Cannes - Jour 3 : enfance et partage

ECRANS | "Stop the pounding heart" de Roberto Minervini. "Tel père, tel fils" d’Hirokazu Kore-Eda. "L’Inconnu du lac" d’Alain Guiraudie.

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

En attendant un samedi qui s'annonce salement excitant (avec Desplechin et les frères Coen, rien que ça !), ce vendredi a été frappé par une certaine nonchalance. On a gentiment tenu jusqu'au bout de Stop the pounding heart, qui bénéficie d'une généreuse séance spéciale hors compétition. Ce documentaire autour d'une tribu de Texans qui passent leur temps à faire du rodéo, prier Dieu, tirer avec des armes à feu et traire des chèvres, rejetant tout ce qui pourrait écorner leur système de valeurs archaïques — école, médecine, technologie — est déjà beaucoup trop joli pour être honnête. On a vraiment du mal à croire que le cinéaste (Roberto Minervini) a réussi à tirer autant de poses graciles de la part de ses «interprètes» dont le vocabulaire et l'intelligence avoisinent le zéro pointé, par la seule force de sa patience et de son obstination.

Plus encore, la stylisation permanente de l'image et la neutralité du dispositif (ni voix-off, ni interviews) posent sérieusement la question du point de vue de Minervini sur ces mabouls : pense-t-il faire œuvre d'ethnologue en regardant comme une lointaine tribu amazonienne ces Américains qu'on a sûrement tort d'appeler «moyens» ou y voit-il une issue vers on ne sait quelle grâce bouseuse et partant douteuse ? En tout cas, lorsqu'on voit la maman adipeuse faire la leçon à sa fille en lui parlant de l' «anneau» de pureté qu'elle a autour du doigt, et en répétant avec force sifflements le mot «precious», on se dit que Peter Jackson n'aura pas forcément besoin de performance capture pour représenter Gollum dans les prochains épisodes du Hobbit.

Trêve de plaisanterie, il y a du cinéma autrement plus sérieux que cela sur la Croisette cette année. On parle ailleurs du Passé d'Asghar Farhadi, qui a quand même un peu déçu eu égard aux attentes placées dans son cinéaste, notamment à cause de son petit surpoids scénaristique qui vient passablement niquer sa dernière partie. On ne s'attendait pas à adresser à peu près le même reproche au Japonais Kore-Eda, dont le Tel père, tel fils était le cinquième film présenté au cours de cette compétition cannoise. Avec un argument que tout Français identifiera comme étant celui de La Vie est un long fleuve tranquille — un couple de bourgeois découvre que leur fils a été échangé à la maternité avec celui d'une famille de prolos haute en couleurs — Kore-Eda signe une nouvelle variation sur ses thèmes de prédilection : l'enfance et les liens du sang.

Le cinéaste marque d'abord grossièrement les balises de son récit : éducation stricte, absence d'émotions et appartement hi-tech dans une tour glaciale pour les riches ; joyeux bordel et esprit de débrouille débraillée dans un quartier populaire et une baraque branlante chez les pauvres. Avec un humour réjouissant mais jamais méchant, Kore-Eda montre surtout deux réalités de la société japonaise : d'un côté, un moule social à base d'esprit de compétition, de sacrifice et d'envie de réussite ; de l'autre, un j'm'en foutisme débonnaire qui balance aux feux bonne manière et responsabilité pour vivre au jour le jour dans le plaisir, l'insouciance et l'entraide familiale.

Kore-Eda est toutefois plus subtil qu'il n'en a l'air. Ryoata, l'architecte stressé, est autant un mauvais père qu'un mauvais fils, ou plus exactement, il a choisi de prendre l'ascenseur social mais a oublié de déposer au premier étage ses comptes mal réglés avec son propre paternel, et s'évertue à les reporter sur son «fils» Keita. Kore-Eda, depuis Still walking, a fait de cette question de la transmission un des nœuds de son cinéma, et il en donne ici une lecture très pertinente — quoiqu'un peu passéiste, il est vrai. Qu'est-ce qui définit une relation père / fils ? L'éducation ou l'hérédité ? Et, en cas de doute sur la réponse, laquelle des deux options privilégier ?

