"Rara" de Pepa San Martín : la défaite des mères

ECRANS | de Pepa San Martín (Arg-Chil, 1h28) avec Mariana Loyola, Agustina Muñoz, Julia Lübbert…

Vincent Raymond | Mardi 20 juin 2017

Photo : © DR


Le Chili, de nos jours. Sara, dite Rara, et sa sœur Cata, vivent sous le toit de leur mère partageant son existence avec une femme. Rien de bien extraordinaire pour les fillettes, qui pourtant doivent se montrer discrètes sur le sujet : leur père et le contexte ambiant ne sont guère progressistes…

Plus jamais seul, La Visita, aujourd'hui Rara et très bientôt La Région Sauvage… Ces derniers mois, le cinéma sud-américain traite avec insistance des questions LGBT. De sa diabolisation principalement et de la honte (ou de la crainte) pour les familles à avouer que l'un des leurs est homosexuel·le, comme si une vague de moralisme rétrograde avait englouti le continent. En réaction, on risque de voir fleurir beaucoup de films-dossiers inspirés d'histoires vraies, tels que celui-ci, montrant comme une juge s'est vue dessaisie de la garde de ses filles à cause de son orientation homosexuelle.

Si Rara se bornait à cela, il serait tout juste illustratif, genre “mercredi-de-la-vie” ; il joue en sus sur un ressort inattendu : l'attitude ambiguë de Rara. Comme toutes les adolescentes, et beaucoup d'enfants de divorcés, elle instrumentalise ses parents pour satisfaire telle ou telle faveur. Mais les conséquences de ce jeu habituellement “innocent” sont ici dévastatrices.


Rara

De Pepa San Martin (Arg-Chi, 1h28) avec Julia Lübbert, Emilia Ossandon... Depuis que leurs parents se sont séparés, Sarah et sa petite soeur vivent avec leur mère dont le nouveau partenaire est une femme.
Cinéma Comœdia 13 avenue Berthelot Lyon 7e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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La flamme de sa vie : "Dragons 3 : Le monde caché"

Animation | De Dean DeBlois (É-U, 1h34) avec les voix (v.o.) de Jay Baruchel, America Ferrara, F. Murray Abraham, Cate Blanchett…

Vincent Raymond | Mardi 5 février 2019

La flamme de sa vie :

Mâle alpha et donc roi des dragons, Krokmou n’est plus tout à fait le seul survivant de son espèce : une femelle Furie Éclair existe et elle est entre les mains de Grimmel, un féroce exterminateur de dragons. Harold et Astrid vont devoir faire feu de tout bois pour le sauver, ainsi que leur village… Cela devait arriver. Non pas qu’un troisième volet de la franchise méga-rentable voie le jour, mais que Krokmou fasse des petits. Encore faut-il qu’il déclare au préalable sa flamme à sa dulcinée, ce qui donne lieu à une réjouissante parade où l’animal, mélange indéfinissable de félin et de saurien, balance entre le grotesque et le touchant de l’ado faisant sa cour. Harold et Astrid en étant au même stade (avec des roucoulades moins dandinantes, il est vrai), cet opus printanier exhale une fragrance saison des amours, soutenue par la thématique secondaire du film : la question du détachement, doublement métaphorisée. Car si les appariements entre jeunes entraînent le départ du nid familial, la découverte d’un nouveau monde perdu où les dragons peuvent vivre en paix implique la fin de

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Le polar et la manière : "Laissez bronzer les cadavres"

Polar | Adaptation visuellement pétaradante du premier roman de Manchette & Bastid, ce pur manifeste cinématographique fascine par son inextinguible obstination à travailler la forme. Une expérience de polar à la fois vintage et contemporaine.

Vincent Raymond | Mardi 17 octobre 2017

Le polar et la manière :

Après un braquage sanglant de 250kg d’or en barres, Rhino et sa bande se sont mis au vert dans la vaste ruine d’une artiste peu regardante. Mais des invités-surprises se joignent à la troupe : deux femmes, un enfant, ainsi qu’une paire de motards de la police. Ça, c’est plus gênant… La bonne grosse mandale qui claque sur l’oreille et assourdit jusqu’à faire voir des étoiles : voilà, en substance, l’effet de souffle produit par Laissez bronzer les cadavres. Haletant dès son ouverture immersive, le troisième long-métrage du duo Cattet & Forzani évoque par son foisonnement d’idées formelles et sa remise en question incessante le rejeton issu d'une union entre Pierrot le Fou, Ne nous fâchons pas et Persona. Jouer au Éros Peuplé de visages et de figures arrachés à tous les univers (un ex-boxeur ici, là le meneur de Trust, ailleurs une star du porno des années 1970 et partout des totems du cinéma d’auteur comme Elina Löwensohn ou Marc Barbé

