Mars : Non mais ça ne va pas mieux ?

Cinéma | La bagatelle de 88 films s’apprête à fleurir sur les écrans en ce mois de mars — un flot insensé propre à rendre malades les plus chevronnés des spectateurs. Curieusement, la thématique de la pathologie y est très présente. C’est grave, docteur ?

Vincent Raymond | Mercredi 1 mars 2017

Photo : © Wild Bunch


À la différence de la semaine des quatre jeudis, les mois à cinq mercredis existent bien. Et pèsent puissamment sur le calendrier cinématographique, soumettant les spectateurs indécis à une torture chronique. Lorsqu'en plus ils traitent de désordres physio- ou psychologiques, cela vous donne l'impression de faire un stage aux urgences. Le summum est atteint avec le très attendu Grave de Julia Ducournau (8 mars) film gore présenté lors la dernière Semaine de la Critique cannoise décrivant le calvaire d'une jeune végétarienne, élève en école vétérinaire de surcroît, se découvrant un goût pour la chair humaine. Cette approche singulière dans le paysage hexagonal — qui lui a d'autorité attiré une audience mondiale, séduite par l'odeur de l'hémoglobine scandaleuse —, se double d'un sens organique du plan, du son et du montage. Manque toutefois encore un peu de substance dans son écriture, souffrant de la maladie du cartésianisme et de court-métragisme résiduel. Julia Ducournau devrait s'en remettre très vite.

Tout ça, c'est dans la tête

Le PC du corps est le centre de bien des désordres. Pour la comédie romantique L'Embarras du choix (15 mars), Alexandra Lamy incarne une indécise pathologique hésitant entre tout et son contraire. Son réalisateur Éric Lavaine, en revanche, ne devrait pas tergiverser : un film par an, c'est trop, il lui faut des vacances ! Parfois, c'est le cerveau des personnes âgées qui part en vacances. En vieille tante yoyotante et dansante, Emmanuelle Riva met ainsi le feu aux poudres de la nouvelle fantaisie du duo Gordon & Abel, Paris pieds nus (8 mars). Comme à son accoutumée, le duo s'inscrit dans la tradition mimo-burlesque de Tati, usant d'un humour à froid chorégraphié, exagéré, répétitif, ainsi que d'artifices volontiers visibles. Une comédie au charme suranné, dont les couleurs vives mériteraient d'être en noir et blanc.

Nicolas Bedos aussi s'essaie à Alzheimer dans Monsieur & Madame Adelman (8 mars), le film qu'il a réalisé mais aussi coécrit et cointerprété en compagnie de Doria Tillier — avec autant de casquettes, pas étonnant d'avoir des problèmes de tête. Cette enquête à la Citizen Kane (hi hi) sur un écrivain défunt, récit de la vie tumultueuse d'un couple, s'achève justement par la sénilité de son personnage déclinant. De grosses ambitions, quelques jolies références au Magnifique de Philippe de Broca — quant à la place du romancier, notamment —, et surtout pas mal de narcissisme post-beigbedien. Un néoclassicisme ?

De passage en France pour Le Secret de la chambre noire (8 mars) Kiyoshi Kurosawa imagine de son côté Tahar Rahim faisant perdre la boule à Olivier Gourmet en lui faisant croire — pour son bien et dans son intérêt, car c'est très tordu — que sa fille est morte alors qu'elle ne l'est peut-être pas. Une heure d'installation inutile, suivie d'une heure de spectres se baladant en froufroutant sur fond de spéculation foncière, le tout avec une intrigue dont le twist final ne surprendra qu'un(e) élève de CE2… était-ce bien utile ?

♪Je suis pas bien portant ♫

Autrefois, Ouvrard chantait « J'ai la rate qui s'dilate » ; de nos jours, c'est le slammeur Grand Corps Malade qui tourne avec la complicité de Mehdi Idir l'adaptation de son autobiographie Patients (1er mars) retraçant son séjour en centre de rééducation, après l'accident qui aurait pu le laisser tétraplégique. Cette histoire de miraculé s'inscrit dans un air du temps survalorisant l'optimisme (voir L'Ascension) : Ben, le héros de ce biopic est un bloc quasi parfait de pensée positive, distributeur de punchlines à toute heure, de sourires et de bonne humeur. Mais pour un Ben, combien d'autres à la peine, voire à la benne ?

