Elise Otzenberger : « Si ça permettait à des gens d'être curieux, ce serait formidable »

Lune de miel
De Elise Otzenberger (2019, Fr, 1h28) avec Judith Chemla, Arthur Igual...

Lune de miel / D’une histoire intime inscrite dans l’Histoire, Élise Otzenberger a tiré une tragi-comédie aux faux-airs de Woody Allen émaillée de séquences documentaires et de dialogues volontiers corrosifs. Tête à tête à l’occasion des Rencontres de Gérardmer…

Avec ses couleurs désaturées et ses contrastes marqués, votre film possède un côté un peu passé, semblable aux vieilles photos patinées — des photos qui sont très présentes, évoquant l’idée d’une mémoire qui ressurgit…

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Élise Otzenberger : Oui, effectivement. J’avais beaucoup parlé à ma cheffe-opératrice de références dans le cinéma américain des années 1970, et de films comme Le Lauréat ou Kramer contre Kramer ayant cette notion de couleur assez importante. Très rapidement, on s’est aussi rendues compte de l’importance des photos dans l’histoire et qu’il fallait leur donner une présence très forte.

Chez moi, ma mère a passé sa vie à dire : « Ah, je vais faire des albums photos, je vais faire des albums photo ! » sans jamais en faire. On avait des tonnes de cartons dans lesquels les photos formaient un fouillis complètement anachroniques, et où j’ai passé des heures de mon enfance — c’était assez joyeux ! Je pense qu’on est pas mal de familles dans ce cas, pas uniquement juives.

La photographie est aussi une “persistance de la mémoire“…

Pour tous les gens qui ont traversé cette histoire, le peu de photos qu’ils ont réussi à garder, parfois en prenant des risques incroyables, sont un bien tellement précieux… Car souvent, ils devaient partir du jour au lendemain, en laissant toutes leurs affaires. Lorsque l’on va dans les lieux de mémoire — que ce soit au Mémorial de la Shoah ou à Auschwitz en Pologne, toutes les salles avec des photos sont des endroits très, très forts.

Après il y a des choses assez intéressantes sur les photos et sur la mémoire de la Shoah. Pour la préparation du film, je suis retournée à Cracovie et à Auschwitz en compagnie d’un historien qui a révolutionné la manière de penser Auschwitz : il nous a fait accomplir tout un trajet pour nous expliquer, justement, l’importance de réfléchir à la distance qu’il fallait prendre par rapport aux photos que l’on avait des camps : pour la plupart, ce sont des photos prises par les nazis, des photos truquées, mises en scène. L’image qu’on a de la déportation est une image totalement construite…

Ce sont donc des images de propagande ?

Exactement ! On pense à Auschwitz et tout de suite, on voit ces gens en pyjamas rayés, tous maigres, et l’on a cette image-là de l’extermination. Or le propre de l’image de l’extermination, c’est qu’il n’y en a pas : les gens que l’on voit sont des gens qui ont survécu, et c’est une infime minorité. La réalité de la Shoah, c’est tous les gens dont on a pas d’images. Un livre passionnant reproduit le carnet de dessin d’un prisonnier qui a réussi, alors on ne sait pas bien comment, à dessiner dans plusieurs endroits du camps. Leur valeur historique est bien plus importante que les photos sur lesquelles on projette beaucoup de choses mais qui sont pas forcément des documents historiques si pertinents que ça, en fait. Loin de là.

On souffre bel et bien d’un déficit de représentation…

Et d’un fantasme mal placé : l’image de l’extermination n’est pas que ces gens tous maigres ; c’est qu’il n’y a rien justement et que les gens étaient assassinés dès leur arrivée dans le camp, en fait.

La représentation ayant été beaucoup été contestée, certains cinéastes ont tenté des ellipses. Tel Costa-Gavras dans Amen, avec l’image de trains repartant vides des camps…

Je me suis aussi beaucoup interrogée. Dans le voyage que j’ai vraiment fait et que je raconte dans le film, nous sommes allés mon mari et moi à Auschwitz ; c’était une partie très importante du voyage : on n’imaginait pas aller en Pologne sans se rendre dans le camp, c’était inconcevable. Mais quand j’ai écrit le film, je me suis vraiment posé la question : je n’avais pas de propos de cinéma, en fait. Je ne me voyais pas mettre de la fiction dans ce lieu-là. Ça ne me paraissait pas juste, ni cohérent par rapport au projet. Si ça avait été un documentaire, je l’aurais peut-être fait mais au finale, pas sûr. Toujours est-il que l’idée de mettre de la fiction dans cet endroit-là me posait problème. Donc j’ai choisi de ne pas raconter ce passage du voyage.

