Gainsbourg (vie héroïque)

ECRANS | Cinéma / Avec sa bio filmée de Serge Gainsbourg, le dessinateur Joann Sfar propose un portrait très personnel, à la fois intime et historique, de cette icône controversée de la culture nationale. Un premier film déroutant, dont les qualités et les défauts sont pris dans les mêmes plis. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

D'abord le sous-titre : "Vie héroïque". Puis l'accroche : «un conte de Joann Sfar». Ce Gainsbourg arrive entouré de deux précautions adressées au spectateur : la vie de Gainsbourg sur l'écran sera celle d'un héros, ce qui est le propre de tout biopic, notamment quand il s'attaque à des figures musicales mythiques, de Jim Morrison à Edith Piaf en passant par Ray Charles. Quant au conte, il dit la part d'invention que Sfar a prise avec la réalité du personnage public et privé — distinction qui, avec Gainsbourg, n'a pas grand sens. De fait, si le film est une œuvre extrêmement personnelle, une vision iconoclaste d'une icône controversée, il y a parfois en lui une étrange soumission aux scories de la biographie sur grand écran. Comme un papier plié méticuleusement mais qui, déplié, formerait un dessin aléatoire, "Gainsbourg (vie héroïque)" échappe aux jugements définitifs et oblige à l'examen attentif.

Héros national

Le film s'ouvre sur le jeune Lucien Ginzburg en pleine occupation allemande. Pendant que son père, immigré russe et musicien raté, l'oblige à jouer du piano, il se rêve en grand peintre français. Premier schisme intime : alors qu'il vient demander de son propre chef à porter l'étoile jaune, il tombe sur une affiche caricaturant physiquement l'ennemi juif. Dans un décrochage visuel gonflé, Sfar matérialise cette gueule monstrueuse par une créature à quatre bras poursuivant Lucien dans les rues. Image traumatique pour l'enfant, moins pour le spectateur : à l'écran, la séquence n'est guère convaincante, plus risible que drôle ou effrayante. C'est pourtant là que se joue la thèse développée ensuite par Sfar : ce masque grotesque auquel la France identifie Ginzburg (le Juif), Gainsbourg va le remplacer par un autre dont il deviendra prisonnier, mais qui l'immortalisera en héros français. À la revanche sociale attendue (l'homme laid et pauvre devenu une star aimée par des femmes sublimes), le dessinateur-cinéaste oppose un bras de fer politique entre l'enfant stigmatisé par un peuple et l'artiste applaudi par ce même peuple des années plus tard. Une thèse conclue par une toute aussi ratée "Marseillaise" chantée face à des paras énervés, avec en point d'orgue un bras d'honneur où Gainsbourg redevient le Lucien persécuté, tenant enfin sa revanche. Ce passage en force du discours dit assez bien l'ambivalence du film : quand il se contente de n'être qu'un biopic, il se suit sans ennui — Sfar fait même preuve d'un réel talent de conteur et de dialoguiste — mais n'évite pas les poncifs démonstratifs. Par contre, lorsque Sfar ose gripper un peu sa machine narrative par d'authentiques idées de cinéma, le film gagne en émotions ce qu'il perd en fluidité.

Autoportrait

Ainsi, le défilé des femmes célèbres qui ont entouré Gainsbourg et parfois partagé son lit constitue la part la plus stimulante de l'œuvre. Refusant l'enchaînement explicatif de la première partie, Sfar les fait surgir presque par magie dans le présent du héros, pour les faire disparaître avec la même soudaineté. Entre les deux, il arrache de magnifiques instants d'intimité érotique et de pures scènes de comédie ou de tragédie. La rencontre avec Greco-Mouglalis, remarquablement mise en scène, et surtout l'extraordinaire passage avec Bardot-Casta, provoquent alors de sacrés frissons. Le plan où Bardot danse nue en cachant son anatomie derrière un drap transparent est une idée splendide, un affolement des sens qui doit autant à la comédienne Casta (grande actrice, c'est le moment de le dire) qu'au regard fasciné de Sfar pour cette femme à la plastique parfaite. C'est là qu'il faut voir la singularité de "Gainsbourg (vie héroïque)" : il y a ici autant de Gainsbourg que de Sfar à l'écran, le film offrant un précipité parfait de son œuvre. Ce sont ses dessins que l'on voit peints par le personnage, son obsession pour les corps féminins, son rapport complexe à la judéité, et même son trait si singulier dans l'alter ego monstrueux que Gainsbourg s'invente… C'est, plus profondément, les deux versants de sa production que la structure du film reproduit : les bédés romanesques dans la première partie, les carnets autobiographiques dans la seconde. D'où le sentiment de liberté qui finit par se dégager de cette accélération finale où Sfar laisse courir sa caméra comme si elle ne traçait plus que des esquisses à main levée ; quelques plans solitaires, comme les ébauches d'un maître florentin immortalisant ses modèles — l'acteur Elmosnino, le héros Gainsbourg, l'auteur Sfar en plein autoportrait…