Lauré pour Séraphine, Martin Provost revient avec une Catherine Deneuve fantasque mais mourante, collant aux basque de Catherine Frot dans Sage Femme (22 mars). Une comédie dramatique où les deux comédiennes font strictement ce qu'on attend d'elles, blotties dans le doux ronron de la prévisibilité. Heureusement que Olivier Gourmet — toujours lui — diffuse une bienveillante chaleur et son inaltérable douceur.

Pour ses multiples gueules cassés, son début avec infarctus et ses comas artificiels, on vous conseillera quand même un shoot de Trainspotting 2 de Danny Boyle (1er mars), la suite convenu mais très convenable de nos amis écossais, donnant l'illusion pendant 2 heures de rajeunir de 20 ans. Enfin, on aurait aimé évoquer deux films avec des mutations corporelles. Hélas, il nous est impossible de parler de Zoologie, de Ivan I. Tverdovsky (15 mars), ou l'histoire d'une femme qui se voit pousser un appendice caudal ; comme de La Belle et la Bête de Bill Condon (22 mars), adaptation avec des comédiens du dessin animé du et par le studio Disney. Le premier n'ayant pas été vu et le second étant sous embargo, nous conclurons donc par une extinction de voix…

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

“Titane” de Julia Ducournau : Au lit, motors !

Palme d'Or 2021 | Une carrosserie parfaitement lustrée et polie, un moteur qui rugit mais atteint trop vite sa vitesse de croisière pépère… En apparence du même métal que son premier et précédent long métrage, Grave, le nouveau film de Julia Ducourneau semble effrayé d’affronter la rationalité et convoque le fantastique en vain. Dommage.

Vincent Raymond | Jeudi 15 juillet 2021

“Titane” de Julia Ducournau : Au lit, motors !

Victime enfant d’un accident de voiture dont elle a été la cause, Alexia vit depuis avec une plaque de titane dans le crâne. Devenue danseuse, elle se livre en parallèle des meurtres affolant le sud de la France et “s’accouple” avec une voiture. Pour se faire oublier près une soirée très sanglante, Alexia endosse l’identité d’Adrien, un adolescent disparu depuis dix ans. Son père, un commandant de pompiers détruit, va cependant reconnaître ce “fils” prodigue et l’accueillir… Programmé par la Semaine de Critique en 2016, le sympathique Grave avait instantanément transformé Julia Ducourneau, dès son premier long métrage, en nouvelle figure de la hype cinématographique française. Sans doute les festivaliers, déjà peu coutumiers des œuvres se revendiquant d’un “autre cinéma” louchant vers le fantastico-gore, la série B et les séances de minuit, avaient-il été titillés par le fait que ce film soit signé non pas par l’un des olibrius vaguement inquiétants fréquentant les marches du Palais (Gaspar Noé, Lars von Trier, NWR, Mandico…) mais par une jeune réalisatrice présentant bien. Le peup

Continuer à lire

"Sauvage" : Léo Love Caniveau

Drame | de Camille Vidal-Naquet (Fr., 1h39) avec Félix Maritaud, Eric Bernard, Philippe Ohrel…

Vincent Raymond | Mercredi 5 septembre 2018

Pour se fournir sa came quotidienne, Léo se vend ici ou là à des hommes, traînant son corps délabré de SDF sur les pavés parisiens. Des occasions de s’en sortir se présentent à lui parfois, mais il préfère vivre dans l’instant présent, l’adrénaline du fix et la sueur des corps incertains… Venir après Van Sant, après Téchiné, après Chéreau, après Genet, enfin après tout le monde en somme, dans la contre-allée de la représentation des éphèbes clochardisés vendant leur corps contre au mieux une bouffée de drogue, c’est déjà risqué. Mais ensuite tomber dans le maniérisme esthétique du pseudo pris sur le vif (avec coups de zooms en veux-tu, en voilà, rattrapage de point), dérouler les clichés comme on enfile des perles (boîtes gays nids à vieux fortunés, musicien vicieux rôdant tel le vautour…) pour nous conduire à cette fin prévisible comme si elle avait été claironnée… Était-ce bien nécessaire ? L’ultime plan, en tant qu’évocation indirecte de Verlaine, a plus d’intérêt, de force et de sens que bien des simagrées précédentes. On peut également sauver une ou deux répliques, assez bien troussées — elles.

Continuer à lire

"Makala" : Au charbon !