Dans cette fable au demeurant optimiste malgré sa mélancolie sous-jacente — intensifiée par une mise en scène qui s'appuie sur une caméra tout en mouvements caressants et discrets —, Kore-Eda finit par dire que l'amour est la seule valeur réellement fiable. Pour cela, il doit en passer par un dernier acte assez laborieux alors que, jusque-là, Tel père, tel fils n'était pas loin du sans-faute. Scénariste trop doué et trop amoureux de ses propres structures, Kore-Eda a ce besoin de tout résoudre, de ne laisser aucun arc dramatique sans conclusion et d'exploiter toutes les hypothèses suggérées par son récit. Reste toutefois un joli film, dont on ne doute pas qu'il saura séduire un vaste public à sa sortie en salles.

Comme la veille, la surprise du jour est venue de là où on ne l'attendait pas, en l'occurrence d'Alain Guiraudie et de son Inconnu du lac présenté à Un certain regard. Fidèle à son sud-ouest chéri, Guiraudie pose d'abord avec précision la topographie de son récit, duquel il ne sortira jamais : le bord d'un lac en été où se retrouvent des homos plus ou moins naturistes pour aller se baigner et, une fois secs, s'en payer une bonne tranche dans la forêt alentour transformée en baisodrome champêtre. Tous les jours, Franck s'adonne à cette petite routine, faisant deux rencontres : un quadra un peu enrobé et très déprimé, récemment largué par sa femme, en quête d'amour plutôt que de sexe ; et son inverse absolu, Michel, sorte de Tom Selleck tarnais, bien bronzé et bien charpenté, dont Franck tombe amoureux et avec qui il va vivre une passion très physique.

Sauf que ledit Michel a, un soir, noyé son amant précédent, qui avait le tort d'être collant et possessif, ce que visiblement il ne supporte pas. Conscient du danger, mais aveuglé par les sentiments qu'il éprouve, Franck va dissimuler à un pittoresque (et assez ridicule, c'est la limite du film) inspecteur de police l'implication de Michel dans le crime. Comme la rencontre improbable entre Simenon, le porno gay et Weerasethakul (dont l'ombre plane sur un final assez génial), L'Inconnu du lac utilise son intrigue policière pour ne parler que de cet obscur objet du désir qui conduit à chercher à tout prix des bras, une bite ou une oreille attentive pour échapper à cette maudite solitude qui menace de tout engloutir.

Se dégage du film une grande beauté malgré la crudité des scènes de cul, une approche presque cosmique des rapports humains qui n'exclut ni l'humour, ni l'imaginaire — notamment cette silure mythologique de cinq mètres dont on dit qu'elle rôde dans les profondeurs du lac. Depuis Le Roi de l'évasion, dont il disait qu'il était son «premier film pour le spectateur», Guiraudie semble avoir trouvé la forme juste, à la fois joyeuse et spectaculaire, pour aborder ses tourments et ses angoisses. Du coup, L'Inconnu du lac a de la gueule, du culot et de la tenue, et c'est une formidable nouvelle.

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Notre cher cinéma italien…

ECRANS | Depuis sa réouverture, Écully cinéma multiplie les initiatives réjouissantes, notamment autour d’une thématique audacieuse mariant musique et cinéma. Cette (...)

Christophe Chabert | Mardi 1 avril 2014

Notre cher cinéma italien…

Depuis sa réouverture, Écully cinéma multiplie les initiatives réjouissantes, notamment autour d’une thématique audacieuse mariant musique et cinéma. Cette semaine, elle met le cinéma italien à l’honneur à travers une programmation réunissant classiques transalpins et avant-premières, ainsi qu’une série d’animations, de concerts et d’expositions. Niveau films, donc, on pourra y voir le dernier Daniele Luchetti (Ton absence) et Ali a les yeux bleus de Claudio Giovannesi, précédé d’une excellente réputation et qui sortira sur les écrans à la fin du mois. On est perplexe en revanche sur Stop the pounding heart de Roberto Minervini, docu-fiction autour d’une famille américaine d’adorateurs de la Bible, où les belles images du cinéaste et sa neutralité bienveillante finissent par créer une désagréable empathie pour ces mabouls de la pureté armés jusqu’aux dents — si, comme nous, vous vous interrogez sur le point de vue de Minervini, il en discutera via Skype à l’issue de la projection. Le plus beau morceau de cette programmation tient cependant aux classiques dénichés par ce festival tout nouveau tout beau : du film trip de Valerio Zurlini

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Tel père, tel fils

ECRANS | De l’argument, popularisé par Étienne Chatiliez, de l’échange d’enfants entre deux familles opposées socialement, Hirokazu Kore-eda tire une comédie douce-amère où il revisite son thème de prédilection : la transmission entre les générations. Qui ne souffre que d’une demi-heure en trop… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 18 décembre 2013

