré le boom de son économie. Une seconde mère oscille entre le rire et les larmes, tirant vers une forme de marivaudage où les valets et les maîtres s'observent, se défient, se mélangent parfois, s'écartent souvent. C'est l'idée principale de la mise en scène : le cadre est souvent découpé en deux, posant une frontière entre chaque partie puis les faisant dialoguer par une théâtralité assumée — Val qui commente cachée dans la cuisine les agissements de la famille — ou par un jeu très malin sur les lieux interdits. Ainsi, la piscine, comme dans le récent Casa Grande, est un enjeu de pouvoir : les pauvres n'ont pas le droit de s'y baigner, et c'est en enfreignant la règle, même poussée par Fabinho, que Jessica trouble définitivement l'ordre précaire qui règne dans la maison.

Ainsi, le père, oisif et visiblement dépressif, ne sera pas insensible à cette jeune fille brillante qu'il juge finalement plus digne de son héritage intellectuel que son propre fils. La mère, en revanche, typique des parvenus brésiliens, est le véritable cerbère de ce monde où l'on ne traite ses vassaux avec humanité qu'à partir du moment où ils sont parfaitement obéissants. Quelque chose doit craquer, suggère Anna Muylaert, mais elle le fait sans sombrer dans le démonstratif, au plus près de ses personnages, en particulier Val, incarnée par Regina Casé, grande actrice de théâtre qui ne laisse pas passer l'occasion de briller au cinéma. Elle est formidable, comme le film tout entier.

Christophe Chabert

Une seconde mère
D'Anna Muylaert (Brésil, 1h53) avec Regina Casé, Camila Mardila…


Une seconde mère

D'Anna Muylaert (Brés, 1h52) avec Regina Casé, Michel Joelsas...

D'Anna Muylaert (Brés, 1h52) avec Regina Casé, Michel Joelsas...

voir la fiche du film


Depuis plusieurs années, Val travaille avec dévouement pour une famille aisée de Sao Paulo, devenant une seconde mère pour le fils. L’irruption de Jessica, sa fille qu’elle n’a pas pu élever, va bouleverser le quotidien tranquille de la maisonnée…


entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

"Trois étés" : Madame est sortie

ECRANS | De Sandra Kogut (Br.-Fr., 1h34) avec Regina Casé, Otávio Müller, Gisele Fróes…

Vincent Raymond | Lundi 22 juin 2020

Brésil, de nos jours. Gouvernante pour les fortunés Edgar et Marta, Mada organise chaque été avec brio leur traditionnelle fête de Noël. Son patron se retrouvant mis en cause dans des malversations financières, Mada va devoir administrer la luxueuse résidence comme elle peut… Comédienne brésilienne de tempérament — elle fut en 2001 la polygame Dona Linhares du truculent film d’Andrucha Waddington — Regina Casé porte de toute sa faconde et de son caractère pétulant cette chronique tragi-comique s’écoulant, comme son titre l’indique si bien, sur trois Noël austraux. Trois séquences placées bout à bout, dont les contrastes sont accentués par les ellipses, où le non-dit suggère tant de choses : du faste de la première année à son abandon et la débrouille qui suivent, le domaine tombe aussi vite en déliquescence que les masques. Si propre sur lui en apparence, Don Edgar s’avère un escroc en col blanc de la pire espèce. Au-delà d’une représentation des “deux mondes“ (bourgeoisie/domesticité) lointainement hérité de La Règle du jeu, et

Continuer à lire

Un Moi(s) de cinéma #6

ECRANS | Chaque mois, Le Petit Bulletin vous propose ses coups de cœur cinéma des semaines à venir en vidéo.

Christophe Chabert | Mercredi 3 juin 2015

Un Moi(s) de cinéma #6

Au sommaire de ce sixième numéro : • Cannes 2015 : bilan rapide • Loin de la foule déchaînée de Thomas Vinterberg • Vice Versa de Pete Docter • Une seconde mère d'Anna Muylaert

Continuer à lire

Une odeur de liberté sur les écrans

ECRANS | Au Brésil, en Colombie mais surtout sur un fleuve français descendu par le génial Bruno Podalydès, le cinéma ce mois-ci rêve d’évasion, champêtre, politique ou sociale. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 2 juin 2015

Une odeur de liberté sur les écrans

Partir à l’aventure et quitter une vie devenue routine : voilà le projet qui germe dans la tête de Michel, l’anti-héros incarné par Bruno Podalydès dans son nouveau film Comme un avion (10 juin). Il rêvait de piloter des avions mais, à cinquante ans, ce rêve a les ailes brisées. Or, qu’est-ce qu’un avion sans ailes ? Un kayak ! Ce qui pourrait n’être qu’une lubie de plus va devenir une réalité : il laisse sa femme sur la rive — Sandrine Kiberlain, lumineuse — pour descendre un fleuve avec un «matos» de pointe, source de gags hilarants pour ce citadin qui se pique de découvrir la vie sauvage. Tout cela finira en partie de campagne avec canotiers perchés (le tandem Vuillermoz / Brouté), aubergiste tentatrice (Agnès Jaoui) et jeune fille en fleur (Vimala Pons). Le film est aussi libre et euphorique que le parcours de son personnage, fourmillant d’idées formidables, renversant sans arrêt ses stéréotypes pour offrir un grand bain de bonheur avec un doigt de mélancolie. Podalydès retrouve ici la santé qui irriguait son génial Dieu seul me voit, et signe sans conteste la comédie française de l’année.

Continuer à lire