"Ava" de Léa Mysius : une jeune fille en fleur avant l'ombre

Le Film de la Semaine | Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des Fantômes d’Ismaël) avec ce film troublant et troublé, ivre de la séduction solaire de la jeune Noée Abita.

Vincent Raymond | Mardi 20 juin 2017

Photo : © DR


Ava a treize ans, une mère célibataire fantasque, une petite sœur au biberon et une maladie qui va la rendre aveugle à la fin des grandes vacances. Loin de s'apitoyer sur son sort, l'ado profite de ce qui lui reste de vue pour longer les marges avec un jeune gitan qui la fascine…

Bonne pioche pour la Semaine de la Critique que ce premier long-métrage de Léa Mysius, tout à la fois empli de la vitalité rebelle de la jeunesse et confronté à l'inéluctable d'une disparition précoce. Poème sensoriel débarrassé d'un ancrage forcené au réalisme, Ava s'octroie des parenthèses de folie douce lorsqu'il s'agit d'évoquer le ressenti de la liberté, le frisson de l'incertain. Une révolte métaphorique dans une fuite à la poursuite de la beauté, où la suggestion discrète l'emporte sur la pataude monstration.

Garde à vue

On sait combien un film peut se trouver transfiguré par son acteur·trice grâce à l'accord intime entre l'interprète et son personnage. Ce que livre ici la débutante Noée Abita tient de la vibration : à l'âge des métamorphoses, avec son regard fixe et sa moue évoquant Adèle Exarchopoulos ou L'Effrontée ayant intériorisé tous ses désirs pour mieux les saisir, elle offre simultanément un visage d'innocence enfantine et une stupéfiante gravité. C'est dans l'absence d'effet de performances ou d'outrances en skaï guimauve qu'elle révèle sa puissance. Less is always more.

À sa nature bouleversante répond la présence familière de Laure Calamy, idéale ici dans un de ces emplois de cyclothymiques extraverties qu'on lui connaît — celui de la mère. Longtemps silhouette, devenue visage, puis second rôle régulier et sympathique, la comédienne va se trouver simultanément à l'affiche de nombreux films par le hasard de sorties concomitantes. Pour un·e interprète, la tentation est immense de répondre à toutes les sollicitations, qui sont autant de déclarations d'amour émanant des cinéastes ; grand est alors le risque de se “berléaniser”. Souhaitons-lui, pour maintenir ce désir intact, de préserver sa part de mystère en se montrant plus rare. Ou sélective.

Ava de Léa Mysius (Fr, 1h45) avec Noée Abita, Laure Calamy, Juan Cano…


Ava

De Léa Mysius (Fr, 1h45) avec Noée Abita, Laure Calamy... Ava, 13 ans, est en vacances au bord de l'océan quand elle apprend qu'elle va perdre la vue plus vite que prévu. Sa mère décide de faire comme si de rien n’était pour passer le plus bel été de leur vie. Ava affronte le problème à sa manière. Elle vole un grand chien noir qui appartient à un jeune homme en fuite…
Le Club 9 bis, rue Phalanstère Grenoble
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Lyon Art Paper au Palais Bondy

Dessin | Le dessin est un médium qui a le vent en poupe depuis quelques années. Depuis 2016, il a même un salon qui lui est entièrement dédié à Lyon : Lyon Art Paper, (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mercredi 7 octobre 2020

Lyon Art Paper au Palais Bondy

Le dessin est un médium qui a le vent en poupe depuis quelques années. Depuis 2016, il a même un salon qui lui est entièrement dédié à Lyon : Lyon Art Paper, du 7 au 11 octobre au Palais Bondy. On pourra y découvrir cette année quelque 600 œuvres signées par presque soixante-dix artistes contemporains, s’exprimant aussi bien à travers le crayon, que le fusain, l’aquarelle, le collage, voire des outils numériques… Cette édition 2020 a pour invité d’honneur l’artiste néerlandais Pat Andrea (né en 1942). Son œuvre singulière et osée met en scène surtout des jeunes femmes en proie à d’étranges métamorphoses, ou figurées dans des scènes à haute teneur fantasmatique.

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Nouvelles Voix en Beaujolais ne se tait pas

Festival | Alors qu'un certain nombre de festivals tentent de résister à la fatalité — Les Musicales du Parc des Oiseaux pour son édition du cinquantenaire qui (...)