Tel père, tel fils

Un enfant, dans les yeux d’un père, cela peut être aussi bien la correction de tout ce que l’on a raté dans sa vie, ou une extension joyeuse de ses propres valeurs. Quoiqu’il arrive, c’est une affaire de transmission, simple ou tortueuse… Voilà en substance ce que raconte Hirokazu Kore-eda, cinéaste de l’enfance et de la famille, au cœur de tous ses deniers films, de Nobody knows à I wish. Avec Tel père, tel fils, il part d’un quiproquo qui, il y a vingt-cinq ans, avait fait la fortune d’Étienne Chatiliez dans La Vie est un long fleuve tranquille : un échange d’enfants malencontreux à la maternité, que l’administration hospitalière décide de corriger dix ans plus tard, mais qui conduit le fils unique d’une famille de parvenus rigides et glacés à aller vivre dans une famille populaire, nombreuse et peu regardante sur les convenances, et inversement. Sauf que chez Kore-eda, cet argument ne débouche pas sur une satire sociale renvoyant dos-à-dos les riches et les pauvres dans un même sac de clichés, mais sur une approche respectueuse des deux bords, s

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Cannes, à la Vie, à l’amour…

ECRANS | En couronnant ce qui est incontestablement le meilleur film de la compétition, "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche, Steven Spielberg et son jury ont posé un beau point final à un 66e festival de Cannes passionnant en son centre, sinon dans ses périphéries. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Lundi 27 mai 2013

Cannes, à la Vie, à l’amour…

Y croyait-on vraiment ? Imaginait-on Steven Spielberg se lever de sa chaise durant la cérémonie du palmarès cannois pour annoncer, du haut de sa stature de cinéaste mondialement reconnu et présentement président du jury, la Palme à La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, chef-d’œuvre du naturalisme à la française relatant la passion entre Adèle et Emma à coups de grands blocs de réalité réinventée, des premiers regards à la dernière étreinte en passant par de longs moments d’intimité physique ? C’est pourtant ce qui s’est passé, et on en est encore ému. Car si La Vie d’Adèle n’était pas notre film préféré de la compétition — on dira lequel plus tard — c’était d’évidence le meilleur, le plus incontestablement ample et abouti, le plus furieusement contemporain, que ce soit dans sa matière romanesque, ses personnages ou son dispositif. Kechiche est aujourd’hui l’héritier direct de Pialat, même s’il développe aussi sa propre singularité et même si, avec ce film-là, il dévoile sa part la moins sombre, la plus solaire, comme une antithèse absolue de son précédent et terrible

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Cannes – Jour 10 : Bouquet final

ECRANS | "The Immigrant" de James Gray. "Only lovers left alive" de Jim Jarmusch. "La Vénus à la fourrure" de Roman Polanski.

Christophe Chabert | Samedi 25 mai 2013

Cannes – Jour 10 : Bouquet final

Au moment où n’importe quel festivalier voit apparaître sur son visage des rides de fatigue qui le font ressembler à Bruce Dern dans Nebraska, il fallait pourtant se ressaisir d’urgence, car Thierry Frémaux, dans un hallucinant tir groupé final, avait placé en fin de compétition de très gros morceaux signés par de très grands cinéastes. C’est d’ailleurs à l’aune de cette attente, pour le coup gigantesque, que The Immigrant de James Gray a déçu. Attention, tout de même… Gray, dont les quatre derniers films ont tous été présentés en compétition, y a systématiquement récolté les mêmes commentaires perplexes ou frustrés, avant que lesdits films, à leur sortie, ne reçoivent un accueil enthousiaste d’une presse ayant revu son jugement à la hausse, et de spectateurs qui ont l’avantage considérable de ne pas s’être empiffré 35 films en dix jours. Mais la déception est soigneusement entretenue par Gray lui-même. En effet, The Immigrant part sur une piste qu’on identifie immédiatement comme coppolienne façon Parrain 2. Plan sur la stat

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Cannes – Jour 9 : Une certaine idée de la langueur

ECRANS | "Nebraska" d’Alexander Payne. "Michael Kohlhaas" d’Arnaud Des Pallières. "Magic Magic" de Sebastian Silva.

