Edgar Morin : « nous avons besoin d'une poésie de la vie »

Entretien | Entretien avec Edgar Morin qui était lundi soir au théâtre des Célestins, pour une conférence sur le thème « Refonder une pensée politique en France. » Rien que ça.

Elliott Aubin | Lundi 26 mars 2018

Photo : © Laurent Cerino - Acteurs de l’économie


Comment expliquez-vous ce paradoxe entre votre postulat qui est de dire qu'il y a une absence voir même, pire, un vide de la pensée politique et le constat actuel d'une réelle effervescence de l'engagement citoyen, associatif, politique … ?
Edgar Morin :
C'est vrai. C'est ainsi que je fais la distinction entre ce que j'appelle l'infra-politique et le supra-politique. Aujourd'hui, on voit bien qu'il manque un lien entre l'infra et le supra, autrement dit cet engagement citoyen existe mais il n'accède pas pour autant à la responsabilité politique, à l'exécutif, au Parlement. Il y a bien, dans la société civile, des actions qui humanisent nos quotidiens, qui font vivre la démocratie et la conscience écologiste, mais ils font face aux lobbys et à la puissance des intérêts économiques des multinationales.

Qu'entendez-vous par « régénérer notre humanisme » ?
Quand une période est difficile, l'adversité doit nous stimuler, et ne doit pas nous faire hésiter à rechercher à réaliser notre vie. Réaliser notre vie, c'est tendre vers ce à quoi aspire notre personnalité et toujours avec amitié vis à vis d'autrui. Être soi-même avec autrui, c'est cela qui est important ! Ainsi, nous pouvons régénérer notre humanisme. Face à un monde inhumain régit par la compétitivité, le profit et les économies drastiques, il faut faire vivre la fraternité à tous les niveaux de la société, au sein de la famille, au sein de son entreprise, au sein d'une Nation, au sein de l'Europe …


Pendant plus d'une heure de conférence, le sociologue mèle réflexions anthropologiques, philosophiques et politiques. Il propose la distinction entre ce qu'il nomme la poésie de la vie et la prose de la vie. « Ce que j'appelle la prose de la vie, ce sont les choses que nous faisons par obligation, par servitude, sans plaisir, avec ennui, ce sont ces contraintes qui trop souvent nous accablent. Elle s'oppose à la poésie de la vie, c'est à dire toutes ces choses qui nous exaltent, et qui nous épanouissent, dans le jeu, dans la musique, dans la ferveur, dans l'amitié, dans la tendresse, et dans l'amour. L'une est la survie, l'autre la vraie vie. « C'est poétiquement que l'Homme habite la terre » disait d'ailleurs le philosophe Hölderlin » explique t-il.

L'orateur poursuit en interpellant le rôle du politique pour sortir de l'emprisonnement de la prose de la vie. « La politique doit créer les conditions de vie qui permettent de déployer les possibilités poétiques et les jouissances de la vie, et sortir d'un monde inhumain régit par la compétitivité, la rentabilité et les économies drastiques. C'est pour cela, qu'il faut bien avoir à l'esprit qu'il faut penser l'individu vivant dans une société et appartenant à une espèce. » Ce triptyque individu-société-espèce, qu'Edgar Morin appelle "trinité" est, selon lui, le fondement de toute pensée politique. « Pour refonder une pensée politique de gauche par exemple, cela nécessite de revenir aux sources et aux fondamentaux de plusieurs racines : le libertarisme qui vise l'épanouissement de l'individu, le socialisme qui vise l'amélioration de la société, le communisme qui vise le développement d'une communauté et d'une fraternité … mais surtout il faut aujourd'hui y associer un quatrième marqueur, la conscience d'appartenir à une espèce vivante respectueuse de la nature donc écologiste. »

On entend beaucoup parler aujourd'hui du fameux "en même temps", n'est-il pas le dernier avatar de la pensée complexe dont vous êtes un des théoriciens ?
Non … je crois à l'inverse qu'il en est le premier. (Rires)

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5 choses que vous ne saviez pas sur Edgar Morin

1/ Morin n'est pas son nom Morin n'est pas son véritable nom. Edgar est en fait né Nahoum en juillet 1921 à Paris, et prendra le pseudonyme de Morin durant la Seconde guerre mondiale, lors de laquelle il s'est engagé dans la Résistance dès 1942, communiste puis au sein des Forces françaises combattantes. À l'issue de la guerre, il écrira son premier ouvrage, L'An zéro de l'Allemagne. Et adopta définitivement le patronyme Morin. 2/ Avant les autres sur la pop culture Edgar Morin se penche vite sur ce qui deviendra un phénomène majeur : la pop culture émergente, issue de la génération des babyboomers mais souvent dénigrée par les intellectuels, qu'il étudie au sein de Les Stars en 1957 où ce grand amateur de cinéma dissèque sous toutes les coutures les mythes hollywoodiens de Marylin à Brooks, ou encore L'Esprit du temps en 1962, qui observe en profondeur la « culture de masse » propagée par une télévision alors en plein essor, livre disruptif aujourd'hui jugé précurseur. 3/ Complice de Jean Rouch À Jean Rouch, le cinéma doit beaucoup. Cet amoureux de l'Afrique, qu'il a passionnément parcou

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