Stéphane Duchêne | Vendredi 11 septembre 2020

Nouvelles Voix en Beaujolais ne se tait pas

Alors qu'un certain nombre de festivals tentent de résister à la fatalité — Les Musicales du Parc des Oiseaux pour son édition du cinquantenaire qui s'achève le 13 septembre ou le Ninkasi Festival — Nouvelles Voix en Beaujolais a décidé lui aussi de passer entre les gouttelettes et les micro-particules. Mais en se concentrant plus que jamais sur sa vocation première à savoir la découverte de... nouvelles voix. Ainsi pourra-t-on (re)découvrir des artistes à l'univers singulier tels que P.R2B et notre bien aimée Cavale mais aussi Fils Cara, Clara Ysé, Lonny, Le Noiseur et d'autres. Tout ce petit monde se produisant en ordre dispersé entre le Théâtre de Villefranche et diverses salles de l'agglomération caladoise (Centre Culturel de Jassans, Théâtre de Gleizé, Villa Hispanica, Salle des Échevins). Rendez-vous du 17 au 20

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Mariée dans l’ânée : "Antoinette dans les Cévennes" de Caroline Vignal

Comédie | ★★★☆☆ De Caroline Vignal (Fr, 1h35) avec Laure Calamy, Benjamin Lavernhe, Olivia Côte…

Vincent Raymond | Mercredi 9 septembre 2020

Mariée dans l’ânée :

Institutrice et maîtresse du père d’une de ses élève, Antoinette décide de faire une surprise à son amant en le retrouvant dans les Cévennes où il doit randonner en famille avec un âne. Menant Patrick, un baudet têtu, elle part à l’aventure… Moquant les citadins et leurs lubies de reconnexion avec une “nature authentique” (dans des circuits ultra cadrés), ce trotte-movie sentimentalo-burlesque sort des sentiers de la prévisibilité grâce notamment à un défilé de personnages secondaires — dont la légitime de l’amant, subtilement campée par Olivia Côte —, parce qu’il constitue également la rencontre entre un rôle et une actrice. Abonnée aux seconds plans depuis une petite dizaine d’années, souvent employée sur un registre de légèreté fo-folle qui la piégeait, Laure Calamy avait accédé avec Nos Batailles et Ava à des personnages plus nuancés mais trop courts ; rebelote dans Seules les bêtes — film choral oblige. Elle s’épanouit ici totalement avec cette partition du mineur au majeur que Caroline Vignal

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Cavale, l'échappée belle

Portrait | On a connu Ambre Pretceille au micro de Taïni & Strongs, quintet rock où elle pétaradait en un mélange de rage volcanique et de glam attitude. La revoici transfigurée en Cavale, nouveau projet d'une jeune femme qui après quelques années d'incertitudes s'est retrouvée pleinement. Et le prouve ce printemps avec un EP en forme de remarquable échappée pop.

Stéphane Duchêne | Mercredi 20 mai 2020

Cavale, l'échappée belle

C'est l'histoire d'une jeune femme qui kidnappe un père de famille dans la rue pour en faire la rock star qui sauvera sa génération : « un Jésus Christ avec une gueule de cow-boy ». Il s'appelle Slim, elle s'appelle Cavale. Ils sont les héros de Cowboy Mouth, une pièce écrite en 1971 — et dans un premier temps jouée — par la rockeuse-poétesse Patti Smith et le dramaturge Sam Shepard. C'est en travaillant ce texte au cours d'une formation de comédienne qu'Ambre Pretceille a eu une révélation : « Robert Castle le metteur en scène m'a dit qu'il se passait quelque chose pour moi avec ce rôle, de le garder quelque part, que j'en ferai quelque chose. C'était très sensoriel, et même assez perturbant. » De là, les choses s'emboîtent et c'est ainsi que naît Cavale, son nouveau projet musical – qui portera donc le nom de l'héroïne de Cowboy Mouth, sur lequel elle patine depuis trop longtemps. C'est qu'Ambre a eu bien du mal à rebondir après la séparation de

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Aurélien Cavagna, le cœur léger

Humour | Aurélien Cavagna, que l’on connaissait pour sa participation au duo Camil et Aurel, présente son premier seul en scène, Cri du cœur. À retrouver tous les mardis jusqu'à fin mars, à l’Espace Gerson. Poétique et drôle.