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes – Jour 9 : Une certaine idée de la langueur

Jeudi matin, tout le monde était encore sous le choc de La Vie d’Adèle. Comme pour Holy motors l’an dernier, un film se plaçait soudain au centre de toutes les attentions. Plus encore qu’Holy motors l’an dernier, La Vie d’Adèle rassemblait peu à peu tous les festivaliers, presse, exploitants et finalement public lors d’une ultime projection qui se terminait vers une heure du matin par quinze minutes de standing ovation — record cannois en 2013. Dur dur de passer derrière, et c’est Alexander Payne qui en a fait les frais. Ça aurait pu être pire, car Nebraska est une toute petite chose, un feel good movie qui n’a pas l’ambition de Sideways et de The Descendants — d’ailleurs, Payne, scénariste prodigieux, n’en a pas écrit le sc

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Cannes – Jour 8 : Amour (encore)

ECRANS | "All is lost" de J.C. Chandor. "La Vie d’Adèle" d’Abdellatif Kechiche

Christophe Chabert | Vendredi 24 mai 2013

Cannes – Jour 8 : Amour (encore)

Sommes-nous fatigués ? Même pas ! Alors que l’on en est à déjà trente films vus lors de ce festival de Cannes, la journée du mercredi nous a remis de l’essence dans le moteur. Bien sûr, il a fallu passer au réveil par l’inutile Only god forgives d’un Nicolas Winding Refn qui a pris un gros melon et se regarde filmer en roue libre. La douche froide festivalière réservée à son film devrait le faire vite revenir sur terre. Ce fut d’autant plus dingue d’enchaîner avec l’inattendu All is lost de J.C. Chandor, qui possède l’ambition énorme d’être constamment modeste. Chandor, révélé par Margin call, huis clos plutôt bavard et théâtral, en prend ici le contre-pied parfait : entièrement en extérieurs, avec un seul acteur et pour tout dialogue trois mots : «God», «Fuck» et «Help». Avec tout cela, il arrive à faire un grand spectacle qui, exploit, n’utilise aucune des cordes du blockbuster contemporain. C’est pourtant un film catastrophe dans la pl

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Cannes - Jour 7. Le Queer lui va si bien...

ECRANS | "Behind the candelabra" de Steven Soderbergh. "As I lay dying" de James Franco. "Grigris" de Mahamat-Saleh Haroun. "Les Salauds" de Claire Denis.

Christophe Chabert | Jeudi 23 mai 2013

Cannes - Jour 7. Le Queer lui va si bien...

Judicieusement placé en plein milieu de la compétition, le dernier film (le dernier ?) de Steven Soderbergh, Behind the candelabra, nous a redonné de l’énergie pour terminer le festival. C’est un film champagne mais c’est aussi, comme Gatsby et La Grande Bellezza, un film qui inclut dans son programme sa propre gueule de bois. Pourquoi Soderbergh tenait-il tant à ce biopic du pianiste excentrique et homo Liberace, sorte de Clayderman de Las Vegas, certes talentueux mais surtout très doué pour faire la retape de sa propre image, showman avéré mais dont la vie privée a été soigneusement falsifiée pour ne pas effrayer son fan club de mamies pudibondes. C’est par cet angle (mort)-là que Soderbergh choisit de raconter Liberace : son jeune amant Scott, tombé sous le charme de ce sexagénaire qui refuse de vieillir et qui va le transformer en portrait de Dorian Gray vivant ; pendant qu’il

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Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

ECRANS | "Shield of straw" de Takashi Miike. "The Last days on mars" de Ruairí Robinson. "Blue Ruin" de Jeremy Saulnier. "Borgman" d’Alex Van Warmerdam.

Christophe Chabert | Mardi 21 mai 2013

Cannes - Jours 5 et 6 : Mauvais genres

C’est une question qui revient chroniquement sur le tapis concernant les sélections cannoises. Doivent-elles s’ouvrir au cinéma de genre, et éviter ainsi de vivre repliées sur un cheptel d’auteurs qui ont vite fait de s’enfermer dans la formule du film pour festivals ? Il faut reconnaître à Thierry Frémaux d’avoir réussi quelques beaux coups en la matière dans le passé : on se souvient de l’accueil triomphal réservé au Labyrinthe de Pan ou à Drive. Le polar de Takashi Miike devait servir de caution genre au sein de la compétition cette année, mais l’affaire a tourné à l’eau de boudin pure et simple. Shield of straw a même quelque chose d’une grosse erreur de casting, comme un film du marché qui se serait égaré sur le tapis rouge du Grand Théâtre Lumière… Miike est un cinéaste inégal et éclectique, mais au cours de sa longue carrière, on ne l’avait jamais vu

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Cannes – Jour 4 : psy-folk

ECRANS | "Grand central" de Rebecca Zlotowski. "Jimmy P." d’Arnaud Desplechin. "Inside Llewin Davis" de Joel et Ethan Coen.

