"The Social Network" : quand David Fincher conte la naissance de Facebook

Biopic | David Fincher et Aaron Sorkin retracent l’ascension de Mark Zuckerberg, le créateur de Facebook, de ses années à Harvard jusqu’aux deux procès intentés contre lui, dans un film passionnant et d’une folle ambition sur la naissance d’une nouvelle forme de capitaliste.

Christophe Chabert | Mercredi 6 octobre 2010

Photo : © DR


Première séquence de The Social Network : Mark Zuckerberg et sa petite amie Erica discutent autour d'une bière. Il lui explique avec arrogance l'intérêt d'entrer dans les clubs selects de Harvard, et qu'elle n'y parviendra pas sans lui ; en retour, elle le plaque sèchement, ce qui trouble à peine sa détermination. Prologue brillant où s'épanouit la verve inimitable d'Aaron Sorkin ; le créateur d'À la maison blanche retrouve ici son terrain de prédilection : les coulisses de l'Histoire racontées comme des marivaudages quotidiens, au plus près de la parole et des problèmes personnels de ses protagonistes. Restait à savoir comment le texte de ce virtuose allait être interprété par un cinéaste qu'on qualifie, par paresse, de "visuel" : David Fincher.

Plus que jamais proche de l'intelligence cinématographique d'un Kubrick, Fincher a choisi d'adapter sa mise en scène à ce matériau scénaristique, ne cherchant ni à l'aérer, ni à l'agiter gratuitement, sans pour autant refuser d'y apposer une vision personnelle. C'est la première et immense qualité de The Social Network : la rencontre de deux grands artistes pour un dialogue tantôt complémentaire, tantôt contradictoire, mais toujours fécond.

Le générique en annonce les modalités : Zuckerberg traverse Harvard pour retrouver sa chambre d'étudiant. Cet enchaînement de plans de coupes est accompagné par une mélodie au piano, mais on distingue aussi, en arrière fond, de menaçantes lignes de cordes enchevêtrées, comme si derrière la simplicité de la situation se jouait quelque chose de décisif : un monde va en chasser un autre. La rigueur antique de Harvard (qui, c'est dit dans le dialogue, « existait avant ce pays »), son goût de l'argutie et de la hiérarchie vont en effet être bousculés par l'ambition de Zuckerberg, un corps nouveau, désincarné socialement, déjà numérisé.

Un héros numérique

Zuckerberg, self-made-man sans famille ni passé, crée donc Facebook comme l'expression conjointe de sa frustration et de son asociabilité, mais aussi comme une vision prophétique de l'avenir de l'humain. Le film montre son ascension, mais la raconte au moment de sa chute, rattrapé par les jumeaux Winklevoss, prototypes d'étudiants sportifs nés avec une cuillère en argent dans la bouche et programmés pour devenir des entrepreneurs, puis par Eduardo Saverin, son meilleur ami et co-inventeur du site, spolié par un contrat vicié.

Sorkin orchestre des allers-retours temporels entre les procès et les faits, ce qui conduit à en opacifier la lecture. Mais cette opacité, rien ne la trahit mieux que le visage fermé et l'absence d'émotions de Zuckerberg lui-même (et de son interprète, Jesse Eisenberg, fabuleux). Fincher fait de son héros un être insaisissable, focalisé sur sa réussite, hermétique aux événements. Zuckerberg ne mange pas, ne fume pas, ne baise pas ; son corps n'est que le véhicule de son ambition — exemplairement, il se rend à un rendez-vous d'affaires en robe de chambre… Zuckerberg est le premier homme capitaliste du XXIe siècle, un être de pure surface produit par l'ère numérique, cousin lointain du Robert Graysmith de Zodiac ou de Benjamin Button.

Son invention lui ressemble ; dans le film, il est une sorte de clone de sa page Facebook, réduit à un portrait unique et impersonnel, des images sans profondeur de sa vie quotidienne, quelques statuts en guise de répliques… Si lui réussit là où les autres échouent, c'est parce que leurs corps sont encore empêtrés dans le temps d'avant : les Winklevoss et leur approche athlétique de la compétition — dans une scène stupéfiante, la seule entièrement visuelle du film, ils perdent un championnat d'aviron sponsorisé par… Polaroïd ! Saverin et son attitude de commercial pincé, pensant qu'il faut exister physiquement pour exister socialement. Même Sean Parker, le créateur de Napster (très convaincant Justin Timberlake) croit encore dans la flambe, la drogue et le sexe facile du parvenu reaganien, ce qui le perdra.