Elliott Aubin | Mardi 18 février 2020

Aurélien Cavagna, le cœur léger

Un cri du cœur, une ode à la vie : pendant près d’une heure et demie, Aurélien Cavagna se dévoile et s’en donne à cœur joie. Tout commence au collège. À 13 ans, on lui détecte un grave problème cardiaque. Opéré, il sera condamné à vivre avec un pacemaker. Entre les frustrations d’une adolescence brimée et les fantasmes d’une vie d’excès, Aurélien aurait pu choisir la rancœur, mais au contraire, il s’est peut-être dit qu’il y avait là surtout de quoi nourrir un spectacle. Au cours de son récit, Aurélien jouera une dizaine de personnages : les caricatures de ses parents, son propre cœur repeint en « vieil acteur français », son premier amour mais aussi son médecin à l’occasion d’une consultation hilarante. Quant à son personnage, il sait très vite le rendre à la fois attachant par l'innocence qu'il incarne et drôle par le côté naïf de celui qui subit les événements. En avoir sur le cœur Entre jeux de mots et autodérision, sa prestation sera rythmée par des intermèdes musicaux très réussis, qui viennent ponctu

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Auto-psy d’un frontiste : "La Cravate"

Le Film de la Semaine | De l’espoir à la désillusion, le parcours d’un jeune militant FN lors de la campagne pour l’élection présidentielle 2017. Un portrait documentaire mâtiné d’auto-analyse reposant sur un dispositif ingénieux signé par les auteurs du remarqué La Sociologue et l’Ourson.

Vincent Raymond | Mardi 4 février 2020

Auto-psy d’un frontiste :

2017, dans le Nord de la France. Bastien, vingt ans à peine, est déjà un militant chevronné du FN. Auprès de son délégué départemental, guère plus âgé que lui, il prépare la campagne de Marine Le Pen et rêve d’intégrer les hautes sphères du parti. Une caméra le suit durant quelques mois… Déjà auteurs d’un très réussi documentaire conjuguant un dispositif original et une thématique sociétale on ne peut plus clivante (La Sociologue et l’Ourson, consacré au projet de loi du Mariage pour tous), Mathias Théry & Étienne Chaillou n’ont pas choisi la facilité avec ce sujet qu’on devine à mille lieues de leurs affinités politiques. Mais c’est sans ironie ni dédain, avec la sincère curiosité de sociologues (pour ne pas dire d’anthropologues) qu’ils s’attachent aux pas de leur “personnage“, histoire de comprendre la logique de son embrigadement, la dialectique du parti qu’il a rejoint et ses aspirations personnelles. Le terme de “personnage“, renvoyant ordinaire

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Gavalda remix : "Je voudrais que quelqu'un m'attende quelque part"

Drame | Jean-Pierre, qui s’est jadis rêvé comédien, a depuis rejoint avec succès le négoce des vins. Aîné d’une fratrie comptant Juliette (une prof démangée par l’écriture et tout juste enceinte), Mathieu, employé timide et Margaux, photographe en galère, il traverse une phase difficile…

Vincent Raymond | Mardi 21 janvier 2020

Gavalda remix :

En transposant à l’écran l’ouvrage homonyme d’Anna Gavalda, Arnaud Viard s’est attelé à un double défi. D’abord, d’unifier les nouvelles du recueil en une seule trame narrative sur le modèle de ce qu’avait accompli Robert Altman à partir de Neuf histoires et un poème de Carver pour bâtir son Short Cuts. Ensuite, de prendre le risque de décevoir les millions (oui oui) de lecteurs — voire adulateurs — de l’autrice qui avaient pu se forger du recueil leurs propres images. On ne contestera pas l’option choisie, évitant le morcellement du film à sketches, ni le choix de la distribution (les comédiennes et comédiens sont globalement bien trouvés, en particulier Rouve et Taglioni, quand la douleur les traverse comme un fantôme puis les habite). Mais quelle plaie de devoir, encore et toujours, subir ces destins de familles parisiennes pseudo normales, c’est-à-dire forcément pourvues d’une gentilhommière en province ou en grande couronne, où l’on se rend pour les anniversaires d’ancêtres et la Noël (et les chamailleries afférentes). Il y a quand même une douce contradic

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"Une des dernières soirées de Carnaval" : troupe d’élite

Théâtre | Donc, cet automne, la pièce qui a reçu tous les éloges (critiques comme spectateurs) était Une des dernières soirées de Carnaval de l’Italien Carlo Goldoni, écrite (...)

