"We blew it" : Les USA, entre le road movie et la mort

ECRANS | Comment a-t-on pu passer de sex, summer of love & rock’n’roll au conservatisme le plus radical ? Sillonnant la Route 66, Jean-Baptiste Thoret croise les témoignages d’Étasuniens oubliés des élites et désillusionnés avec ceux de hérauts du Nouvel Hollywood. Balade amère dans un pays en gueule de bois.

Vincent Raymond | Mardi 31 octobre 2017

Photo : © DR


Sans doute Thoret aurait-il aimé ne jamais avoir à réaliser ce documentaire. Mais par l'un de ces étranges paradoxes dont l'histoire des idées et de la création artistique regorge, son édification a découlé d'une déprimante série de constats d'échecs — ou d'impuissance. Elle se résume d'ailleurs en cette sentence laconique donnant son titre au film : « We Blew it », « On a merdé ». Empruntée à Peter Fonda dans Easy Rider (1969) de Dennis Hopper, la réplique apparaît à bien des égards prémonitoire, voire prophétique.

Roots et route

La route est longue de Chicago à Santa Monica : 2450 miles. Prendre le temps de la parcourir permet de mesurer (au sens propre) l'accroissement incessant de la distance entre les oligarques du parti démocrate et la population. De constater la paupérisation et la fragilité de celle-ci. D'entendre, également, son sentiment de déshérence ainsi que sa nostalgie pour un “âge des possibles” — et de toutes les transgressions — révolu. Une somme de frustrations capitalisées par un Trump prompt à faire miroiter le rétroviseur : dans son « Make America Great Again », beaucoup de laissés pour compte ont pris pour eux-mêmes la promesse programmatique de retrouver leur grandeur passée.

Aux paroles des anonymes, le documentariste ajoute celles de figures de la contre-culture ; de ceux qui ont creusé dans la fougue des 60's les fondations du Nouvel Hollywood. Une balade avec Schatzberg dans le New York jadis mal famé, désormais gentryfié en dit long sur l'évolution des choses. Les libérales années 1980 sont passées par là, les pauvres ont été repassés par les crises, et l'obscénité du capitalisme s'est surpassée : “We blew it“.

Parallèlement aux sujets qu'il traite, Thoret accomplit en sus un acte personnel “sécessionniste”, entérinant sa démarcation volontaire de la critique, dont il a constaté l'extinction progressive — ici aussi, un âge d'or est révolu. La raréfaction des lieux où produire et diffuser de l'analyse cinématographique l'a conduit à franchir le pas en devenant cinéaste. Il est, au passage, hallucinant que le ce film interrogeant le présent autant qu'il convoque un pan décisif de l'histoire du 7e art, nourri de témoignages précieux de James Toback ou du regretté Tobe Hooper (pour ne citer qu'eux) n'ait pas figuré en bonne place dans la programmation du dernier festival Lumière. Trop politique, peut-être…

We blew it de Jean-Baptiste Thoret (Fr., 2h17) documentaire avec Michael Mann, Peter Bogdanovich, Paul Schrader(8 novembre)

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"America" : God blesse

ECRANS | de Claus Drexel (E.-U., 1h22) documentaire…

Vincent Raymond | Mercredi 14 mars 2018

Alors que la campagne présidentielle américaine bat son plein, le documentariste Claus Drexel fait une longue escale à Seligman, Arizona. Et donne la parole à ces ressortissants de l’“Amérique profonde”, dont les voix comptent autant que celles, plus médiatisées, des Côtes Est et Ouest. À la manière d’un zoom, America complète et approfondit le We Blew it de Jean-Baptiste Thoret, tourné partiellement (et concomitamment) à Seligman : on note d’ailleurs quelques protagonistes en commun, dont le coiffeur vétéran. Avec Martin Weil pour l’émission Quotidien, Drexel est l’un des rares à avoir ausculté la réalité, pressentant ce qu’aucune bonne conscience (malgré le précédent Bush/Gore) ne se résolvait à considérer comme possible. Prenant le temps d’interroger longuement des citoyens — gens ordinaires, électeurs, militants ou non —, le documentariste fouille une conscience sociale baignée plus qu’abreuvée par les discours de propagande de Trump. On ne voit pour ainsi dire jamais les images du candidat républicain, mais sa band

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CharlÉlie revient à la haute Couture

Chanson / rock | Mettant en avant son incompréhension voire son dégoût face à l’élection de Donald Trump (« ce taré de première a changé la donne et me donne des haut-le-cœur (...)