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Pasolini

ECRANS | D’Abel Ferrara (Ita-Fr, 1h24) avec Willem Daffoe, Ninetto Davoli…

Christophe Chabert | Mardi 23 décembre 2014

Pasolini

Etre ou ne pas être un biopic, là est la question qui se pose à tout cinéaste qui se respecte abordant la vie d’un homme célèbre. Pasolini vu par Ferrara n’est pas plus une bio filmée de l’auteur d’Accatone que ne l’était le Saint Laurent de Bonello ; ladite vie est réduite aux dernières vingt-quatre heures du romancier-réalisateur-essayiste, mais Ferrara crée des trouées de fiction dans sa chronologie : les images de Salo, des extraits de Pétrole, grande œuvre romanesque inachevée, ou un article polémique sur le monde contemporain deviennent les réels événements de la première partie, de loin ce que Ferrara a tourné de mieux depuis des lustres. Pasolini — et son interprète, Willem Daffoe, excellent — avance d’un pas serein vers une fin dont il semble avoir la prémonition, comme en témoigne cette scène magnifiquement mise en scène où la caméra accompagne son retour dans sa famille sans effusion, dans une harmonie retrouvée où chacun reprend naturellement sa place. La manière dont Ferrara adapte à l’écran les bribes de son dernier roma

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Apocalypse No(w) ?

CONNAITRE | Entre supposées prédictions mayas, sortie de "4h44, dernier jour sur terre", le nouveau film d'Abel Ferrara, et soirées labellisées «fin du monde», tout semble converger vers un 21 décembre apocalyptique – même si on ne fera que s'y bourrer la gueule. Peu étonnant quand on songe que ladite fin du monde est vieille comme... le monde. Stéphane Duchêne

Stéphane Duchêne | Vendredi 14 décembre 2012

Apocalypse No(w) ?

«Dans le roman qu'est l'histoire du monde, rien ne m'a plus impressionné que le spectacle de cette ville jadis grande et belle, désormais renversée, désolée, perdue […], envahie par les arbres sur des kilomètres à la ronde, sans même un nom pour la distinguer». Ce pourrait être la voix-off du survivant d'un film post-apocalyptique déambulant dans Londres, New-York, Paris, Lyon... Ce ne sont "que" les mots de John Lloyd Stephens, découvrant au XIXe siècle la splendeur passée d'une ancienne ville maya mangée par la jungle du Yucatan. Ces mêmes Mayas dont le calendrier aurait prévu la fin du monde pour le 21 décembre 2012. Peu importe que la NASA elle-même ait démentie ces rumeurs dont les illuminés, les conspirationnistes et les survivalistes font leur miel.   Qu'on la nomme Apocalypse («révélation» dans la Bible) ou Armageddon (d'Harmaguédon, le "Waterloo" hébreu du Livre de l'Apocalypse), la fin du monde est depuis toujours le sujet de conversation p

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4h44, dernier jour sur terre

ECRANS | Si l’on devait mesurer la qualité d’un film à la sincérité de son auteur, il n’y aurait aucun doute : 4h44 est un chef-d’œuvre, Abel Ferrara ayant (...)

Christophe Chabert | Mardi 11 décembre 2012

4h44, dernier jour sur terre

Si l’on devait mesurer la qualité d’un film à la sincérité de son auteur, il n’y aurait aucun doute : 4h44 est un chef-d’œuvre, Abel Ferrara ayant définitivement renoncé à toute volonté de séduction pour une expression spontanée et éminemment personnelle de son art. En regardant la fin du monde depuis un loft new-yorkais et le couple qui l’occupe — Skye, une jeune peintre, et Cisco, un ancien junkie — Ferrara met en scène ce qui reste de l’humanité quand celle-ci s’apprête à partir en fumée : l’amour physique, les regrets, la colère, la résignation…  L’extérieur, il ne le filme que via des écrans (de télé, de smartphone, d’ordinateur) ou aux fenêtres des voisins dont le comportement, désespéré ou absurdement quotidien, reflète en petites touches impressionnistes cette sensation d’inéluctable. Le risque de cette démarche anti-spectaculaire, c’est de flirter avec le vide intégral ; c’est flagrant quand Ferrara tente de relancer sa machine par de maigres soubresauts scénaristiques : ainsi de la dispute entre le couple, qui conduit à la seule scène cassant le huis clos (les retrouvailles entre Cisco et son frère amènent ici le film à un quas

