Chronique d'une Biennale : théories du chaos

Biennale de la Danse | La Biennale de la Danse débute sous de bons auspices : ceux de chorégraphes, comme Galvan, brisant toutes les règles pour toucher à ces forces contradictoires qui nous déchirent intérieurement.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 20 septembre 2016

Partons d'une idée simple : pour créer, l'artiste (plasticien, chorégraphe, écrivain...), affronte souvent un chaos de forces contradictoires, un point limite où les images se déchirent, où les corps se disloquent, où les mots s'effritent dans le non sens... Ou, pour le dire avec Georges Bataille, « L'art est moins l'harmonie que le passage (ou le retour) de l'harmonie à la dissonance. »

Dans le titre même du dernier spectacle de l'Espagnol Israel Galvan, on perçoit cette dissonance ou cette dislocation : FLA.CO.MEN. Le flamenco (dont il fut un danseur traditionnel surdoué) s'éparpille, se disloque et Galvan, en compagnie de quelques musiciens sur scène, ne cesse d'affronter un certain chaos de sons ou de mouvements, de chercher des points de rupture : avec les codes du flamenco, avec les codes du spectacle vivant, avec l'idée même d'identité d'un soi unifié.

Tournis

« Galvan, écrit Georges Didi-Huberman, est un danseur tragique parce qu'il ne pense qu'à "renoncer à soi-même", parce qu'il est "disloqué" comme individu ; tragique parce que métamorphosé de sa "pénétration dans une nature étrangère", et qu'alors "les frontières de l'individuation volent en éclats". » Tragique et, dans le même temps, comique se moquant de lui-même. Malgré quelques longueurs, Galvan a répondu avec puissance et émotion à la fameuse formule du philosophe Michel Foucault : « donner la force de rompre les règles dans l'acte qui les fait jouer. »

Avec le Ballet de l'Opéra, Alessandro Sciarroni s'est lui-aussi donné des règles formelles pour mieux les rompre dans sa création Turning. Chez lui, nulle dissonance ou dislocation, mais plutôt un long mouvement hypnotique aux allures minimalistes, une longue dérive insidieuse. Pendant trente-cinq minutes, ses onze interprètes n'ont cessé de tourner sur eux-mêmes avec d'infimes variations.

« Bien sûr, déclare le chorégraphe dans le programme, on peut considérer que ces danseurs qui tournent durant quarante minutes sans trouver l'issue sont une parabole des impasses du monde dans lequel nous vivons. Mais d'autres, dans le public, pourront y voir soudain une résonance avec un événement personnel, intime, que je n'aurai évidemment pas anticipée. C'est pour moi la chose la plus importante. » Pour nous aussi.

Biennale de la Danse
Jusqu'au 30 septembre

entrez votre adresse mail pour vous abonner à la newsletter

5 spectacles de danse à ne pas rater cette saison

Danse | Cinq rendez-vous chorégraphiques à ne pas rater ces prochains mois… De la rétrospective concoctée en images de et par Jérôme Bel au spectacle limite de Sciarroni, en passant par les fantasmagories de Peeping Tom.

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 28 septembre 2020

5 spectacles de danse à ne pas rater cette saison

Triptyque Kylián Élégance, virtuosité, néoclassocisme : ces trois mots clefs pourraient définir l’œuvre gigantesque du chorégraphe tchèque Jiří Kylián. Pas moins de dix-sept de ses pièces sont inscrites au répertoire du Ballet de l’Opéra. Trois d’entre elles constitueront le programme du Ballet en novembre : Bella Figura et ses images théâtrales explorant la représentation scénique, l’aérienne Wings og Wax autour du mythe d’Icare, et Gods and Dogs où huit danseurs oscillent entre des pôles contraires, entre folie et normalité, maladie et santé, humanité et animalité… Jiří Kylián À l’Opéra du jeudi 12 au dimanche 15 novembre Jérôme Bel, en images et en texte « Rétrospective met en scène mes principales obsessions comme le corps, la culture, le langage, le pouvoir, la vulnérabilité et l’émancipation » dit de sa dernière pièce l’enfant terrible de la danse française Jérôme Bel. Une pièce qui est en l'occu

Continuer à lire

Let's dance !

Biennale de la Danse | La Biennale démarre sur les chapeaux de roue cette semaine, avec certains des spectacles que nous vous avons conseillé dans notre dernier numéro. Parmi eux, (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 13 septembre 2016

Let's dance !

La Biennale démarre sur les chapeaux de roue cette semaine, avec certains des spectacles que nous vous avons conseillé dans notre dernier numéro. Parmi eux, s'il n'y en avait qu'un à voir, insistons encore sur cet incroyable "danseur des solitudes" qu'est Israel Galvan, explosant les codes du flamenco pour des solos existentialistes entre grotesque et tragique, sur des musiques improbables. Cette semaine sera riche d'événements parallèles à la Biennale : avec l'ouverture de la passionnante exposition Corps rebelles au musée des Confluences et le remix d'Hervé Robbe de la fameuse pièce de Maurice Béjart, Messe pour le temps présent sur la musique de

Continuer à lire

Pour le meilleur et pour le pire

SCENES | La deuxième semaine de la Biennale de la danse peut se résumer à ces quelques mots : une immense déception, un ovni sur-vitaminé et… Galvan ! Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 24 septembre 2012