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Aux marges du palais : "L'Incroyable histoire du Facteur Cheval"

Biopic | de Nils Tavernier (Fr, 1h45) avec Jacques Gamblin, Laetitia Casta, Bernard Le Coq…

Vincent Raymond | Lundi 14 janvier 2019

Aux marges du palais :

Drôme, XIXe siècle. Maladivement réservé et mutique, le facteur Cheval effraie bon nombre des villageois qu’il croise durant sa tournée. Sauf la belle Philomène, qu’il va épouser. Pour leur fille Alice, il va entreprendre la construction d’une œuvre spontanée et insensée : un palais idéal. À partir des bribes de témoignages et de rares documents d’époque (dont le fameux cahier autographe de Joseph-Ferdinand Cheval), Nils Tavernier dresse son portrait du mystérieux architecte naïf autodidacte, postulant à demi-mots que son aversion pour les rapports humains relevait peut-être d’un trouble du spectre de l’autisme. Obstiné, raide dans son col et sa souffrance, Gamblin s’accapare ce personnage s’exprimant davantage par ses doigts bandés et ses monosyllabes soufflées sous ses volumineuses moustaches : le moindre de ses tressaillements est signifiant. De fait, sa construction de Cheval s’avère tout aussi fascinante que l’histoire de l’édification de son palais, qui elle répond à des impératifs narratifs plus classiques, scandée de drames et de deuils ayant marqué le bâtisseur,

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Louis Garrel : « dès le début, il devait y avoir trois voix »

L’Homme fidèle | Bref par la durée, le deuxième long-métrage de Louis Garrel est un grand et beau film atemporel coécrit par un scénariste de légende, Jean-Claude Carrière et co-interprété par Laetitia Casta. Conversation à trois, entre voix feutrées et phrases alertes…

Vincent Raymond | Lundi 24 décembre 2018

Louis Garrel : « dès le début, il devait y avoir trois voix »

Après Les Deux Amis inspiré de Musset, vous vous êtes ici plus ou moins inspiré de La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux. Louis Garrel : L’homme fidèle aux classiques… Jean-Claude Carrière : Infidèle ! LG : Toi oui, mais moi, fidèle aux classiques. Comme j’étais mauvais élève à l’école, j’essaie de me rattraper en faisant des films. J’aime bien prendre des trucs ancrés dans l’inconscient collectif, des arguments classiques et les retourner dans tous les sens. Les Américains le font bien avec Shakespeare, pourquoi ne pourrait-on pas le faire avec Marivaux ? Au finale, il ne reste ici pas grand chose de Marivaux en vrai : deux idées de personnages. Quelle a été la toute première idée de ce film ? JCC : Elle est née de son autre film. Quand il a écrit Les Deux amis, il m’a demandé de me le

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Ça va mieux en dix ans : "L'Homme fidèle"

Drame | De et avec Louis Garrel (Fr, 1h15) avec également Laetitia Casta, Lily-Rose Depp…

Vincent Raymond | Mardi 18 décembre 2018

Ça va mieux en dix ans :

Un jour, Marianne annonce à Abel qu’elle est enceinte de leur ami Paul et qu’elle le quitte. Abel encaisse. Dix ans plus tard, Paul est mort et Abel revient dans la vie de Marianne, désormais mère de Joseph. Il faut aussi compter avec Ève, jeune sœur de Paul, éprise depuis toujours d’Abel… Serait-ce un Conte moral inédit, une romance truffaldienne, un drame bourgeois chabrolien où soudain surgit une fantastique étrangeté ? À moins qu’il ne s’agisse d’une de ces relectures à la Desplechin revivifiant le genre “film en appartement parisien“… L’Homme fidèle, comme Garrel, ne peut renier sa filiation avec la Nouvelle Vague et à ses héritiers — elle est de toutes façons constitutive de son identité, pour ne pas dire inscrite dans ses gènes. Synthèse habile du cinéma des aînés, bénéficiant de surcroît de la “patte“ d’un coscénariste chevronné en la personne de Jean-Claude Carrière, ce film est une splendeur d’équilibre, de délicatesse et de surprises — les réactions des protagonistes étant tout sauf convenues. Ainsi la brutale scène de rupture initiale pourrait-elle ten