De plus en plus seul, de moins en moins humain, Zuckerberg triomphe à mesure qu'il disparaît. Impossible, dès lors, de ne pas lire The Social Network comme une variation contemporaine autour de Citizen Kane. Kane passait sa vie à construire un empire pour s'enfermer à l'intérieur avec ses secrets ; Zuckerberg, incapable de s'adapter au monde, va le dématérialiser pour le reconstruire selon ses règles, et pouvoir vivre à l'intérieur sa névrose intime. Son Rosebud à lui, comme le souligne génialement la dernière image, inoubliable…

The Social Network
Un film de David Fincher (E-U, 2010, 120mn) ; avec Jesse Eisenberg, Andrew Garfield, Justin Timberlake, Armie Hammer...

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Christophe Chabert | Mercredi 23 février 2011

Never let me go

Never let me go commence comme un énième film de pensionnat rigoriste à l’anglaise. Écoliers en uniforme, maîtresses rigides, règles strictes : tout y est, et la caméra de Mark Romanek ne semble pas s’apercevoir des clichés qu’elle enregistre. Cependant, quelques détails viennent gripper cet ensemble a priori académique : les enfants ne peuvent pas sortir de l’institution, même pour chercher un ballon tombé derrière une barrière ; ils portent un bracelet électronique qu’ils doivent impérativement présenter à chaque sortie de cours ; enfin, quand la narratrice (Kathy H., interprétée par l’excellente Carey Muligan), ramasse un gnon du camarade dont elle est secrètement amoureuse (Andrew Garfield, bien revenu de Social network), une armée de blouses blanches l’ausculte comme si elle risquait d’en périr. Il faudra vingt minutes pour commencer à entrevoir le terrible secret de ces enfants extraordinaires, et saisir ce que le film nous raconte vraiment : une fable qui extrapolerait au passé une révolution scientifique permettant d’allonger la durée de vie des êtres humains. Cobayes consommables Dans le roman de Kaz

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Fincher, 10 ans d’histoire

ECRANS | Dans Fight club, Edward Norton se retrouvait piégé dans un environnement aseptisé, reflet d’une société de consommation standardisée, made in Ikea, qu’il (...)

Christophe Chabert | Vendredi 8 octobre 2010

Fincher, 10 ans d’histoire

Dans Fight club, Edward Norton se retrouvait piégé dans un environnement aseptisé, reflet d’une société de consommation standardisée, made in Ikea, qu’il pulvérisera en s’inventant un double anarchiste et punk ; dans The Social Network, Mark Zuckerberg crée un site à travers lequel chacun peut se créer une identité virtuelle, dans laquelle on raconte sa vie, réelle ou fantasmée. Comme une parenthèse ouverte à l’aune des années 2000 et close quelques mois après leur fin, David Fincher a tourné deux films, l’un visionnaire, l’autre récapitulatif, sur le bouleversement majeur de la décennie : l’irruption du virtuel et du numérique comme un événement fondamental. Des rides et des pixels Cinématographiquement pourtant, tout a changé. La furia visuelle de Fight club, avec ses images subliminales, ses plans impossibles qui traversent les corps et les murs, ses décors qui s’animent comme un catalogue vivant, a laissé la place à un cinéma de la parole et des visages, où la direction artistique est toujours aussi remarquable mais nettement moins ostentatoire. Par ailleurs, les effets numériques de Fight club s

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Bienvenue à Zombieland

ECRANS | C’est le genre d’anomalie qu’on aimerait voir plus souvent : la première réalisation d’un inconnu, nanti d’un budget confortable pour donner vie à une (...)

Dorotée Aznar | Vendredi 20 novembre 2009

Bienvenue à Zombieland

C’est le genre d’anomalie qu’on aimerait voir plus souvent : la première réalisation d’un inconnu, nanti d’un budget confortable pour donner vie à une comédie… avec des zombies. Ruben Fleischer ne cache pas son admiration pour le génial Shaun of the Dead mais parvient à s’en démarquer, penchant plus pour le teen-movie initiatique que pour la comédie romantique. Dans un monde, pardon, une Amérique envahie par les morts-vivants, Colombus (Jesse Eisenberg, la révélation d’Adventureland) va se composer une famille d’adoption constituée d’un redneck spécialiste du démastiquage de zomblards et de deux sœurs roublardes. Personnages attachants, mise en scène à l’efficacité surprenante, variations hilarantes sur les codes du genre, situations jouissives (guettez l’apparition d’une célébrité inattendue), Bienvenue à Zombieland se pose comme une œuvre dont la légèreté n’exclue pas de vraies qualités artistiques. François Cau

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Zodiac, director’s cut

ECRANS | Sortie discrètement en DVD et en Blu-Ray, cette édition director’s cut du Zodiac de David Fincher ne vaut pas tellement pour les quelques modifications, (...)

