Poursuivre, dit-elle

CONNAITRE | Pour son 3e opus, la revue "Initiales" replonge dans l'univers cinématographique et littéraire de Marguerite Duras. Et invite dans ses pages nombre d'artistes et d'écrivains qui s'en inspirent. Jean-Emmanuel Denave

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 19 janvier 2014

Photo : dr


«Il y a une bêtise de Duras qui traverse son génie propre» écrit Thomas Clerc à propos de l'homophobie de Marguerite Duras. On ne retracera pas ici le trajet connu de cette écrivain et cinéaste qui en a toujours un peu trop fait, jusqu'à en exaspérer certains ou à interviewer Michel Platini en sachant à peine ce qu'était un ballon de foot. Car ce qui importe, au fond, c'est que l'auteur du "je", de l'oralité, du corps et des pulsions, du désir féminin, a créé des failles géniales, dont les répliques sismiques se ressentent encore aujourd'hui. Il suffit pour s'en convaincre de rouvrir Le Ravissement de Lol V. Stein. Ou bien d'effectuer la petite expérience suivante : si vous êtes, comme nous, accablés par l'apathie des dernières productions de vos cinéastes favoris, visionnez le DVD de Détruire, dit-elle (1969) de Marguerite Duras. Ca tranche, ça intrigue, ça interroge pour le moins. Sur l'écran comme sur le papier, Duras fait bouger les lignes.
 

Un pas de côté


Elle provoque et inspire jusqu'aux artistes contemporains. L'étrange installation de Lili Reynaud-Dewar (avec un lit d'où jaillit une fontaine d'encre), présentée lors de la Biennale d'art contemporain, est ainsi née des lectures croisées de Guillaume Dustan et de Marguerite Duras. On s'étonnera moins, dès lors, que le troisième et passionnant numéro d'Initiales lui soit consacré. Editée par l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon, cette revue semestrielle et monographique avait dédié ses deux premiers numéros à Georges Maciunas (figure clef du mouvement Fluxus) et à John Baldessari (artiste américain de la Côte Ouest). Avec Duras, Initiales effectue, comme l'écrit Emmanuel Tibloux (directeur de la revue et de l'ENSBA), «un pas de côté» qui permet notamment de «rendre plus visible le principe même de la revue qui consiste à procéder par échos, explications, reprises et appropriations d'une figure historique par des auteurs et des artistes d'aujourd'hui». Avec une interview et des textes inédits, des portfolios d'artistes, des points de vue et témoignages d'écrivains contemporains et un DVD sur le projet de film de L'Amant, Initiales n'a pas pour ambition de faire le tour analytique d'un auteur, mais d'ouvrir des pistes poursuivant l'esprit d'une œuvre singulière.


Lancement du numéro 3 de la revue
Initiales
Au Bal des ardents, mercredi 22 janvier


Initiales 
Numéro 3 - Marguerite Duras, édité par l'ENSBA de Lyon, 15 euros


Lancement du n°3 de la revue "Initiales"


Le Bal des Ardents 17 rue Neuve Lyon 1er
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Casquette, sweet à capuche, barbe de trois jours… Tout est dit ou presque sur le portrait photographique qui ouvre le nouveau numéro de la revue Initiales consacré à l’éditeur américain Sylvère Lotringer. Cette "cool attitude" n’est pas chez lui seulement une coquetterie, mais une approche de la vie en générale et de l’édition en particulier. Au début des années 1970, l’universitaire sémiologue globe-trotter (et quelques autres) lance une revue devenue mythique, Semiotext(e) (et maison d’édition à partir des années 1980), qui réunira dans ses colonnes des philosophes, écrivains et artistes de tous horizons : les penseurs français de l’après-1968 (Deleuze, Guattari, Baudrillard, Virillio, Lyotard…), les post-modernes américains (John Cage, Kathy Acker, John Giorno, Philippe Glass…), et d’innombrables inclassables. En novembre 1978, Semiotext(e) redonne aussi à l’écrivain William S. Burroughs toute son importance, largement dénigrée, alors, dans son propre pays. Pendant quelques jours l'év

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« Comment ne pas s'étonner qu'il ait pu y avoir jamais, en quelque auteur, par je ne sais quelle coïncidence privilégiée, tant d'innocence et tant de perversité, tant de sévérité et tant d'inconvenance, une imagination si ingénue et un esprit si savant, pour donner lieu à ce mélange d'austérité érotique et de débauche théologique ? » écrivait Maurice Blanchot à propos de Pierre Klossowski (1905-2001). Frère du peintre Balthus, Pierre Klossowski a écrit des essais, des récits (Les Lois de l'hospitalité, Le Bain de Diane, Le Baphomet...), a traduit L'Énéide de Virgile (traduction rééditée récemment par la maison d'édition lyonnaise Trente-trois morceaux), a composé de grands dessins au trait volontairement maladroit et aux contenus érotiques. Comme le résume brillamment Emmanuel Tibloux (directeur d'Initiales et de l'École Nationale des Beaux-Arts de Lyon), Klossowski fut une figure triple