Aurélien Martinez | Mercredi 11 décembre 2019

Donc, cet automne, la pièce qui a reçu tous les éloges (critiques comme spectateurs) était Une des dernières soirées de Carnaval de l’Italien Carlo Goldoni, écrite en 1762 et dans laquelle on croise un père opposé au mariage de sa fille et un panel de femmes (l’hypocondriaque agaçante, la plus toute jeune, l’intrigante…) grâce auxquelles on glousse bien. Ce serait vraiment dans les vieux pots que l’on ferait les meilleurs spectacles. D’accord. Une fois cette surprise dépassée, force est de reconnaître que oui, cette proposition a des qualités. La première étant de mettre sur le plateau un grand nombre de comédiens et de comédiennes, et surtout de les laisser jouer sans vouloir leur donner à dire autre chose que ce que Goldoni disait. Le fait que le metteur en scène Clément Hervieu-Léger soit sociétaire de la Comédie-Française n’y est sans doute pas pour rien. Grâce à cette troupe investie, on suit alors avec plaisir la soirée que donne un marchand de tissus vénitien, avec nombre d’invités issus de la bourgeoisie. On les regarde se rencontrer ou se retrouver, jouer aux cartes (quelle scène !) ou encor

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Col de la Croix mourant : "Seules Les Bêtes"

Thriller | Au sein d'une petite communauté montagnarde gelée par l’hiver, la disparition d’une femme provoque des réactions contrastées : indifférence du rude Michel, suspicion de son épouse Alice qui pense que son amant, le solitaire Joseph, n’est pas étranger à l’affaire. Elle n’a pas forcément tort…

Vincent Raymond | Mardi 3 décembre 2019

Col de la Croix mourant :

Retour gagnant pour l’efficace Dominik Moll, toujours à l’aise dans les ambiances psychologiquement glaçantes : le polar de Colin Niel semblait écrit pour qu’il s’empare de ses personnages tourmentés emmitouflés sous plusieurs couches de peaux et de vêtements, et qu’il compose autour de chacun d’entre eux un chapitre — autant dire un fragment — de l’histoire globale, en variant les points de vues. Comme dans Rashōmon de Kurosawa, chaque protagoniste fabrique sa vérité à partir de faits objectifs, de conjectures et de sa propre part de ténèbres. Une situation donnée pour suspecte dans une séquence se révèlera ainsi totalement anodine dans l’autre… mais l’inverse se vérifiera encore plus souvent. Portrait d’une région rurale d’altitude standard (en proie à ses difficultés économiques ordinaires, à la saisonnalité touristique, à l’irruption des urbains aisés s’installant dans les fermes abandonnées…), Seules les bêtes parvient également, par un de ces stupéfiants raccourcis auxquels la modernité nous habitue, à raconter l’étrécissement de la plan

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Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir : "Les Éblouis"

Drame | Depuis que sa famille a rejoint la communauté chrétienne de Luc-Marie, Camille a vu sa mère sortir de son apathie dépressive. Mais les règles et les rites qui lui sont imposés, ainsi qu’à ses frères, l’étouffent. Camille sent bien l’anormalité de cette aliénation souriante, au nom de la foi…

Vincent Raymond | Mardi 19 novembre 2019

Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir :

Dans une semaine faste en films d’épouvante, Les Éblouis ne dépare pas. S’inspirant de ses souvenirs personnels, la comédienne Sarah Suco signe un premier long-métrage d’autant plus effrayant qu’il se passe d’effets en décrivant au jour le jour et à travers les yeux d’une adolescente, les conséquences du mécanisme d’embrigadement sectaire. Comment un loup aux allures débonnaires se déguise en berger pour attirer à lui les proies qu’il a flairées fragiles — en l’occurence, la mère de Camille, dépressive et flétrie dans son existence. Et parvient à tout obtenir d’eux grâce à un conditionnement culpabilisateur. Se revendiquant du christianisme et pratiquant une lecture très personnelle des Écritures, la “communauté“ déviante de Luc-Marie est l’un de ces trop nombreux cercles de fêlés prétendant détenir la Vérité en droite ligne et se permettant sur cette assertion les pires outrages. La preuve que tous les monothéismes peuvent produire des brebis frappadingues — sans parler des polythéismes. S’il est en revanche une vérité indubitable, c’est celle que les interprètes dégagent — sont-ils possédés par les person

