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Pour un cinéma coup de boule

Article publié le Mercredi 13 avril 2011 par Christophe Chabert Petit Bulletin n°618 consulté 2037 fois

Avec Hallucinations collectives, séquelle de L’Étrange festival, l’association ZoneBis vient rappeler au bon moment que le cinéma, ce n’est pas des bons sentiments, des comédies bien peignées et des émotions surgelées, mais bien des films furieux, mal élevés et peu consensuels. Christophe Chabert & François Cau

 • Hallucinations collectives

L’idéologie de l’absence d’idéologie voudrait nous faire croire que le cinéma n’est qu’un loisir pour écervelés, une sorte de télévision en plus grand avec des films où les pubs sont écrites dans les scénarios et les réalisateurs des diplômés de HEC. Par chance, il y aura toujours des activistes pour rappeler qu’à la marge de l’industrie, il y a des cinéastes qui n’ont qu’une obsession : sortir le spectateur de sa léthargie et faire des films qui durent plus longtemps qu’un seau de pop-corn. Parmi ces activistes, l’association ZoneBis organisait au Comœdia depuis trois ans un irréprochable Étrange festival qui a choisi de se rebaptiser Hallucinations collectives (voir ci-contre). Le succès rencontré en 2010 a poussé le festival à voir (un peu) plus grand. À commencer par la création cette année d’une compétition de longs-métrages inédits en salles, dont le programme a de la gueule.

Poétique des auteurs

Selon la définition donnée plus haut,   Balada triste de trompeta d’Alex De la Iglesia fait figure de favori, tant cette fresque sur le Franquisme à travers la rivalité amoureuse de deux clowns est parcourue par une rage peu commune : le cinéaste a visiblement des comptes à régler avec le divertissement, qu’il assimile à une forme tragique de diversion, lui préférant la subversion du spectacle, celui qu’il orchestre par sa mise en scène ou celui qui guide sa troupe de freaks vers une fin sanglante. L’immense De La Iglesia aura même droit à un bel hommage au festival puisqu’y sera aussi présenté son film “américain“ inédit, Perdita Durango, qui adapte Barry Gifford mieux que David Lynch ne l’avait fait, avec un casting à tomber : Javier Bardem, James Gandolfini et l’acteur fétiche du réalisateur, Santiago Segura. En compétition toujours, aux côtés du revenant John Landis avec Cadavres à la pelle, quelques œuvres vont faire sensation. Après avoir tourné en rond ces derniers mois, la production sud-coréenne se rappellera à notre bon souvenir avec deux œuvres choc, dont la radicalité sonne le glas de l’obsession de ce cinéma pour le concept de vengeance : le très brutal J’ai rencontré le diable de Kim Jee-woon, esthète surdoué qui semble ici, avec cette confrontation on ne peut plus sadique entre un flic et un tueur en série, trouver son ton en tant qu’auteur ; et surtout le fascinant Bedevilled de Jang Cheol-soo, premier film stupéfiant de maîtrise, aussi choquant que bouleversant, interrogation frontale du rôle de spectateur qui devrait en estomaquer plus d’un. Du côté des œuvres moins tapageuses, à la superbe mise en scène malheureusement vide de sens de l’Australien The Loved Ones et au délire arty potache prout-prout du Japonais Symbol, on préfèrera la sensibilité à double tranchant d’Heartless, dernière réalisation du trop rare Philip Ridley.

