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Nouveau cratère sur Mars

Films sortis en salles le 5 octobre 2022

Immanquables

★★★★☆ Une femme de notre temps 

Commissaire de police et autrice à succès, Julianne Verbeke vit rongée par le souvenir de la mort de sa sœur. Lorsqu’elle découvre que son époux Hugo entretient une liaison adultère, elle met de côté ses enquêtes en cours pour aller le confronter à ses mensonges. Mais une suite d’imprévus vont croiser sa route…

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Jean-Paul Civeyrac surprendra en bien avec ce thriller qui, sans être intrinsèquement éloigné de certains  thèmes ou de ses climats de prédilection (la survivance fantomatique d’un trépassé ; les ambiances nocturnes et oniriques…), tranche avec les autres titres de sa filmographie. Pas uniquement parce qu’il fait ici appel à une comédienne de premier plan extérieure à sa galaxie, mais parce que l’essence de la trame centrale — un adultère dans une famille bourgeoise — a peu à voir avec les préoccupations sociales des personnages qui l'animent d’ordinaire. Il ne faudrait toutefois pas tirer de conclusion hâtive :  au-delà du portrait de cette héroïne-titre ambiguë si bien servie par une Sophie Marceau forte de toutes ses faiblesses, Une femme de notre temps s’offre d’inattendues bifurcations narratives donnant une profondeur supplémentaire à ce qui n’aurait pu être que le récit rectiligne d’une vengeance conjugale.

Au finale, il s’avère un grand film sur le regard ; sur ce que l’œil perçoit, voit sans voir — mais enregistre inconsciemment — et ce qu’il voit sans être vu dans une relation asymétrique — la position du pervers voyeuriste, du chasseur à l’arc à l’affût, du tueur préméditant son crime. Avec sa musique inquiétante participant de son climat irréel, ce polar captivant rappelle les grandes heures chabrolliennes. Ce n’est pas un mince compliment.

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De Jean-Paul Civeyrac (Fr., 1h36) avec Sophie Marceau, Johan Heldenbergh, Michaël Erpelding…


★★★★☆ Tori et Lokita

Mineurs non accompagnés, Tori et Lokita vivent dans un foyer pour réfugiés en Belgique où ils ont été placés après leur arrivée d’Afrique. Très unis, se faisant passer pour frère et sœur, ils tentent d’échapper aux griffes des passeurs à qui ils doivent de l’argent. Quitte à accepter des plans illégaux… 

Depuis que leurs fictions sont centrées sur la figure de « l’Autre » — comprenez, la figure du marginalisé, de l’invisible et/ou de l’exploité dans (et par) la société —, soit depuis La Promesse (1996), les frères Dardenne rencontrent le public. Un “bon” quart de siècle plus tard, Tori et Lokita pourrait presque se voir comme la préquelle aggravée, surinfectée, de La Promesse, où les réfugiés sont encore plus jeunes que les travailleurs immigrés illégaux de jadis, encore plus précarisés et déshumanisés par leurs exploiteurs. Il faudrait placer ces deux œuvres en miroir pour constater la dégradation terrifiante de la considération pour la vie humaine — dégradation lente et continue que leur filmographie a enregistrée en devenant avec les années de plus en plus sombre et pessimiste : le sauvetage final dans Rosetta (1999) semble ici bien loin, pour ne pas dire inatteignable.

Mais si l’issue semble ici condamnée, le film est illuminé par l’énergie positive des deux héros-titre : leur détermination, leur bienveillance mutuelle ainsi que leur capacité à s’abstraire d’un quotidien sordide pour se réfugier dans l’acte gratuit de créer, hors de la marchandisation universel, crée un embryon de chaleur — on trouve un peu d’espoir où l’on peut. Cette lueur réconfortante doit énormément à la vivacité des deux jeunes interprètes, époustouflants dans cette chronique d’une double survie en milieu hostile. 

De Luc & Jean-Pierre Dardenne (Fr.-Bel., 1h28) avec Pablo Schils, Joely Mbundu, Alban Ukaj…


À voir

★★★☆☆ Un beau matin

Entre son métier d’interprète, sa fille dont elle s’occupe seule depuis le décès de son compagnon et la santé déclinante de Georg, son père, l’obligeant à des visites régulières, Sandra court en tous sens. Le retour de Clément, perdu de vue des années, lui apporte une bouffée d’oxygène. Mais pour combien de temps ?