ECRANS | de Emmanuel Gras (Fr., 1h36) avec Kabwita Kasongo, Lydie Kasongo…

Vincent Raymond | Mercredi 6 décembre 2017

Kabwita bâtit sa maison. Afin d’acheter les tôles destinées à recouvrir le toit, il entreprend de fabriquer du charbon qu’il ira vendre sur le marché de Kowelzi. Alors s’engage un très long processus : coupe du bois, calcination, acheminement “à dos d’homme” et cycle de lourds sacs… Dûment récompensé par le Prix de la Critique sur la Croisette, ce film oscille — sans avoir vocation à trancher, d’ailleurs — entre documentaire et fiction ; flirte parfois avec le suspense pour s’achever par une envolée mystique. Captivant par sa pure élégance formelle, avec ses plans enveloppants (voire caressants), Makala est un film quasi marxiste, dans la mesure où il matérialise toutes les étapes de la production d’un — très exigu — capital, conquis par un forçat de la terre. Emmanuel Gras saisit du labeur l’abrutissante mécanique hypnotique, l’ingratitude de la rétribution, comme il montre l’aisance des intermédiaires ou le racket ordinaire opéré par les forces de l’ordre. D’aucuns pourraient se gausser devant la croisade dérisoire de Kabwita, arguant qu’il ne se passe

Continuer à lire

Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

LE RÉALISATEUR DE PETIT PAYSAN | Petit Paysan deviendra-t-il grand cinéaste ? C’est bien parti pour Hubert Charuel, qui signe un premier long métrage troublant. Entretien cartes sur étable.

Vincent Raymond | Jeudi 31 août 2017

Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré ? HC La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma familles, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeld-Jacob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus complexe que ça. Elles viennent parfois un an, deux ans après ou jamais. En attendant, il y a un crédit à rembourser, des emprunts pou

Continuer à lire

"Petit Paysan" : De mal en pis

ECRANS | Un petit éleveur bovin tente de dissimuler l’épidémie qui a gagné son cheptel. Ce faisant, il s’enferre dans des combines et glisse peu à peu dans une autarcie paranoïaque et délirante. Une vacherie de bon premier film à voir d’une traite.

Vincent Raymond | Mardi 22 août 2017

Difficile d’être plus en phase avec l’actualité qu’Hubert Charuel. Au moment où l’on s’interroge sur la pérennité des aides à l’agriculture biologique, et où l’on peine à mesurer les premières conséquences du n-ième scandale agro-industriel, son film nous met le nez dans la bouse d’une réalité alternative : celle des petits paysans. Ceux qui n’ont pas encore succombé, rongés par l’ingratitude de leur métier et les marges arrières de la grande distribution, ni été aspirés par leurs voisins, gros propriétaires fonciers ou de fermes automatisées — on en voit ici. Sans foin ni loi Pierre est un petit paysan à la tête d’un domaine raisonnable — c’est-à-dire qu’il la gère tout seul, mais en lui consacrant tout son temps. Lorsqu'il détecte dans son troupeau des animaux malades d’une mystérieuse fièvre hémorragique, il redoute le pire : l’abattage de la totalité de ses bêtes. La dissimulation lui offre une illusion de répit, mais les conséquences ne font qu’aggraver le problème. Hubert Charuel signe un portrait “empathique” de ce prolétaire rural, a

Continuer à lire

Ava : Jeune fille en fleur avant l’ombre

ECRANS | Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des Fantômes d’Ismaël) avec ce film troublant et troublé, ivre de la séduction solaire de la jeune Noée Abita.

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Ava : Jeune fille en fleur avant l’ombre

Ava a treize ans, une mère célibataire fantasque, une petite sœur au biberon et une maladie qui va la rendre aveugle à la fin des grandes vacances. Loin de s’apitoyer sur son sort, l’ado profite de ce qui lui reste de vue pour longer les marges avec un jeune gitan qui la fascine… Bonne pioche pour la Semaine de la Critique que ce premier long métrage de Léa Mysius, tout à la fois empli de la vitalité rebelle de la jeunesse et confronté à l’inéluctable d’une disparition précoce. Un poème sensoriel débarrassé d’un ancrage forcené au réalisme, Ava qui s’octroie des parenthèses de folie douce lorsqu’il s’agit d’évoquer le ressenti de la liberté, le frisson de l’incertain. Une révolte métaphorique dans une fuite à la poursuite de la beauté, où la suggestion discrète l’emporte sur la pataude monstration. Garde à vue On sait combien un film peut se trouver transfiguré par son acteur·trice grâce à l’accord intime entre l’interprète et son personnage. Ce que livre ici la débutante Noée Abita tient de la vibration : à l’âge

Continuer à lire