Christophe Chabert | Jeudi 26 février 2009

Zodiac, director’s cut

Sortie discrètement en DVD et en Blu-Ray, cette édition director’s cut du Zodiac de David Fincher ne vaut pas tellement pour les quelques modifications, assez subliminales, apportées par le cinéaste au montage salles. Elle mérite en revanche que l’on se penche sur les boni, tous passionnants, à commencer par le patient travail documentaire sur les faits d’origine, notamment avec les témoins de l’époque encore vivants. Où l’on comprend que Fincher et son scénariste ont cherché un maximum de réalisme dans leur approche, même si le cinéaste souligne aussi dans son commentaire audio pourquoi, à cette authenticité avérée, il a parfois donné des ajustements plus cinégéniques. Fincher, comme à son habitude, est beaucoup plus prolixe face à ses images que face à ceux qui l’interviewent : on a donc affaire à un pur auteur hollywoodien, à la fois bosseur et réfléchi, dans le faire mais aussi, quand même, dans la pensée. La grande surprise provient du second commentaire audio : les acteurs Jake Gyllenhaal, Robert Downey Jr, le scénariste James Van Der Bilt et le producteur Brad Fischer sont rejoints par le maître James Ellroy, intarissable d’éloges sur ce qu’il considère comme «

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Boy A

ECRANS | Par quel miracle ce film improbable a-t-il réussi à glaner tous les prix dans les festivals où il était présenté ? En même temps, le principe de la démagogie étant (...)

Christophe Chabert | Mercredi 18 février 2009

Boy A

Par quel miracle ce film improbable a-t-il réussi à glaner tous les prix dans les festivals où il était présenté ? En même temps, le principe de la démagogie étant d’abuser son monde, Boy A a sensiblement atteint son objectif. Comment ne pas pester face à ce catalogue de clichés enrobant un sujet sensible en Angleterre, la remise en liberté des assassins et leur retour à la vie normale ? La stratégie compassionnelle du scénario et la logique de larme-à-l’œil permanente des acteurs (très mauvais dans leur cabotinage) renversent le problème de manière on ne peut plus manichéenne : les salauds, ce sont les médias, les lecteurs de tabloïds, les pauvres sans instruction et donc sans cœur, et même les chômeurs dont le désœuvrement pousse à la délation. Émule d’Alan Parker se rêvant en Ken Loach clippeux, Crowley ne fait en définitive que poser des briques dans un mur de lourdeurs consternantes. CC

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Classique, tendance muet

ECRANS | À l’époque de Fight Club, David Fincher s’était battu comme un beau diable pour imposer à la Fox sa vision sans concession du roman de Chuck Palahniuk. Dix (...)

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

Classique, tendance muet

À l’époque de Fight Club, David Fincher s’était battu comme un beau diable pour imposer à la Fox sa vision sans concession du roman de Chuck Palahniuk. Dix ans plus tard et malgré l’échec commercial aux Etats-Unis de Zodiac, sa crédibilité semble avoir atteint des sommets dans l’industrie hollywoodienne, au point de livrer aujourd’hui avec Benjamin Button un film audacieusement classique, long et lent, plutôt bizarre derrière ses apparences consensuelles. Devant le parterre de journalistes qui s’intéressent à autre chose qu’à la paternité de Brad Pitt, Fincher s’emploie à dédramatiser le challenge. Difficile à tourner, Benjamin Button ? «Nous avons eu cinq ans avant de tourner le film, cinq années de préparation. Du coup, ça n’a pas été si dur que ça de le réaliser.» Du même ordre : «Le gros du travail a été de réunir les personnes les plus à même de contribuer à la réussite du film». Bref, si Benjamin Button est ce qu’il est, c’est autant grâce à lui que grâce à l’équipe costumes ! De la nouvelle de Fitzgerrald qui a servi de base au scénario, Fincher fait peu de cas : «J’ai signé pour un scénario d’Éric Roth, e

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L'Étrange histoire de Benjamin Button

ECRANS | Ne nous leurrons pas : beaucoup verront Benjamin Button pour ce qu’il est principalement, à savoir un film «comme on n’en fait plus», une fresque (...)