Niko Rodamel | Mardi 3 octobre 2017

CharlÉlie revient à la haute Couture

Mettant en avant son incompréhension voire son dégoût face à l’élection de Donald Trump (« ce taré de première a changé la donne et me donne des haut-le-cœur chaque fois que je vois sa gueule de con proférer des ignominies » et paf !), CharlÉlie Couture met fin à quinze années d’exil artistique, quittant New-York pour revenir à la case départ sur le vieux continent. Grand bien lui fasse, le chanteur touche-à-tout, artiste complet, écrivain, conférencier, dessinateur, sculpteur, peintre ou photographe quand il déchante comme un avion sans aile, CharÉlie "is coming back" avec un nouvel album, Lafayette. À soixante et un balais, le bonhomme a fait le ménage dans sa galerie de Manhattan mais conserve un pied-à-terre dans Big Apple et sa double-nationalité. On ne sait jamais ce que l’avenir nous réserve. Pour autant, le natif de Nancy ne cesse de chanter en français dans le texte. Après l’album ImMortel qu’avait produit en 2014 le Lyonnais (nul n’est parfait) Benjamin Biolay, Monsieur Couture s’habille de musique cajun pour ce vingtième album studio, avec une "treizaine" de nouveaux titres emprunts d’un blues chaud et humide comme le bayou, enregistrés en L

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Hacker

ECRANS | Ce devait être le grand retour de Michael Mann après le décevant "Public Enemies", mais ce cyber-thriller ne fait oublier un scénario aux enjeux dramatiques faibles et aux personnages superficiels que lors de ses scènes d’action époustouflantes et novatrices. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 mars 2015

Hacker

Pour son retour au cinéma après six ans de silence — et une série HBO avortée, Luck —, Michael Mann s’est fixé un défi à la hauteur de sa réputation : filmer les flux du cyberespace et la manière dont cette mondialisation des données affecte le monde réel. Hacker va donc défier David Fincher, l’autre grand cinéaste numérique du XXIe siècle, sur son terrain de prédilection, et il le fait d’abord en matérialisant les circuits informatiques qui relient un cyberpirate à une centrale nucléaire chinoise, provoquant une catastrophe aux conséquences géopolitiques inattendues. En effet, la police chinoise doit pactiser avec le FBI américain pour retrouver l’auteur de l’attaque, qui pourrait avoir des liens avec un ancien hacker purgeant une peine de prison, à qui l’on accorde donc une gracieuse liberté conditionnelle le temps de l’enquête. On sent que Mann se plaît à amener son cinéma vers de nouveaux territoires, que ce soit celui des effets spéciaux numériques ou celui de l’empire capitaliste chinois avec ses villes polluées et ultratechnologiques. En revanche, il ne trouve de moyen pour les faire se rejoindre qu’un action man bodybuildé e

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Michael Mann et Tim Burton : des auteurs plus à la hauteur

ECRANS | Hasard du calendrier, le 18 mars sortent en même temps Hacker de Michael Mann et Big Eyes de Tim Burton. Deux films qui éclairent de manière passionnante la carrière de leurs auteurs, tout en laissant un goût de frustration. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 3 mars 2015