Traumatisés

L’attrait principal d’Hallucinations collectives reste toutefois sa collection de raretés, dont un «cabinet de curiosités» qui accueillera le très singulier film réalisé par Bob Balaban, Parents, tourné en 1989 et invisible depuis. Idem pour les deux films choisis par Fausto Fasulo, rédacteur en chef de Mad Movies : Simetierre de Mary Lambert, adaptation exemplaire et terrifiante de Stephen King, et Elle s’appelait Scorpion de Shunya Ito, qui mélange survival et film de prison au féminin dans un collage pop graphiquement splendide. Pour les amateurs de Z assumé, trois films de Lloyd Kaufman et de son studio Troma seront projetés dans une ambiance qu’on peut raisonnablement qualifier de joyeuse : le mythique Toxic Avenger, le vulgos Atomic college et l’inédit Poultrygeist, apogée artistique jouissive et spectaculairement trash de la firme indépendante. Moins cultes, car tout simplement moins vus, deux œuvres radicales sont à découvrir au sein des thématiques «La bombe dans tous ses états» et «Projections en série» : un film tourné pour la BBC en 1984 décrivant avec un réalisme glaçant les conséquences d’une explosion atomique (Threads) et un OVNI allemand autour d’un serial killer tristement banal (Schramm), cousin proche du Maniac incarné par Joe Spinell dans l’extraordinaire film de William Lustig, lui aussi projeté au festival. Car Hallucinations collectives ne s’intéresse pas qu’aux artisans obscurs et aux œuvres déviantes ; un des meilleurs films de cette édition est le tout public Panic sur Florida Beach, réalisé par le pas du tout inconnu Joe Dante, évocation très personnelle du péril atomique à travers les yeux d’un enfant fan de séries B dans les années 50. Car oui, cela fait longtemps que le cinéma différent se fait l’écho du monde, dans ce qu’il a de plus inquiétant, pour le réfléchir ou s’en abstraire.

Hallucinations collectives
Au Comœdia
Du mercredi 20 au mardi 26 avril

Hallucinations collectives
cliquez ici pour voir tous les spectacles de ce festival

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VOS COMMENTAIRES (6)

  • Herbert (publié le Vendredi 22 avril 2011)
    Je veux bien être accusé d’être parfois légèrement consensuel mais pas de rechercher le dialogue quand même !
    Bon je crois que de toute façon on est d’accord sur le fond. J’aurais quand même bien aimé connaître le développement dont tu parlais mais…
    En tout cas merci d’avoir pris sur ton temps pour me répondre !
  • Chab (publié le Jeudi 21 avril 2011)
    Je n'ai pas parlé de "peur", j'ai parlé de "prise de conscience" et j'ai dit que le film n'était pas "rassurant" (sous-entendu, il est inquiétant). Je pourrais développer longuement la différence entre la peur (paralysante, négative, instrument préféré du corps politique pour rendre docile les citoyens) et l'inquiétude (positive, sans objet ni sujet, donc prétexte à la réflexion et à l'action), mais ce n'est pas l'endroit où le faire, et je ne voudrais pas que vous preniez cela pour un dialogue.
  • Herbert (publié le Jeudi 21 avril 2011)


    Je l’ai visionné (en VO sur internet).

    Une fois accepté le principe du faux documentaire ainsi que la pertinence du sujet on peut dire que c’est plutôt pas mal.

    De façon générale la fabrication d’un faux est toujours assez fascinante. Il est théoriquement possible de faire des faux billets plus vrais que les vrais.

    Le faux documentaire scientifique est bien aussi.

    Ainsi le faux pose tout bêtement la question du vrai.

    Par exemple le « 11 septembre » et sa diffusion médiatique font polémique à cause de ça.

    L’aptitude à « faire un faux » est probablement proportionnelle à celle de « discerner la vérité »

    Il est assez ironique (cynique ?) que ce soit la BBC qui se charge de faire un faux documentaire.

    Mais restons dans le « coup de boule » et dans le « sortir les gens de leur léthargie ».

    Le procédé rhétorique qui consiste à leur faire peur est de loin le plus détestable.

    Tout d’abord c’est le plus facile (à part peut-être flatter les bons sentiments ?). Les enfants jouent très tôt à « se faire peur » et d’ailleurs une bonne part de leur éducation se fera par la peur : la peur de la punition, la peur du lendemain, de la maladie, du chômage, de l’exclusion, de la guerre etc. une sorte de dressage.

    On dit que la colère est mauvaise conseillère mais je crois que la peur est encore pire.

    « Penser » que montrer combien la guerre est horrible contribuera à éviter la guerre ne relève pas d’une grande aptitude à « discerner la vérité ».

    Le « devoir de mémoire », le « musée de la résistance » (et ses visites obligées pour les enfants) la description « des atrocités nazies », toutes ces choses font peur aux gens et ne nous protègent nullement, elle renforce l’idée que la guerre se perpétuera. Elles relèvent le plus souvent des « bons sentiments » et nous apprend qu’aujourd’hui « tous les français sont des résistants ».

    En résumé chercher à « réveiller » les populations en leur faisant peur est un procédé pour le moins facile, qui demande peu d’imagination et qui est très discutable d’un point de vue éthique.