Christophe Chabert | Mardi 27 janvier 2009

L'Étrange histoire de Benjamin Button

Ne nous leurrons pas : beaucoup verront Benjamin Button pour ce qu’il est principalement, à savoir un film «comme on n’en fait plus», une fresque majestueuse et romanesque qui accompagne le destin extraordinaire d’un personnage hors du commun. Benjamin Button est né vieux et frippé, et son corps va se transformer à rebours de la flèche du temps. Il grandit certes, mais il rajeunit aussi. Le vieillard paraplégique devient un sexagénaire encore vert, puis un quadra charmant, et enfin un jeune homme irrésistible. Conçu en Louisiane après la première guerre mondiale, Benjamin n’est plus qu’un long souvenir inscrit dans un carnet intime lorsque l’ouragan Katrina dévaste la région, engloutissant l’horloge forgée par un artisan aveugle qui a choisi de la faire tourner à l’envers, révolté par la mort de son fils au front. Entre les deux s’intercale son histoire d’amour avec Daisy, qui voit son corps se flétrir jusqu’à n’être plus qu’une trace livide, dévorée par le cancer sur un lit d’hôpital. Le beau livre d’images maniaquement composées par David Fincher n’a donc paradoxalement qu’un objectif : percer le lissé numérique et l’enchantement suranné par un regard sans co

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«Les effets spéciaux, ce sont les faits»

ECRANS | Serial Killer David Fincher : J'avais le sentiment que tout avait été dit au cinéma concernant les serial killers. Mike Medavoy m'a appelé un matin et m'a (...)

| Mercredi 30 mai 2007

«Les effets spéciaux, ce sont les faits»

Serial Killer David Fincher : J'avais le sentiment que tout avait été dit au cinéma concernant les serial killers. Mike Medavoy m'a appelé un matin et m'a dit : «Tu ne voudras probablement pas lire ce script, mais il renverse toutes les règles dont nous avons si souvent parlé...». Je lui ai demandé comment ça s'appelait, et il m'a répondu : «Zodiac». En fait, il y a eu un moment marquant dans ma vie, quand j'avais dix ans dans la baie de Los Angeles : j'allais à l'école en bus, et nous étions suivis par des voitures de police. Quand j'ai ouvert le script, je pensais donc tout savoir sur cette histoire, et c'est en le lisant que j'ai découvert que je ne savais rien du tout. De plus, la manière dont était décrit le contexte politique et médiatique rendait le scénario bien plus intéressant que n'importe quel slasher. Années 70 Nous ne voulions pas faire un pastiche des années 70, nous ne voulions pas de pattes d'eph', de grosses montres ou de plumes dans les cheveux. Ça ne devait pas être Starsky et Hutch. Notre vision de San Francisco, c'est celle de gens qui en sont encore au début des années 60, et la plupart des policiers du film ét

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Zodiac

ECRANS | La reprise des logos vintage de la Warner et de la Paramount en ouverture de Zodiac, plus trompe-l'œil que clin d'œil, réjouira le cinéphile. Elle évoque (...)

Christophe Chabert | Mercredi 30 mai 2007

Zodiac

La reprise des logos vintage de la Warner et de la Paramount en ouverture de Zodiac, plus trompe-l'œil que clin d'œil, réjouira le cinéphile. Elle évoque certes l'époque où se situe l'action du film (de 1969 à 1980), mais souligne surtout l'horizon référentiel sur lequel David Fincher compte déployer sa mise en scène : le cinéma des 70's, cet âge d'or que les grands artistes hollywoodiens (de Spielberg à Scorsese et Soderbergh, et même Lucas !), épuisés par les normes en vigueur dans les blockbusters actuels, ne cessent de célébrer. Si David Fincher est celui qui touche au plus près la vérité de ce cinéma-là par son absence de compromis et son désir de faire du divertissement adulte et intelligent, il propose à travers Zodiac un film très contemporain, rempli d'audaces narratives, visuelles et théoriques que son apparent classicisme ne fait que dissimuler. Preuves à l'appui Zodiac, c'est le nom que s'est donné un criminel qui commet, pendant plusieurs années, une série de crimes qu'il prend soin ensuite de commanditer à travers des lettres et des appels, à la presse ou à la police. Il ne sera jamais officiellement démasqué, et

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