Pour le meilleur et pour le pire

C’est peu dire que nous avons été déçus par la nouvelle création de Maguy Marin. Une vraie gueule de bois. Une artiste méconnaissable. Ses Nocturnes pour six danseurs reprennent la scénographie de ses deux dernières chorégraphies, Salves et Faces : une alternance d’instants éclairés et de fondus au noir, une succession d’images-corps arrachées à l’obscurité. Mais ici nulle tension, nulle résistance, nul affect, nulle élaboration dramaturgique, seulement des images éparses et fades, évoquant ici et là l’actualité internationale ou le passé et les racines de Maguy Marin. Voire des images d’Epinal : une sorte de berger méditerranéen mangeant une grappe de raisin sur une pierre, une prostituée hélant le client en allemand et forcément issue de Hambourg, deux jeunes filles minaudant dans le cadre d’une soirée pyjama, une ballade insipide à la guitare pour nuit au coin du feu… Pire, la chorégraphe s’englue dans des coups de gueule faciles ou même douteux sur l’Europe avec les méchants Allemands et les gentils Grecs par exemple. Sur le devant de scène, elle a placé deux tourne-disques avec des 33 tours rayés, tout un symbole ! Galvan

Continuer à lire

Biennale de la danse, mode tri sélectif

SCENES | Une grande dame «Je travaille toujours sur les mêmes choses : la mémoire, le vivre ensemble, la question de l’Histoire aussi, de ce qu’on nous a (...)

Jean-Emmanuel Denave | Vendredi 7 septembre 2012

Biennale de la danse, mode tri sélectif

Une grande dame «Je travaille toujours sur les mêmes choses : la mémoire, le vivre ensemble, la question de l’Histoire aussi, de ce qu’on nous a transmis, de ce qu’on va nous transmettre», déclare Maguy Marin en préliminaire de sa prochaine pièce au contenu, comme d’habitude, soigneusement tenu secret. Soyons francs : tous les deux ans, pour nous, il y a à Lyon deux événements : la Biennale de la danse ET la nouvelle création de la chorégraphe. Umwelt, Turba, Salves sont les trois dernières gifles artistiques reçues faisant encore circuler notre sang critique et notre goût des corps, des mots (il y a souvent des bribes de textes chez Maguy Marin) et de la musique (signée par le fidèle et talentueux Denis Mariotte) servis sur un plateau par une mise en scène aussi tendue que précise. En plus de sa création présentée au TNP du 19 au 25 septembre, Maguy Marin connaît une actualité richissime : la sortie ce mois-ci d’un ouvrage de Sabine Prokhoris sur son travail (Le Fil d’Ulysse – Retour sur Maguy marin, éditions Les Presses du réel), une journée-rencontre autour de ce livre au Café Danse le samedi 15 septembre

Continuer à lire

Une Biennale de la danse 2012 très ouverte

SCENES | 15e Biennale de la danse et première biennale sans Guy Darmet, son fondateur, mais sous la houlette de Dominique Hervieu. Pour son premier opus très attendu, la chorégraphe a mis l'accent sur la création (une vingtaine environ) et poursuit par ailleurs l'esprit d'ouverture défini par son prédécesseur. Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mardi 10 avril 2012

Une Biennale de la danse 2012 très ouverte

En septembre, sur une période plus resserrée, la 15e Biennale de la danse proposera un panel large de «toutes» les danses : du hip-hop de la Cie Käfig ou de Mortal Combat au néoclassicisme de Jiri Kylian (reprise de One of a kind par le Ballet de l'Opéra), en passant par le buto japonais (Ushio Amagatsu de la célèbre Cie Sankai Juku créera une nouvelle pièce à l'Opéra), les danses balinaises de la Troupe des artistes de Sebatu s'inspirant d'Antonin Artaud, les chorégraphies très plasticiennes de Rachid Ouramdane, la danse engagée et survitaminée de la sud-africaine Robyn Orlin, le flamenco puissant et radical du génial Israel Galvan, un spectacle du Ballet Preljocaj s'inspirant d'un écrit de Laurent Mauvignier, un solo concocté par le sulfureux Jan Fabre ou l'imagerie baroque de Philippe Decouflé... Comme à l'accoutumée et pour

Continuer à lire

Galvan, la rage de vivre

SCENES | Campé de profil, Israel Galvan dessine lentement trois gestes, tend une main ouverte pouce levé vers le vide, la lève avec une fierté mêlée de fragilité, arque le (...)

Jean-Emmanuel Denave | Jeudi 28 octobre 2010

Galvan, la rage de vivre

Campé de profil, Israel Galvan dessine lentement trois gestes, tend une main ouverte pouce levé vers le vide, la lève avec une fierté mêlée de fragilité, arque le dos en arrière puis... une déflagration flamenco secoue son corps de pied en cap, une trépidation tellurique faite d'os et de chair, une parenthèse de vie furibonde dans l'espace. Il y a là la virtuosité du zapateado (frappement des pieds) et la précision rythmique du compas propres au flamenco, mais il y a aussi beaucoup d'autres choses qui traversent les enchaînements du danseur : quelques traces de butô, des sauts oscillant entre ceux du ballet classique et ceux du chanteur de rock en concert, d'indéfinissables postures avec "un je ne sais quoi" de burlesque ou de bizarrerie gestuelle digne d'un personnage de Kafka (dont Galvan a d'ailleurs adapté La Métamorphose)... On se souviendra longtemps notamment de la séquence où Galvan danse sur une sorte de praticable amovible et recouvert de sable, comme s'il s'agissait de frapper la croûte terrestre jusqu'à ce qu'elle donne tout son jus, qu'elle s'ouvre et montre enfin ses entrailles fumantes. «Il y a quelque chose dans le flamenco, quelques manières

Continuer à lire