Votre film sort dans une période où l’on assiste à une recrudescence d’actes antisémites. Pensez-vous qu’ils soient conscientisés ou qu’ils soient le fait de gens inconscients ?

Je passe par des sentiments différents, un peu contradictoires : par moments, je suis effrayée du présent ; je me demande effectivement ce qu’il se passe, je suis très inquiète par ce climat étrange. À d’autres moments, j’ai l’impression que ça ne va jamais vraiment cesser ; qu’en fait c’est le traitement de cette information qui manque.

Enfant, j’ai quand même été préservée, j’ai grandi dans une époque où l’on parlait pas de religion. À l’école, ce n’était pas un sujet du tout, j’étais un peu préservée de ça, mais j’ai l’impression malgré tout que l’antisémitisme n’a jamais vraiment cessé. Il existe en France comme il existe en Pologne — je le montre dans le film. Après, le repli sur soi est une réalité, c’est criant de vérité, c’est terrifiant, mais c’est pour cela qu’il faut être vigilant, qu’il faut étudier l’histoire et être attentif et entendre la détresse que raconte une crise pareille. Ça ne vient pas de nulle part.

On a une école publique formidable dans notre pays, mais il y a un réel problème d’éducation ; c’est ça qui est terrible. Je me méfie un peu des chiffres accablants qu’on a sortis sur les gens qui connaissent ou pas l’existence de la Shoah : le pourcentage est atroce ! Les chiffres sont un peu discutables quand on rentre vraiment dedans.

En ce moment, on commémore le massacre au Rwanda, je serais très curieuse de connaître le pourcentage de gens, d’une vingtaine d’années, qui ont conscience de ce massacre : pour être un peu honnête, je suis un peu pessimiste et pas sûre que beaucoup de gens soient au courant de cette histoire ni de la responsabilité de la France — La France qui continue aujourd’hui de refuser d’extrader des gens qui sont des criminels ; on peut faire mieux en terme de regard sur notre histoire. C’est pour ça qu’il faut parler de la mémoire.

Je n’ai pas du tout fait ce film avec la prétention d’avoir une parole ou de donner des leçons, mais si ça permet à des gens d’être curieux, ce serait formidable. Peut-être que l’accès par ce film est plus simple que via un documentaire ou un drame.

Comment trouver des producteurs lorsque l’on veut faire un film qui soit à la fois une comédie familiale et un drame du fait de sa tonalité historique ? Rectangle, avec qui vous avez travaillé, est une société indépendante un peu part, dans le bon sens du terme…

Oui, complètement ! J’ai eu de la chance, mais on ne s’est pas rencontrés tout de suite. Au départ, j’ai eu du mal, parce que j’ai rencontré des gens qui ne comprenaient pas si c’était une comédie. C’est difficile de classer le film : on me reprochait le côté comique, on me disait ben oui, finalement, on s’en fiche un peu, donc c’était compliqué. Étrangement, moi qui n’ai pas beaucoup confiance en moi et je suis assez angoissée, j’avais la certitude qu’il y avait quelque chose à raconter et qu’il fallait que je le fasse à ma manière. Le jour où je suis rentrée dans le bureau d’Édouard Weil et Alice Gérard — c’est le miracle des rencontres — ils ont compris et m’ont vraiment laissé une liberté artistique totale, tout en me conseillant intelligemment, parce que c’était mon premier film et que j’avais besoin de soutien. Je me suis sentie portée mais jamais contrainte.

Mais vous avez raison : il n’y a pas énormément de producteurs qui ont cet audace. Il faut des indépendants qui acceptent de lancer des productions. On n’a pas beaucoup d’argent, mais j’espère que les choses vont changer dans le financement, les cartes se redistribuent un peu… Pour continuer à faire des films un peu différents, il va falloir accepter de les faire en trouvant un équilibre. Il faut avoir conscience qu’on a un cinéma précis et une diversité qui est quand même étonnante par rapport à d’autres pays, même européens.

Votre deuxième film est-il déjà en préparation ?

Je suis en train de l’écrire, bien sûr, je ne veux pas perdre de temps (rires). C’est personnel, mais c’est très différent de celui-ci puisque que c’est une histoire inventée mais c’est sur la famille, des sujets qui me tiennent à cœur. C’est ma manière de travailler… Peut-être, qu’un jour j’adapterai quelque chose, je ferai quelque chose de plus éloignée de moi. Mais pour l’instant, c’est vrai que je m’inspire beaucoup de ma vie (rires).

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