Portraits ou trajectoires, les films de Mia Hansen-Løve se ressemblent par-delà leurs dissemblances. Sans doute parce que leur chair est profondément irriguée d’éléments bio- ou autobiographiques puisés au plus près de la cinéaste et métamorphisés par le cinéma. Après son frère (Eden), sa mère (L’Avenir), elle-même (Un amour de jeunesse, Bergman Island), c’est son père qui inspire — en partie seulement — Un beau matin : l’extinction progressive de Georg victime d’une maladie neurodégénérative, ne constitue qu’une facette dans cette chronique en plusieurs saisons d’un moment de la vie de Sandra. Au reste, la maladie n’est pas conçue ici comme un enjeu de “performance” pour Pascal Greggory dont la déchéance reste digne à l’écran. La relation Clément-Sandra, avec ses hauts et bats, ses incertitudes dues aux atermoiements du galant, s’avère traitée avec la même délicatesse — ce qui ne l’exempte pas de rudesse dans l’expression des sentiments : le réalisme est parfois à ce prix. L’agencement de ces différentes pièces dessine le plus beau portrait de femme signé par Mia Hansen-Løve depuis Le Père de mes enfants (2009). Le hasard fait que dans les deux cas, les protagonistes féminines doivent surmonter un deuil conjugal. Post tenebras lux.

De Mia Hansen-Løve (Fr., 1h52) avec Léa Seydoux, Pascal Greggory, Melvil Poupaud…


★★★☆☆ Novembre 

Le 13 novembre 2015, les services de l’anti-terrorisme sont confrontés à une vague d’attentats embrasant la capitale. Tout laisse à penser qu’une vieille connaissance de la DGSE, Abdelhamid Abaaoud, est le cerveau de l’affaire. Chronique de cinq jours de traque fiévreuse, entre espoirs et fausse pistes…

La fiction est le meilleur moyen d’embrasser le réel, mais aussi d’exorciser — d’assimiler - la tragédie. Le cinéma étasunien l’a compris de longue date en produisant quasiment en temps réel de grandes fresques sur ses victoires ou déroutes militaires et civiles : métamorphoser un fait historique en récit conduit à le soumettre aux règles dramaturgiques, donc à (re)prendre un ascendant symbolique et cicatriser les plaies. De même que Alice Winocour traitait du processus de résilience des victimes dans Revoir Paris, Cédric Jimenez considère la position des unités “en charge” lors de la semaine de cavale, usant donc  des codes habituellement dévolus au thriller. Le résultat est, conjointement, efficace et prévisible. Efficace parce que l’on vit au cœur de toutes les actions et équipes, dans le stress du contre la montre : la réalisation dynamique n’a sur ce point rien à envier à Bigelow, qui crée de la tension autant dans les interventions musclée que les interrogatoires. Prévisible, car évidemment on connaît l’issue (même si l’on ignore les détails et maladresses inhérentes à ce genre de situation extrême) et que l’on croise des personnages-stéréotypes : la novice de la DGSE qui gaffe en croyant bien faire, le gommeux tête à claques du ministère, le super-flic-sévère-mais-juste…  Qu’est-ce que l’on aurait aimé que cela ne fût qu’une œuvre de pure imagination !

De Cédric Jimenez (Fr., 1h40) avec Jean Dujardin, Anaïs Demoustier, Sandrine Kiberlain…


On peut s’en passer

★☆☆☆☆ Être prof 

Être prof est un film de niche, ou de filon : celui s’intéressant aux écoles-du-bout-du-monde. Inattaquable moralement puisque promouvant l’accès universel à l’éducation (notamment des petites filles), il rassure le spectateur occidental qui croit assister à la propagation des Lumières du Savoir digne de celle opérée jadis par les Hussards noirs de la République — ça le détourne de ces vilains lanceurs d’alertes s’alarmant de voir le système éducatif hexagonal péricliter. C’est aussi un candidat naturel à des séances scolaires pleines d’un public captif d’enfants découvrant leurs camarades des antipodes. Sauf que… Ce “documentaire” héroïsant des enseignants et leur touchante abnégation, qui zappe en permanence du Burkina-Faso au Bangladesh avant d’aller en Sibérie, semble ne pas craindre de rendre l’histoire plus grande et plus belle. Parce qu’ici, comprenez-vous, on ne doit retenir que le positif ! On affirme qu’une instit’ d’une petite vingtaine d’année peut convaincre — devant la caméra de surcroît — une famille de ne pas marier sa fille et de la laisser poursuivre ses études. On montre l’agonie d’une culture nomade définitivement occidentalisée, mais — ouf — les petits élèves apprennent une comptine dans l’idiome traditionnel. On suit une jeune impétrante dans ce qui tient de l’apostolat, sans s’attarder sur le hiatus burkinabé entre volontarisme apparent en matière de politique éducative et indigence des moyens. Les images sont certes belles, mais — paradoxe frustrant - ce film aux allures de conte de fées n’apprend rien.

De Emilie Thérond (Fr., 1h22) documentaire avec (épisodiquement) la voix de Karin Viard

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