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Jean-Pierre Améris : « il faut rire de ses petites névroses »

Je vais mieux | Le prolifique Jean-Pierre Améris revient avec une comédie sentimentale qui parlera aux lombaires sensibles et aux reins délicats : la douleur dorsale en est en effet la colonne vertébrale…

Vincent Raymond | Mardi 29 mai 2018

Jean-Pierre Améris : « il faut rire de ses petites névroses »

Qu’est-ce qui vous a fait vous identifier au personnage principal du livre de David Foenkinos ? Son mal de dos ? Jean-Pierre Améris : Ah oui vraiment, c’est la première chose. J'en souffre aujourd’hui pour la simple raison que je suis très grand et que je me tiens très bas, n’assumant toujours pas ma taille. L’autre jour dans un débat avec le public, une dame m’a dit « osez être grand » ! Elle a raison : je me tiens mal car j’essaie de me mettre à hauteur des gens. Ce qui m’a vraiment amusé dans le roman, c’est le mal de dos qui raconte tout ce qu’on a de mal de nos vies : on est tous fait pareil. 43% des gens associent leur douleur physique au travail : l’ambiance, le harcèlement même. On est quand même dans un monde où on est malmené : je vois le matin la tête des gens. C’est une fichue société de performance, il faut tout réussir, le familial, le conjugal, l’éducation, et les gens n’y arrivent pas. Au bout d’un moment, le corps dit : « stop, je ne sais pas ce que font les neurones là-haut, mais moi j’arrête. » C’est un signal d’alarme.

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Le dos, c’est dans la tête : "Je vais mieux"

Comédie psy | de Jean-Pierre Améris (Fr, 1h26) avec Eric Elmosnino, Alice Pol, Judith El Zein…

Vincent Raymond | Mardi 29 mai 2018

Le dos, c’est dans la tête :

Au beau milieu d’un repas entre amis, Laurent est pris d’un violent mal de dos qui va persister et résister à la médecine traditionnelle, spécialisée et même alternative. Et si cette douleur était le signal d’un dysfonctionnement inconscient dans sa vie professionnelle ou privée ? Il faut toujours prêter attention aux signaux inconscients. Observez l’affiche de Je vais mieux. Sa typo — une cousine de la EF Windsor-Elongated, pour nos amis et amies graphistes —, ne rappelle-t-elle furieusement pas celle, si caractéristique, de Woody Allen ? La silhouette de l’échalas coiffé à la diable, n’évoque-t-elle pas le Juif new-yorkais névrosé le plus célèbre du monde ? Traduction : attendez-vous à une comédie psychanalytique à forte composante autobiographique. Car bien qu’il s’agisse d’une adaptation de Foenkinos, Améris se retrouve tout entier dans cette histoire où la douleur d’un corps longtemps ignoré fusionne avec celles de l’âme. Héros effacé se mettant à somatiser, Laurent serait-il une forme de prolongement de ses charmants inadaptés des Émotifs anonymes, ces timide

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Monsieur Armand dit Garrincha : jouer juste avec Éric Elmosnino

Nuits de Fourvière | En dribblant dans les digressions de Serge Valletti, Éric Elmosnino est à la fois Garrincha et plus encore l'oncle footballeur de l'auteur. Au-delà de ces récits mêlés, il est surtout un acteur immense qui occupe formidablement bien le plateau.