Michael Mann et Tim Burton : des auteurs plus à la hauteur

Alors qu’ils régnaient sur le cinéma américain des années 80 et 90, cumulant reconnaissance critique et succès publics, Tim Burton et Michael Mann ont décroché au cours des années 2000, doublés par de jeunes cinéastes ayant fait des choix sans doute plus clairs entre l’indépendance farouche et l’ambition mainstream — Fincher, Nolan, Wes et P.T. Anderson, Spike Jonze. Il y avait donc une curiosité légitime à les voir tenter un come-back en cette année 2015, Mann avec le cyber-thriller Hacker et Burton avec Big Eyes, où il retrouve les deux scénaristes d’Ed Wood. Auto-parodies ou autocritiques ? Avec Michael Mann, son histoire de guerre entre pirates informatiques est, si on s’en tient à son scénario, pas loin du naufrage. Les personnages ont beau s’agiter dans tous les sens, parcourir la moitié de la planète et même ébaucher une histoire d’amour, l’intrigue est aussi passionnante que des lignes de code dans un ordinateur. Sans parler d’un Chris Hemsworth adepte de la gonflette et de la punchline, fantôme ringard du cinéma sous hormones des années 80. Mann recycle ses vieux thèmes et ses figures les

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Massacre à la tronçonneuse, l’art du cinéma sciant

ECRANS | Dans un festival de Cannes 2014 bien morne, mais au sein d’une Quinzaine des réalisateurs qui pétait la santé, une projection a littéralement mis tout le (...)

Christophe Chabert | Mardi 28 octobre 2014

Massacre à la tronçonneuse, l’art du cinéma sciant

Dans un festival de Cannes 2014 bien morne, mais au sein d’une Quinzaine des réalisateurs qui pétait la santé, une projection a littéralement mis tout le monde à genoux : celle de Massacre à la tronçonneuse. Quoi ? Un film d’horreur vieux de quarante ans qui dame le pion aux grands auteurs festivaliers ? Ben oui… L’introduction, brillante, drôle et émouvante, de Nicolas Winding Refn, puis l’interminable standing ovation réservée au réalisateur, Tobe Hooper, n’étaient rien par rapport au choc face à la copie restaurée (en 4K) du film. Si le numérique n’a pas que des avantages — loin de là — il faut reconnaître que le boulot effectué sur Massacre à la tronçonneuse tient du miracle : en conservant l’aspect cracra de l’image originale, son caractère cheap et ses stridences sonores — les dix dernières minutes vous vrillent le crâne comme si on vous le découpait façon sapin des Vosges — cette restauration n’a pas trahi l’esprit initial de l’œuvre. Œuvre oui, œuvre d’art même, mais arte povera, cinéma fait avec rien sinon pas mal de génie et une approche viscérale de son sujet : comment une famille de bouchers au chômage perpétuent la tradition en tra

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The Canyons

ECRANS | De Paul Schrader (ÉU, 1h39) avec Lindsay Lohan, James Deen…

Christophe Chabert | Mercredi 23 avril 2014

The Canyons

Lorsque Bret Easton Ellis annonça avec force twitts provocateurs la mise en chantier de The Canyons avec l’acteur porno James Deen et la wild girl Lindsay Lohan, le tout devant la caméra de Paul Schrader et financé par le crowdfunding, l’excitation était à son comble. Depuis sa sortie aux États-Unis, le film se traîne une vilaine réputation de nanar, seulement soutenu par quelques oukases de la critique hexagonale. On ne démentira pas la rumeur : Ellis a accouché d’un vaudeville contemporain qui n’a que son décor d’exotique — le milieu du cinéma hollywoodien — et dont le côté sulfureux est tué dans l’œuf par la monotonie des séquences — en gros, ça papote dans de beaux fauteuils design, dans des restaurants chics ou des villas de luxe et, de temps en temps, ça baise façon porno soft… La mise en scène est à l’avenant, tentant d’intégrer un sous-texte aussi prétentieux qu’abscons sur la mort du cinéma en filmant des salles à l’abandon… Schrader, le cinéaste le plus inégal de la terre, est ici proche de son niveau zéro — juste au-dessus de son pitoyable prequel à L’Exorciste refusé par le studio — le film le touchant dans ses rares montées

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