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Antoine Russbach : « L’espace cinématographique nous renvoie à nos responsabilités collectives »

3 questions à... | Antoine Russbach signe avec Ceux qui travaillent (présenté à Avignon et Gérardmer) l’un des premiers films francophones les plus percutants de l’année, où il expose en pleine lumière les coulisses du système capitaliste. À voir pour dessiller les consommateurs !

Vincent Raymond | Mardi 24 septembre 2019

Antoine Russbach : « L’espace cinématographique nous renvoie à nos responsabilités collectives »

Quel est le point de départ de ce film ? Antoine Russbach : Au départ, ce film s’inscrivait dans un projet plus vaste, beaucoup trop compliqué et trop cher pour un premier film : Ceux qui travaillent, ceux qui combattent et ceux qui prient, reprenant l’ordre de la société médiévale — ceux qui travaillent étant le tiers-état, les paysans ; ceux qui combattent, la noblesse et puis ceux qui prient le clergé s’occupant de notre âme. Je l’ai scindé en trois et donc ce film se pose la question de qui, aujourd’hui, nous nourrit. Je suis parti de la chaîne de distribution logistique de biens, la manière que l’on a de consommer aujourd’hui. La particularité, c’est que ça parle du travail dans sa finalité avec un personnage d’une classe sociale élevée qui représente le modèle de réussite que l’on peut avoir naïvement dans notre société et qui contient quelque chose de défaillant. ll serait clairement coupable Toutes les décisions que prend votre personnage semblent répondre à une logique pragmatique — même si elles peuvent paraître absurdes, voire inhumaine

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La gueule de l’emploi : "Ceux qui travaillent"

Kapital | Premier arrivé, dernier parti ; costume cravate, droit comme un i… Frank a tout du cadre modèle dans la société de fret maritime où il a gravi tous les échelons. Mais une décision coupable lui vaut d’être licencié. Lui qui se pensait pour toujours dans le camp des vainqueurs va vaciller…

Vincent Raymond | Mardi 24 septembre 2019

La gueule de l’emploi :

Précipité d’économie, de chronique sociale et d’éthique cristallisé en une fiction tragiquement réelle, ce premier long-métrage électrifiant fait d'un Olivier Gourmet marmoréen (et magistral, comme à l’accoutumée) le bras armé du capitalisme sans état d’âme — pléonasme. Antoine Russbach ayant de surcroît l’adresse de ne pas tomber dans le piège du manichéisme, le personnage de Frank gagne en épaisseur humaine au fur et à mesure de sa déchéance et de ses rechutes, puisqu’il comprend être aussi la victime du système dont il se croyait seulement bénéficiaire — “profiteur“ serait plus exact. On le hait en le plaignant à la fois, en particulier lorsqu’il constate la fragilité de sa “réussite” reposant sur le fait qu’il est un tiroir-caisse pour toute sa famille. Exception faite de sa plus jeune fille, encore épargnée par la fièvre consumériste. Et puis Ceux qui travaillent prend à son dernier tiers un chemin dérangeant pour le spectateur, plongeant crûment dans les coulisses des marchés de gros alimentant le confort occidental. Russnach promène alors sa caméra en documentariste, guidé par

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Georges Lavaudant de retour à Fourvière

Théâtre | Il a beau avoir dirigé le Théâtre National de l'Odéon, Lyon et ses alentours sont son jardin. Né à Grenoble, longtemps lié à la maison de la culture de sa (...)