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En Avignon, dans une prison désaffectée, des œuvres d'art contemporain ont remplacé les corps dans les cellules et les couloirs (dans le cadre de l'exposition La Disparition des lucioles, jusqu'au 25 novembre). En 2010, au Musée d'art moderne de New York, Marina Abramovic est restée trois mois assise, silencieuse, face au public (le film sur Abramovic The Artist Is Present est projeté au Comoedia, ce dimanche 21 septembre à 11h15). Le corps d'Abramovic remplace cette fois-ci l’œuvre d'art. Comme si, dans ces deux exemples, l’œuvre et le corps étaient interchangeables, la première ne représentant pas seulement l'autre, mais l'un valant l'autre, l'un allant, à la limite, jusqu'à se confondre avec l'autre. On ne vous apprendra certainement pas grand chose en soulignant ici les liens serrés et essentiels entre le corps humain et l'œuvre d'art, mais cette proximité connue vaut la peine d'être rappelée à l'heure lyonnaise où la Biennale de la danse suit le fil de la performance, et où nombre d'expositions de la rentrée auront pour enjeu, d'une manière ou d'une autre, le corps. Le jeune arti

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Désuet le papier ? Enterrées les revues ? Passée de mode la critique d’art prenant son temps et son souffle ? A Lyon, en l’espace de quelques mois et à contre-courant de toutes les idioties proférées sur le tout numérique, trois revues d’art de qualité ont vu le jour. Et c’est loin d’être l’affaire de "vieux cons" hors de l’époque et ne sachant pas manier une souris… Gwilherm Perthuis, qui n’a pas passé la barre de la trentaine, a fondé il y a quelques années la belle revue semestrielle et pluridisciplinaire Hippocampe (arts, littérature, sciences humaines), dont nous avons déjà fait l’éloge dans ces colonnes et qui sortira ces jours-ci un nouvel opus consacré au Liban. Non content de cela, l’agitateur d’idées a lancé en octobre dernier un mensuel du même nom : quatre grandes pages débordant de textes où l’on peut lire de longues critiques d’expositions, des chroniques de spectacles, de livres ou de disques. Dans un premier édito tonitruant, il écrit : «De plus en plus de médias publient des papiers généraux sur des expositions qui n’ont pas encore ouvert leurs portes et sur lesquelles ils proposent simplement quelques arguments tirés des dossiers de presse. Les mag

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Pensait-elle qu’elle serait un des personnages de théâtre récurrents des pièces contemporaines (Marguerite et François par Gilles Pastor, La Musica deuxième par les Nöjd…), elle qui obtint le Goncourt avec L’Amant l’année même où elle interviewa Michel Platini ? Marguerite Duras, éternellement engoncée dans son col roulé blanc, forcément moins caricaturale qu’elle se caricaturait elle-même, est plus vraie que nature sous les traits d’Anne de Boissy (vue et revue dans l'inaltérable Lambeaux). Elle fait face à un héros du sport français pour une improbable rencontre avec ce jeune loup de 32 ans, maillot de la Juve sur le dos, qui vit sa "ménopause" d’athlète selon les mots du chroniqueur cycliste Antoine Blondin pour nommer la retraite sportive. Plus difficilement incarné par Stéphane Naigeon (dont l’âge est trop en décalage avec celui de son personnage), Platini n’en est pas moins impressionnant dans sa vision du jeu, simple et juste ; il a cette faus

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François Mitterrand l’a toujours dit : il aime la France «physiquement». Il en connait les campagnes (la Charente, l’église d’Aulnay) et les villes (Paris, où il aime toujours revenir). Dans les entretiens de 1986, dont est tiré le spectacle, il réaffirme son attrait pour la géographie : «ce sont les cartes coloriées de mon enfance qui ont déterminé ma vision du monde» confie-t-il. Lui qui fut ministre de la France d’Outre-Mer, «c'est-à-dire, en fait, ministre de l’Afrique», évoque les couleurs ocre-jaune de l’Égypte et les odeurs de la forêt des Landes dont il ne peut se passer. On découvre aussi le Mitterrand humaniste ne craignant pas les vagues d’immigration que Duras aborde pragmatiquement. Et il rappelle cette réalité : la France est un pays de droite qui parfois (quatre fois en 200 ans) se prend de passion pour la gauche. Il ne faut donc pas chercher dans ce spectacle de polémique sur la vie du Président. L'affaire Bousquet, celle du sang contaminé, de l’Oratoire ou encore sa francisque n’étaient d’ailleurs pas toutes sorties de terre. Outre la géographie du monde, Mitterrand et Duras remuent leur histoire commune et leur amitié née pendant l’Oc