Nadja Pobel | Mardi 21 juin 2016

Monsieur Armand dit Garrincha : jouer juste avec Éric Elmosnino

On ne va pas se mentir : un solo a toujours un aspect un peu intimidant pour le spectateur, qui sait que toute l'émotion lui sera transmise par une seule et même personne. C'est assez redoutable, aussi, pour le comédien. Mais, dans cette reprise de rôle (la pièce avait été créée à son initiative en 2001), Éric Elmosnino s'en sort de façon absolument remarquable. Cela tient bien sûr à son talent que l'on ne découvre pas ici et aussi à Patrick Pineau (récemment vu à Fourvière dans le rôle-titre de Cyrano sous la direction de Georges Lavaudant) qui signe une mise en scène tout en décadrages, utilisant le hors-champ à bon escient. Des images sont parfois retransmises en direct quand l'acteur est dans sa cuisine avant qu'il ne revienne sur le plateau, parcelle de terrain entourée de deux bancs aux couleurs limpides évoquant le Brésil sans porter le pays en étendard non plus. Manoel dos Santos dit Garrincha, ailier droit de la seleção, double champion du monde en 1958 et 1962, réputé pour toujours dribbler en passant à droite et icône aussi célèbre que Pelé dans son pays, est sauvé par Monsieur Armand. Ce jeune footballeur de l'OM, véridiquement le premier qui en j

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Joann Sfar, croqueur en série

Bande Dessinée | Convier Joann Sfar pour évoquer son dernier ouvrage paru exige de se tenir à la page : il en a peut-être sorti un ou deux nouveaux depuis la semaine dernière…

Vincent Raymond | Mardi 19 avril 2016

Joann Sfar, croqueur en série

On ne dira rien ici du nouvel opus de Joann Sfar, Tu n’as rien à craindre de moi — la bande dessinée dont la récente parution chez Rue de Sèvres est prétexte à l’organisation de cette causerie-rencontre aux Célestins à l’invitation de la Villa Gillet — pour la simple raison qu’on ne l’a pas encore lue. Pardonnez cet aveu coupable, mais il faut bien reconnaître que le stakhanoviste auteur place ses lecteurs-spectateurs dans une situation compliquée : à peine a-t-il achevé un album qu’il publie un roman, juste avant la sortie d’un long-métrage, lequel précède un film d’animation ou une collaboration à quelque aventure collective… Et en marge (ou dans les marges) des Donjons, du Chat du Rabbin ou de Grand et Petit Vampire, l’ubiquiste hypergraphe dévoile avec une générosité rare ses notes intimes et travaux préparatoires dans des carnets ou des recueils parfois volumineux — voir le pavé de dessins et d’aquarelles inspirés durant la conception de son Gainsbourg… Cette somme ne compose pourtant qu’un fragment de son œuvre multimédiatique. Sfar est aussi, au risque que certains s’en étranglent, un chronique

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Le Petit monde d’Arletty

ECRANS | Arletty représente, avec Gabin, la personnification du "réalisme poétique" tels que Carné et Prévert l’ont inventé dans les années 30. C’est d’ailleurs ce couple à (...)

Christophe Chabert | Mardi 10 mars 2015

Le Petit monde d’Arletty

Arletty représente, avec Gabin, la personnification du "réalisme poétique" tels que Carné et Prévert l’ont inventé dans les années 30. C’est d’ailleurs ce couple à l’écran qui en marque à la fois l’apogée — Hôtel du nord et sa célèbre réplique «Atmosphère… Atmosphère… Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ?» — et son déclin — L’Air de Paris, qui pour le coup sent surtout le renfermé du cinéma de studio. Ce sont ces deux films qui encadrent la "semaine avec Arletty" que propose l’Institut Lumière du 11 au 15 mars, avec en son cœur l’incontournable Le Jour se lève et le nettement plus rare — car passé au feu de la réputation infamante de son réalisateur Claude Autant-Lara — Fric-Frac, où Arletty partage l’affiche avec Fernandel et Michel Simon. Le sceau de l’infamie, c’est aussi ce qu’Arletty a connu au sortir de la guerre : pendant le tournage des Enfants du paradis, la comédienne, qui par ailleurs assumait clairement sa

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Le Cœur des hommes 3

ECRANS | De Marc Esposito (Fr, 1h53) avec Marc Lavoine, Jean-Pierre Darroussin, Bernard Campan, Eric Elmosnino…

Christophe Chabert | Mercredi 16 octobre 2013

Le Cœur des hommes 3

Le deuxième volet était déjà atroce, mais ce troisième épisode le surclasse encore dans l’infamie. Le cœur des hommes, ici, c’est plutôt leurs «couilles», terme généreusement employé tout au long de dialogues d’une absolue vulgarité, à l’avenant de la beaufitude satisfaite de ses quatre personnages. Qui, non contents d’accueillir chaleureusement le spectateur par une charge anti-fonctionnaires sur l’air du "on les paie à rien foutre avec nos impôts", vont ensuite s’employer à démontrer, dans un chorus de phallocrates rigolards, que les femmes ne serviraient à rien s’il n’y avait pas les hommes pour donner un sens à leur vie. La preuve : quand elles font chier, la meilleure chose à faire est de les virer — du pieu ou de leur boulot — ou de leur donner une bonne petite leçon en allant voir ailleurs. Et, bien sûr, tout cela se conclut par un éloge du mariage… Décomplexé politiquement, Le Cœur des hommes 3 l’est aussi, et c’est bien le pire, vis-à-vis de la forme télévisuelle, qu’il repique sans aucune mauvaise conscience : ouvertures de séquences avec le même panoramique sur les toits de Paris, mise