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The King of New York

ECRANS | Abel Ferrara Carlotta

Christophe Chabert | Lundi 22 octobre 2012

The King of New York

Frank White sort de prison, et c’est déjà un fantôme. Il monte dans une limousine, les lumières de la ville se reflètent sur les vitres et laissent apparaître son visage impassible. Difficile de voir en lui le «roi de New York» annoncé par le titre, un parrain du trafic de drogue portant un projet pour racheter ses crimes : fonder un hôpital pour les enfants des rues. L’introduction mélancolique du film de Ferrara laisse donc peu de doute sur l’issue tragique réservée à ce Robin des Bois qui arrive à tenir en respect les gangsters de toutes origines. Il ne lutte plus contre personne, malgré la violence qui l’entoure et la pression incessante d’une police bien décidée à le remettre à l’ombre dans le pire des cas, à l’abattre dans le meilleur. Frank White lutte avec lui-même, avec son âme tourmentée. Avant qu’il ne croise la route d’Harvey Keitel et ne lui offre le personnage, encore plus déglingué, de son Bad Lieutenant, Ferrara avait choisi Christopher Walken comme l’incarnation la plus pertinente de son cinéma du pêché et du salut, version extrême de celui de Scorsese. Dans tous les films qu’il lui confiera ensuite, Walken sera toujours un ectoplasme,

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Nos funérailles

ECRANS | Abel Ferrara Filmedia

Christophe Chabert | Mardi 10 avril 2012

Nos funérailles

Depuis longtemps épuisé dans sa précédente édition DVD, Nos funérailles était devenu un objet de culte, même pour ceux qui ne partagent pas une passion démesurée pour son auteur Abel Ferrara. Il faut dire que non seulement celui-ci était, au moment de la sortie, dans sa phase la plus créative (avec King of New York, Bad Lieutenant, Snake Eyes et même son étrange version de Body snatchers), mais aussi car Nos funérailles relève d’un classicisme à part dans son œuvre. Il appartient à un genre, le film de gangsters, codifié et face auquel Ferrara adopte une posture humble et respectueuse. Il s’agit d’observer la désagrégation d’une fratrie mafieuse suite à l’assassinat de l’un des leurs, commis avant même le début du film. Image d’autant plus marquante que le cadavre a les traits de Vincent Gallo, lui aussi en plein boum de sa carrière, et l’on se doute bien que Ferrara ne fera pas que filmer ce comédien archi-charismatique dans une posture de gisant. Les flashbacks vont donc éclairer les racines du drame, et surtout montrer qu’aux activités illégales des frangins (magistralement campés par Chris Penn et Christopher Walk

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L'Ange de la vengeance

ECRANS | ABEL FERRARA Aquarelle/Seven 7

Dorotée Aznar | Jeudi 27 mars 2008

L'Ange de la vengeance

Deuxième film d'Abel Ferrara, pas encore sorti des bas-fonds new-yorkais qui irriguent l'oppressante première partie de son œuvre, L'Ange de la vengeance possède le cachet cheap et sale d'un cinéma tourné à l'arraché, à l'énergie mais avec une sincérité sans faille. Le titre original Ms. 45 (rien à voir, rassurez-vous, avec l'horrible MR 73 !) dit mieux que son emphatique traduction française de quoi le film retourne : une demoiselle sourde et muette nommée Thana (comme Thanatos : attention, symbole !), se fait violer deux fois dans la même journée, mais bute son dernier agresseur puis récupère le magnum 45 avec lequel il la menaçait. Elle se transforme alors en justicière nocturne, flinguant sauvagement tout ce qui porte couilles et se montre un peu entreprenant avec la gente féminine. De la névrosée fragile à la névropathe déterminée, de la vierge effrayée à l'archange exterminant toute trace de sexualité (c'est déguisée en nonne qu'elle orchestre le carnage final), la transformation de Thana est aussi la métamorphose de son actrice, Zoé Tamerlis, qui retravaillera avec Ferrara pour le scénario de Bad Lieutenant, avant de connaître une overdose fatale. Faisant apparaître progress

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