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Théâtre / Si jeunes soient les membres de la compagnie jeune Nöjd («heureux» en suédois), ils s'emparent avec crédibilité de "La Musica deuxième" de Marguerite Duras. Un homme et une femme reviennent dans l'hôtel d'Évreux où ils se sont fait follement aimés avant de laisser mourir leur amour dans la maison qu'ils ont achetée pour «faire comme tout le monde». Ils ne se sont plus vus depuis quatre ans. Ils viennent ici acter leur divorce et se ré-apprivoisent comme des animaux blessés. Leurs gestes sont heurtés, parfois brusques, voire incongrus, mais toujours justes. Pas besoin d'avoir des rides au coin des yeux pour faire croire à la profondeur de l'amour passé. Les personnages ne s'épargnent pas, se relatant leurs infidélités dans une langue raide, rugueuse, sans atermoiements et sans haine. Ils ne cessent de se désirer, sondant l'épaisseur de leur douleur. Dans un vouvoiement constant, il lui dit : «je suis venu voir voir comment vous étiez sans moi, comment c'était possible, ce scandale, comment nous étions l'un sans l'autre». Nöjd fait du public un acteur de son travail comme récemment dans "Yvonne princesse de Bourgogne" (repris à Villefranche-sur-Saône le 29 mars) : les spect

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La dernière fois qu’on avait vu Gilles Pastor, il avait des images de Salvador de Bahia plein la tête et transportait la Tempête de Shakespeare au Brésil. On le retrouve les pieds bien ancrés sur le sol français, à quelques jours de présenter Marguerite & François au Théâtre de l’Élysée, un spectacle construit d'après les entretiens entre Marguerite Duras et François Mitterrand. «En 2007, quand je suis rentré en France, Sarkozy était élu. Au Brésil son élection a été vécue comme un drame et j’avais envie de faire un spectacle politique», raconte Gilles Pastor. Finalement, ce ne sera pas à Sarkozy mais à Mitterrand que s’intéressera le metteur en scène suite à une «rencontre» avec des textes datant de 1985 et 1986, des entretiens entre un futur président et une intellectuelle : Mitterrand et Duras. Des entretiens orchestrés, destinés à être publiés dont le caractère théâtral interpelle Pastor qui décide de faire entendre ce débat d’idées destiné à la postérité. Lettres et politique Pour se glisser dans les costumes de ces deux intellectuels, Gilles Pastor a fait appel à une comédienne et à un ancien élu. Ce sont en effet l’

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C'est les vacances, les salles de théâtre attendent patiemment le retour des écoliers pour mettre fin à leur trêve de programmation. Mais parmi les téméraires qui s'aventureront au théâtre cette semaine, ils auront peut-être la chance — pour ceux qui ont déjà leurs places car c'est complet, de voir Dominique Blanc, sous la direction de Patrice Chéreau, incarner jusqu'à l'os La Douleur de Marguerite Duras (à la Croix-Rousse, les 9 et 10 avril), un texte déniché par son éditeur POL alors qu'elle ne se souvenait même pas l'avoir écrit. Elle attendait le retour de son homme déporté. Elle l'a vu revenir sous forme de fantôme ayant côtoyé l'indicible. Et pourtant elle le dit magistralement.

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Nadja Pobel | Mardi 23 décembre 2008

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«Les hasards de la vie» dit-elle. La rencontre avec celui qui est un fil rouge de sa carrière est un hasard. Dominique Blanc était en classe libre au cours Florent, où Patrice Chéreau était professeur. Depuis, ils se sont trouvés, perdus de vue, retrouvés, mais jamais séparés. Trois pièces de théâtre et deux films plus tard, les voici réunis par La Douleur. «C’est moi qui suis revenue vers lui, on a décidé d’une lecture à deux, cherché des textes puis il a trouvé celui-là pour lequel j’ai eu un coup de foudre immédiat». Ce ne devait être l’histoire que d’une ou deux lectures données l’année dernière, c’est désormais un spectacle qu’elle va emmener partout avec un bonheur non dissimulé. Chéreau n’est plus à ses côtés sur scène, La Douleur est devenu un monologue, une première pour lui comme metteur en scène, une première pour elle comme comédienne ; «il faut être très rigoureux, je me sens en liberté surveillée, c’est à la fois inquiétant et merveilleux» confesse-t-elle. Pour ce saut dans l'inconnu, elle ne cherche pas la facilité, se confrontant à un texte qui n’a rien de théâtral et qui a même longtemps été gommé de la mémoire de son

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