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Des gens qui s’embrassent

ECRANS | De Danièle Thompson (Fr, 1h40) avec Kad Merad, Éric Elmosnino, Monica Bellucci, Lou de Laâge…

Christophe Chabert | Mardi 2 avril 2013

Des gens qui s’embrassent

Poursuivant ce qu’elle pense être une observation de la société française, Danièle Thompson invente surtout au fil des films une grande célébration des classes supérieures et de leurs valeurs : famille, religion, argent, apparences, réussite… Elle a beau, comme ici, créer des oppositions — les artistes contre les nantis, les candides contre les cyniques — ce n’est qu’une habile diversion avant la réconciliation finale — dans ce film-là, incroyablement bâclée. Et quand il s’agit de critiquer vaguement l’arrogance de ses personnages, c’est à travers des stéréotypes embarrassants, pas aidés par des comédiens parfois en pleine panade — Monica Bellucci est catastrophique en bourgeoise hystérique. Surtout, Des gens qui s’embrassent a l’ambition d’un film choral, mais se retrouve coincé dans un format de prime time d’évidence trop étroit et qui intensifie tous ses défauts : ainsi la narration avance par bonds temporels, s’attarde sur des événements sans intérêt et passe à toute vitesse sur ce qui pourrait créer du trouble — le déterminisme amoureux qui relie les deux cousines, par exemple.

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Télé Gaucho

ECRANS | De Michel Leclerc (Fr, 1h57) avec Félix Moati, Éric Elmosnino, Sara Forestier…

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Télé Gaucho

Visiblement, en France, il est impossible de transformer l’essai d’un succès (critique et public) surprise. Michel Leclerc vient s’ajouter à une liste déjà longue (et pas encore close cette année…) de cinéastes trop confiants qui tentent de retrouver un esprit qu’ils réduisent à une formule creuse. Reprenant l’équation politique + romantisme + fantaisie de son Nom des gens, il la métamorphose en bouillie informe, scénaristiquement décousue, filmée n’importe comment, où l’humour pèse des briques et où les sentiments ont l’air fabriqués comme jamais. On suit donc le parcours d’un naïf qui, délaissant son stage chez TF1 (mais ce n’est pas TF1) pour aller faire ses classes dans la télé libre (Télé Bocal est devenue Télé Gaucho), y croise de vrais gens passionnés, sincères et de gauche, avec tout ce que cela implique de purisme et de prise de courge sur celui qui a la plus grosse conscience militante. Probablement autobiographique, le film est surtout incroyablement égocentrique : Leclerc fait la voix-off, chante en live et au générique

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Le long voyage de l’animation française

ECRANS | Longtemps désertique, en dépit de quelques rares oasis de créativité, le cinéma d’animation français a connu depuis dix ans un fulgurant essor au point de devenir à la fois une industrie et un laboratoire. À l’occasion de la sortie d’"Ernest et Célestine", futur classique du genre, retour non exhaustif sur une histoire en devenir. Textes : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 décembre 2012

Le long voyage de l’animation française

Jean Image et Paul Grimault : les pionniers Si les frères Lumière ont inventé le cinéma en prise de vues réelles et si, selon l’hilarante leçon donnée pour les vingt ans du Groland par Bertrand Tavernier, ce sont les sœurs Torche qui ont créé le cinéma de la Présipauté, le cinéma d’animation français a pour parrain — ça ne s’invente pas — Jean Image. Il fut le premier à produire un long métrage animé en couleurs, Jeannot l’intrépide (1950). Librement inspiré du Petit poucet, le film fait le tour du monde et pose les bases de l’animation à la française : jeu sur les perspectives et les motifs géométriques, imaginaire enfantin mais non exempt d’une certaine noirceur, musique cherchant à accompagner le graphisme plutôt qu’à illustrer les péripéties. Image œuvrera toute sa vie à faire exister le dessin animé en France, en devenant son propre producteur, en se lançant dans des projets ambitieux (des adaptations des Mille et une nuits ou du Baron de Münchausen) et, surtout, en créant le fameux festival du cinéma d’animation d’Annecy. Il s’en est toutefois fallu de peu pour que ce titre de pionnier ne lui soit ravi par Paul Grimault