Christophe Chabert | Dimanche 19 mai 2013

Cannes – Jour 4 : psy-folk

Le déluge s’est donc abattu sur Cannes. Ce fut un joyeux bordel qui a plongé une partie des festivaliers dans la morosité, ce que l’émeute à l’entrée de la projection presse d’Inside Llewin Davis n’a fait qu’intensifier. Pourtant, ce fut sans doute la plus belle journée en matière de cinéma depuis le début de ce Cannes 2013 ; enfin, a-t-on envie de dire, car jusqu’ici, la compétition n’avait pas tout à fait tenu ses promesses. Avant d’en venir aux deux très gros morceaux de ce samedi, un mot sur Grand central de Rebecca Zlotowski. Histoire d’amour adultère et portrait d’une équipe s’occupant de l’entretien d’une centrale nucléaire, le film reproduit, avec plus d’ambition et de maîtrise, les qualités et les défauts de son précédent Belle épine. Zlotowski aime peindre des environnements forts et y implanter des enjeux intimes, mais les deux ne s’interpénètrent jamais vraiment. Les séquences dans la centrale sont assez impressionnantes, reprenant des codes importés du thriller ou du film d’horreur, et la cinéaste y décrit avec précision

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Le Passé

ECRANS | Pour son premier film tourné hors d’Iran, Asghar Farhadi prouve à nouveau qu’il est un des cinéastes importants apparus durant la dernière décennie. Mais ce drame du non-dit et du malentendu souffre de la virtuosité de son auteur, un peu trop sûr de son talent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Samedi 18 mai 2013

Le Passé

Il n’aura pas fallu longtemps à Asghar Farhadi pour devenir la star du cinéma d’auteur mondial. Découvert par les cinéphiles avec le très fort A propos d’Elly, puis couvert de récompenses — ours d’or, césar, oscar — et adoubé par le grand public pour Une séparation, le voilà qui quitte son Iran natal pour tenter l’aventure en français dans le texte avec Le Passé. Il faut rappeler ce qui a fait la force du cinéma de Farhadi : une vision inédite des classes moyennes iraniennes, dont les cas de conscience exposés dans des récits puissants et brillamment construits avaient quelque chose d’universel, et que le cinéaste parvenait à faire vivre grâce à des mises en scènes tendues comme des thrillers. Le Passé peut d’abord  se regarder comme un grand jeu des sept erreurs : qu’est-ce qui reste du Farhadi iranien dans sa version française, et qu’est-ce qui s’en écarte ? La classe moyenne est toujours au centre du récit, mais comme une donnée presque routinière, et le choc des cultures entre un mari iranien et sa femme française, qui plus est vivant avec un nouvel amant d’origine algérienn

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Cannes ou le petit air des (h)auteurs

ECRANS | Le festival de Cannes a à peine commencé, et il est déjà temps de pointer les déceptions et les bonnes surprises de sa sélection qui, une fois n’est pas coutume, ne sont pas là où on les attendait. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Vendredi 17 mai 2013

Cannes ou le petit air des (h)auteurs

Bizarre, bizarre. Alors qu’on attaquait plutôt confiant ce 66e festival de Cannes, sa compétition nous a assez vite brinquebalé d’un sentiment à l’autre, au point de ne plus savoir dès le troisième jour à quel saint se vouer. Ainsi, que pouvait-on attendre du Gatsby le magnifique signé Baz Luhrmann en ouverture ? Pas grand-chose, sinon un film tapis rouge calibré pour monopoliser l’attention et garantir le minimum festif pour lancer la grand-messe cannoise. Surprise, Gatsby vaut infiniment plus que cela, et Luhrmann a réussi à s’emparer de manière fort pertinente du roman de Fitzgerald, cherchant à travers les ruptures de sa mise en scène à en capter les humeurs. De l’euphorie 3D pleine d’anachronismes pop de la première partie à la progressive nudité d’une seconde heure qui plonge dans le mélodrame, mais surtout dans le spleen et les regrets, Gatsby le magnifique enchante et déchante en deux temps et, bien sûr, beaucoup de mouvements — à commencer par ceux, parfaitement dosés, d’un impressionnant Leonardo Di Caprio. À l’inverse, on pouvait légitimement espérer de Fra

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Cannes - Jour 2 : du vieux avec des jeunes

ECRANS | "Jeune et Jolie" de François Ozon. "The Bling ring" de Sofia Coppola. "A touch of sin" de Jia Zhang-ke.