    Il y a bien mieux à réveiller chez les gens que la peur.

    Ce qui est difficile c’est de faire un bon livre et l’on ne devrait faire des livres qu’avec des bons sentiments et c’est d’ailleurs ce qui est presque toujours fait si l’on y regarde de près.

    Voilà. J’espère que je n’ai pas commis le crime de « consensualité » ?

    Amitié Christophe !
    Herbert.
  • Herbert (publié le Mercredi 20 avril 2011)
    j’en parlais comme « d’un mode de création pour l’artiste », c’est dans la vie que la courtoisie est stérile. Je suis pour une approche brutale de l’autre, tutoiement, communication des idées personnelles sans préambule, fracassage des codes sociaux etc. tout ça dans le but d’accéder le plus vite possible à la vraie personne, celle qui n’est pas léthargique. Et c’est ce que je vais faire pas plus tard que maintenant.
    En fait je voulais juste me moquer gentiment des tueurs en série, psychopathes sadiques, tortureurs de jeunes filles innocentes, violeurs etc. je trouve cela tellement soporifique parce que manquant tellement d’imagination…
    Je suis sûr que le film dont tu me parles ("Threads") est très bien car j’ai confiance dans ton jugement et je suppose qu’il doit y en avoir d’autres dans ce festival.
    Faire un bon film sur « l’amour universel » aujourd’hui serait réjouissant je trouve.
    Ou un film sur la « fraternité humaine ». La vraie. La brutale. Je trouverais cela génial.
    Ou encore et tout simplement un film sur la liberté. Pas « la liberté de » ou une quelconque liberté sociale, non la liberté tout court. Ça c’est subversif !
    Un festival de la vie ?
    Il s’agirait de faire un bon film et là est le challenge. Ca te dirait qu’on en parle ?
  • Chab (publié le Mercredi 20 avril 2011)
    Vous avez bien compris le propos : l'ambiance est à l'acceptation docile, au pragmatisme, au consensus, mais qui est en fait une autre forme d'idéologie, puisqu'elle s'inscruste bien au-delà de son champ d'application (l'école, l'espace public, entre autres). Mais cela ne concerne pas l'œuvre d'art, ni l'artiste. Que dans sa vie, il se comporte avec courtoisie est une chose. Qu'il en fasse un mode de création me paraît, au bas mot, stérile. La phrase éculée "on ne fait pas de bons livres avec de bons sentiments" mérite, malgré tout, d'être répétée encore et encore. Allez voir "Threads" à Hallucinations collectives, vous verrez que sans aucune provocation, la télévision publique britannique ne cherchait pas à rassurer ses concitoyens mais bien à leur faire prendre conscience des dangers qui les menaçaient. Les spectateurs d'aujourd'hui seront pour le moins troublés par cette manière de faire de la pédagogie sans tabou, avec une radicalité viscérale et une grande honnêteté scientifique et intellectuelle.
  • Herbert (publié le Mercredi 20 avril 2011)
    « L’idéologie de l’absence d’idéologie » la formule est belle mais que signifie-t-elle exactement ?

    Il n’y a pas si longtemps on souffrait de « L’idéologie de l’idéologie ». On était obsédé par le fait d’avoir une idéologie et on sait quels excès cela a générés. On n’imaginait pas le monde dirigé par autre chose qu’une belle idéologie.

    Le philosophe parle tout simplement d’éthique.

    Il y a eu une chose appelée « Pragmatisme » et c’était réellement une « Idéologie de l’absence d’idéologie » et cela était très codifié et très bien défini.

    Je ne voudrais pas atténuer l’enthousiasme de votre article mais se révolter encore et encore contre la morale ambiante, fracasser les codes artistiques dès la première couche de poussière, tout ça c’est très bien (vraiment) mais il faut bien reconnaître qu’il s’agit là du degré zéro de la révolte (mais je le répète totalement justifié, l’homme n’a aucune raison de se satisfaire de son sort, quel qu’il soit).

    Maintenant question fracassage de codes artistiques, on a connu mieux et puis on s’y habitue, on fini même par s’ennuyer, on baille.

    Pour satisfaire cette obsession actuelle du « il faut absolument trouver quelques chose de subversif » on pourrait s’orienter vers des choses comme : « soyons gentils » ou « soyons aimables » ou encore « parlons aux gens ». Ce serait hallucinant ça non ?
 

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