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Do not disturb

ECRANS | Yvan Attal s’empare d’une commande — faire le remake de «Humpday» — et la transforme en exercice de style fondé sur le plaisir du jeu et la sophistication de la mise en scène, prenant le risque d’intensifier la vacuité de son matériau. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 1 octobre 2012

Do not disturb

Yvan Attal ne s’en est jamais caché : Do not disturb est avant tout une commande venue de son producteur, qui avait acheté les droits d’une comédie indé américaine de Lynn Sheldon, Humpday. Où il était question de deux vieux potes qui, par défi, décident de participer à un festival de porno amateur en tournant un film où ces deux hétéros convaincus se mettraient en scène en plein ébat homosexuel. Après Ma femme est une actrice et Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, tous deux marqués par les questions existentielles, sentimentales et professionnelles de leur auteur, voilà donc Attal face à un matériau impersonnel au sens strict. Sa stratégie, évidente, consiste alors à y instiller du plaisir pur. D’abord celui du jeu : son tandem avec François Cluzet est le vrai moteur de la comédie, lui en bourgeois bohème dont la vie affective est sur des rails trop huilés, Cluzet en aventurier de pacotille dissimulant derrière son chapeau de paille et sa barbe mal taillée sa nature profonde de glandeur velléitaire. Do not disturb aurait pu se contenter de mettre en scène de manière théâtrale cette joyeuse rencont

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La Nouvelle guerre des boutons

ECRANS | De Christophe Barratier (Fr, 1h40) avec Guillaume Canet, Laetitia Casta, Kad Merad…

Dorotée Aznar | Dimanche 18 septembre 2011

La Nouvelle guerre des boutons

Comme prévu, cette deuxième Guerre des boutons est plus présentable que celle de Yann Samuell. Barratier a soigné la manufacture du film, et supplante son challenger sur tous les paramètres (scénario, direction d’acteurs, réalisation, photo). Ceci étant, cette version «propre» verse aussi dans ce qui était l’écueil attendu de cette vague boutonneuse : son côté chromo de la France villageoise, muséifiée malgré la tentative d’y incorporer la noirceur d’une époque pas vraiment édénique (l’occupation en 1944). Les acteurs sont engoncés (l’hypersexuée Laetitia Casta est renvoyée à sa première période Bicyclette — fleur — bleue), la mise en scène tient de la mise en images, et cette Nouvelle Guerre est quand même la plus vieillotte. Plus encore, on se rend compte que le roman de Pergaud a beau être mis à toutes les sauces, il manque sérieusement de piment, et dans tous les cas, c’est bien derrière le film d’Yves Robert que les cinéastes cavalent. Barratier gagne donc aux points un match définitivement nul. Christophe Chabert

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La Guerre des boutons

ECRANS | De Yann Samuell (Fr, 1h35) avec Éric Elmosnino, Mathilde Seigner…

Dorotée Aznar | Dimanche 11 septembre 2011

La Guerre des boutons

Avec cette première Guerre des boutons, la catastrophe attendue est au rendez-vous. Le film est impitoyablement dénué d’intérêt et même de savoir-faire : les enfants sont très mal dirigés, leurs dialogues incompréhensibles ou bêtement récités (pauvre Petit Gibus !), la réalisation multiplie les faux-raccords et les plans illisibles à force de caméra secouée, certains postes techniques semblent avoir été désertés en cours de route (exemple hilarant : la maquilleuse se contente de faire des genoux au mercurochrome, toujours de la même taille !). Même les comédiens adultes pataugent dans la semoule (Alain Chabat mauvais, impossible ? Ben si, ici…). Yann Samuell, crédité au scénario, confirme son incompétence totale après L’Âge de raison : il n’a aucune affinité avec ce qu’il filme, déclinant des plans sans âme et des péripéties laborieuses, et sa tentative pour mettre le récit en perspective historique est expédiée dans la confusion. La Guerre des boutons est un téléfilm à 13 millions d’euro, ni fait ni à faire, d’un ennui incommensurable, qui du coup laisse le champ libre à la version de Christophe Barratier la semaine prochaine. Christophe Chabert