Christophe Chabert | Jeudi 16 mai 2013

Cannes - Jour 2 : du vieux avec des jeunes

Ce deuxième jour — moins pluvieux que ce qui avait été annoncé — a marqué l’irruption de la jeunesse dans les différentes sélections. Pas la jeunesse des cinéastes, mais la jeunesse comme sujet d’étude. Ce qui, en soi, dit déjà la limite de Jeune et jolie de François Ozon (en compétition) et The Bling ring de Sofia Coppola (en ouverture d’Un certain regard) : deux films qui prétendent faire un point sur la jeunesse contemporaine, mais qui n’en gardent en définitive qu’une matière à dissertation, sentimentalo-cul chez Ozon, sociologique chez Coppola. Jeune et jolie est en cela particulièrement contestable. Il attrape son héroïne, Isabelle (Marine Vacth, très bien, même si le film aurait pu lui ouvrir une palette d’émotions encore plus grande), dix-sept piges, dans la lunette d’une paire de jumelles, sur une plage déserte, en plein bronzage topless. Ozon s’offre un effet de signature très visible par rapport à son œuvre, mais c’est une fausse piste ; pas de voyeurisme là-dedans, mais le portrait en «quatre saisons et quatre ch

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Cannes - Jour 1 : attention ! film méchant…

ECRANS | "Heli" d’Amat Escalante

Christophe Chabert | Mercredi 15 mai 2013

Cannes - Jour 1 : attention ! film méchant…

Il y a du monde cette année à Cannes. L’explication facile serait de dire que la présence de Steven Spielberg comme président du jury et l’annonce d’une pléthore de stars dans les divers films de la compétition ont attiré le chaland. Il n’a pas été déçu par la disponibilité dudit Spielberg, qui signait des autographes à la sortie de la conférence de presse, puis par la classe internationale d’un Leonardo Di Caprio dont l’étoffe d’acteur mythique, à la hauteur d’un Pacino ou d’un De Niro, se peaufine film après film — et sa prestation grandiose dans Gatsby le magnifique le prouve encore. Il se trouve que, par ailleurs, il pleut cette année à Cannes. Et pas qu’un peu. Le souvenir du déluge tombé lors du premier dimanche de l’édition 2012 est dans toutes les têtes et les prévisions météo n’annoncent rien de bon pour les jours à venir. Le festivalier était donc déjà trempé jusqu’à l’os, et nous avons dû subir notre première longue queue au milieu d’une foule de parapluies serrés pour pouvoir accéder au  film en compétitio

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Cannes, l’exception française…

ECRANS | De quoi le 66e festival de Cannes (du 15 au 26 mai) sera-t-il fait ? Les films français et américains trustent majoritairement les sélections, les grands cinéastes sont au rendez-vous de la compétition et les sections parallèles promettent leur lot de découvertes… Pendant ce temps, en coulisses, le cinéma hexagonal s’agite et s’inquiète. Christophe Chabert

François Cau | Mardi 14 mai 2013

Cannes, l’exception française…

Alors que débute le 66e festival de Cannes – avec en ouverture la version Baz Luhrmann, attendue comme kitsch et mélodramatique, de Gatsby le magnifique – le cinéma français est en émoi. Après l’adoption de la nouvelle convention collective fixant la rémunération des techniciens, les syndicats de producteurs indépendants et une poignée de cinéastes sont montés au créneau pour protester contre ce texte qu’ils jugent mortel pour une partie des films produits dans l’hexagone. Comme si cela ne suffisait pas, la Commission européenne s’apprête à négocier de nouveaux accords de libéralisation commerciale avec les États-Unis, pour lesquels la question de l’exception culturelle serait dans la balance. Autant dire que ce qui s’annonçait comme une belle fête pourrait s’avérer plus houleuse que prévue… Sans parler de la crise, cette foutue crise dont les effets devraient aussi se faire sentir du côté du marché du film, sinon dans le nombre de festivaliers accrédités. Promesses pour une grand-messe

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