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La guerre des moutons

ECRANS | Cinéma / Précipitée par une avalanche de bons films en août, la rentrée cinématographique s’offre comme un concentré limpide de la production actuelle, entre projets couillus et formules de studios, comme l’illustre la déjà triste affaire de la guerre de "La Guerre des boutons". Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 24 août 2011

La guerre des moutons

D’ordinaire, pour débuter la rentrée, il faut pousser quelques exclamations de joie et de bonne humeur. C’est vrai que c’est beau, la rentrée, toutes ces promesses de grands films faits par des réalisateurs intelligents, avec des histoires originales, des acteurs talentueux… Mais là, la rentrée cinéma nous accueille avec des culs de bus et des colonnes Morris placardés d’affiches mettant en scène non pas l’habituel défilé de longs-métrages alléchants, mais la rivalité absurde et pathétique entre deux films sortant à une semaine de distance et portant (presque) le même titre. C’est la guerre de "La Guerre des boutons", qui faisait déjà ricaner le monde entier à Cannes ; devenue réalité à l’orée de ce mois de septembre, elle ressemble au cauchemar d’un responsable marketing interné à l’asile. Du coup, plus question de se taire, sous peine d’être reconnu complice de la mascarade : tout cela n’a plus rien à voir avec le cinéma, et on aurait voulu révéler au grand jour les pratiques agressivement mercantiles de la production française actuelle, on ne s’y serait pas mieux pris. Car vouloir faire une nouvelle adaptation du livre de Louis Pergaud, après celle toujours regardable d’Yves

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Le Chat du rabbin

ECRANS | De Joann Sfar et Antoine Delesvaux (Fr, 1h40) animation

Christophe Chabert | Mercredi 25 mai 2011

Le Chat du rabbin

Compresser en un film d’une heure quarante les cinq volumes du Chat du rabbin était une gageure pour le peu modeste — il peut, vu son talent — Joann Sfar. Depuis son entrée par la grande porte du cinéma français avec Gainsbourg (vie héroïque), Sfar affiche un appétit d’ogre pour ce nouveau media, et on retrouve sa soif d’étreindre tous les possibles avec ce film d’animation (en 3D, mais on peut largement s’en dispenser, le dessin de Sfar étant fondé sur la ligne, et non sur les volumes). Le problème, c’est que ce désir-là se traduit par une écriture dont la spontanéité ouvre les vannes à un certain foutoir. Parti sur un amusant dialogue philosophique et théologique entre un rabbin et son chat (qui parle avec la voix de François Morel), le film bifurque vers un récit d’aventures à la Hergé (dont Sfar se moque brièvement, et avec malice), oubliant en chemin son personnage principal (le chat). Non seulement on se moque un peu des péripéties picaresques de ce voyage vers la terre promise, mais Sfar tombe dans son autre gros défaut (déjà sensible avec Gainsbourg) : il ne peut s’empêcher de mettre du discours partout et de faire de la pédagogie par-dessus so

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Toutes les filles pleurent

ECRANS | De et avec Judith Godrèche (Fr, 1h30) avec Éric Elmosnino, Maurice Barthélémy…

Dorotée Aznar | Vendredi 26 mars 2010

Toutes les filles pleurent

C’est horrible à dire, mais en termes de caprice de star, on préfère encore quand les actrices françaises enregistrent un disque. Ce n’était hélas pas suffisant pour l’ego de Judith Godrèche, qui brûlait apparemment de se créer un surmoi cinématographique à la hauteur de sa haute d’estime d’elle-même. Hallucinant de narcissisme mal digéré, Toutes les filles pleurent nous expose donc, via moult gros plans sur son visage évanescent, un portrait de l’artiste en indécise vaporeuse, objet de toutes les attentions sentimentales, louée pour ses talents vocaux inexistants, ahanant des répliques improbables appuyées d’un regard fuyant, le tout entrecoupé de séquences où miss Godrèche se balade dans les rues de Montmartre d’un air absent. Tout ça pour démontrer qu’elle n’a strictement rien à dire, et entretenir la caricature d’un cinéma français fasciné par des questionnements “charmants“ et “sensibles“ : doit-on s’engager ? Faut-il vacciner un lapin domestique ? Y-a-t-il de la noix de coco dans le Malibu ? Les lesbiennes sont-elles des mecs comme les autres ? FC

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Notes autour de Gainsbourg

MUSIQUES | Musique / En parallèle à la sortie du film, la bande originale paraît avec deux éditions, une simple et une double, la seconde reprenant peu ou prou la (...)

Christophe Chabert | Jeudi 14 janvier 2010

Notes autour de Gainsbourg

Musique / En parallèle à la sortie du film, la bande originale paraît avec deux éditions, une simple et une double, la seconde reprenant peu ou prou la totalité des musiques utilisées (parfois subtilement) par Sfar. Plutôt que d’utiliser les enregistrements de Gainsbourg, le cinéaste a décidé, selon ses propres mots, de faire un «spectacle vivant» où les chansons sont interprétées par les acteurs eux-mêmes, souvent accompagnés à l’écran par des musiciens d’aujourd’hui (notamment dans le "Nazi" rock où Éric Elmosnino chante avec les membres de Dyonisos). Sfar ayant prouvé dans ses carnets qu’il avait quelques amis dans le milieu, il n’est pas étonnant de les retrouver à l’écran : Katerine joue ainsi Boris Vian dans une scène assez hilarante, jusqu’à un medley signifiant où Vian chante "Je bois" pendant que Gainsbourg interprète "Intoxicated man". Le procédé ne va pas sans fausses notes : si Yolande Moreau en Fréhel s’amuse beaucoup à donner sa version de "La Coco", Sara Forestier démontre son peu de talent de chanteuse en France Gall éructant "Baby Pop". Rayon contributions discrètes, l’oreille aura bien du mal à reconnaître à l’écran le swing d’Albin de la Simone relisant au piano

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«Une détestation de soi existentielle»

ECRANS | Entretien / Joann Sfar, dessinateur et cinéaste, livre sa vision, intime et personnelle de Serge Gainsbourg dans son premier long-métrage. Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 janvier 2010

«Une détestation de soi existentielle»

Petit Bulletin : En quoi la vision que vous aviez de Gainsbourg était déjà présente dans votre œuvre dessinée ?Joann Sfar : J’aime bien commencer là-dessus, car très souvent les gens me demandent «Pourquoi Gainsbourg ?», alors que ça peut se poser à l’envers. J’ai pris toutes les obsessions qui traînaient dans mes bandes dessinées depuis longtemps, et il m’a semblé que Gainsbourg les rassemblait toutes : le goût de la musique, cette espèce de romantisme un peu slave des Russes qui vivent en France et qui s’en font une haute idée, la difficulté de l’image de soi qui se traduit par des projections, des monstres, des vampires, qui disent en fait l’âme du personnage, des histoires d’artistes et de modèles… Il y a un aspect plus récent dans mon travail : travailler sur des héros nationaux. Le Petit prince, Serge Gainsbourg… Je m’attache aux choses qui nous rassemblent. Bien sûr, pour que je parte dans un tel travail, il faut qu’il y ait une résonance dans mes goûts, mais il faut que je me dise que ça a une chance de rencontrer la population du pays dans lequel j’habite. L’identité nationale est une spécificité récurrente, et Gainsbourg est très

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Nés en 68

ECRANS | d’Olivier Ducastel et Jacques Martineau (Fr, 2h52) avec Laetitia Casta, Yannick Renier, Yann Tregouët…

Christophe Chabert | Lundi 19 mai 2008

Nés en 68

Aux États-Unis, on appelle ça un «period movie». Soit un long film où l’on accompagne un groupe de personnages à travers une époque et ses soubresauts (ici, de mai 68 à mai 2007). En général, cela promet du romanesque et une perspective historique. Or, Nés en 68 ne tient absolument aucune de ses promesses-là, et se transforme vite en chemin de croix pour le spectateur. La première partie, où d’anciens soixante-huitards fondent une communauté dans une vieille ferme délabrée du Lot, amène son lot de clichés pittoresques sur le flower power, l’amour libre, les utopies qui tournent mal, le retour de l’individualisme… Après un inexplicable saut temporel qui nous amène directement aux heures noires du SIDA et du deuxième septennat de Mitterrand, Martineau et Ducastel commencent un autre film, qui semblent les passionner beaucoup plus : les amours homosexuelles de deux fils de 68. Mais les clichés ont la peau dure, et ce sont cette fois-ci des dialogues de soap opera burlesques dans leur indigence qui font couler le navire. Pourquoi aucun souffle ne se dégage de cette fresque pourtant ambitieuse ? Parce qu’il n’y a ici que des passages en force scénaristiques (la conversion au terro

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