Nadja Pobel | Mardi 4 juin 2019

Georges Lavaudant de retour à Fourvière

Il a beau avoir dirigé le Théâtre National de l'Odéon, Lyon et ses alentours sont son jardin. Né à Grenoble, longtemps lié à la maison de la culture de sa ville, Georges Lavaudant a aussi été un des piliers du TNP de Villeurbanne qu'il co-dirigea avec Planchon entre 1986 et 1996. Fourvière ne lui est pas étranger non plus puisqu'il y fut acteur dans Œdipe roi sous la houlette de Gabriel Monnet et qu'en 2010 et 2014, il ouvrit les festivités respectivement avec La Tempête et Cyrano de Bergerac. C'est dans une forme beaucoup plus dépouillée qu'il revient pour la reprise de L'Orestie vingt ans après l'avoir créée à Paris, toujours dans la traduction de Daniel Loayza. La tragédie d'Eschyle, polar roi parmi les polars, est ici donnée à l'os avec le talent éclatant de Mélodie Richard (épatante notamment dans Les Revenants et La Mouette d'Ostermeier) et Pascal Rénéric qui joue aussi bien chez Macha Makeïeff (La Fuite) que chez Vincent Macaigne ou Cyril Teste et... Lavaudant qu'il retrouve ici pour 2h30 en plein air, sous les étoiles.

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Un café avec Fabienne Ballandras

Photographie | Lieu dédié à l'image, le Bleu du Ciel inaugure cette semaine un nouveau rendez-vous : les cafés photographiques. Un mercredi soir par mois, un artiste (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 21 mai 2019

Un café avec Fabienne Ballandras

Lieu dédié à l'image, le Bleu du Ciel inaugure cette semaine un nouveau rendez-vous : les cafés photographiques. Un mercredi soir par mois, un artiste dialoguera avec un critique d'art et le public, à partir de la projection en images de son travail. L'entrée est libre et la rencontre est agrémentée d'un apéritif. Le premier café photographique, ce mercredi 22 mai à 19h30, sera consacré à l’œuvre de l'artiste lyonnaise Fabienne Ballandras. Explorant l'imagerie de nos sociétés contemporaines (dans les domaines de l'actualité géopolitique, sociale, économique, judiciaire...), Fabienne Ballandras la déconstruit à travers la construction de maquettes en modèle réduit qu'elle photographie ensuite. Grâce à ce procédé étonnant, l'artiste établit une distance critique (avec nos représentations de la guerre ou de la crise écologique, par exemple), et met en exergue les codes esthétiques de nos manières de percevoir le monde. Un deuxième café photographique est prévu

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Liao Yiwu, un poète au cœur des ténèbres

Assises du Roman | Cette année, en lieu et place du traditionnel Grand entretien, Les Assises s'ouvriront par une rencontre avec trois artistes dissidents : aux côtés de l'écrivain égyptien Alla El Aswany et de la photographe iranienne Reihane Taravati, on pourra découvrir le très rare Liao Yiwu, poète chinois réfugié à Berlin, dont le destin et l'œuvre ont basculé durant les événements de Tian'anmen, le 4 juin 1989.

Stéphane Duchêne | Mardi 14 mai 2019

Liao Yiwu, un poète au cœur des ténèbres

Il y a trente ans, le 5 juin 1989, une image tournée et photographiée par des journalistes étrangers fait le tour du monde : place Tian'anmen à Pékin, un jeune homme, chemise blanche, pantalon noir, se dresse devant une colonne de 17 chars de l'armée chinoise pour empêcher sa progression, armé des seuls sacs plastique qui pendent au bout de bras qu'il agite comme pour ordonner aux tanks de rebrousser chemin. Lorsqu'il escalade le char de tête pour tenter, sans doute et en vain, de parlementer, on entend au loin, pétarader des coups de feu. Après plusieurs minutes de ce drôle de spectacle, l'homme est écarté par trois silhouettes et entre dans l'éternité alors même que plus personne n'aura jamais de nouvelles de lui. Il s'appellerait Wang Weilin mais la chose ne sera jamais confirmée. Tout comme son sort : arrêté ; exécuté, condamné, il pourrait aussi, selon certaines rumeurs, semblables à celles de l'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours, être toujours en vie et se terrer quelque part dans la vaste Chine. On n'en saura pas tellement plus sur l

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Vies, modes d’emploi : "Les Grands Squelettes"

Drame | De Philippe Ramos (Fr, 1h10) avec Melvil Poupaud, Denis Lavant, Anne Azoulay…

Vincent Raymond | Mardi 9 avril 2019

Vies, modes d’emploi :

Une heure dans la vie de passants ; une heure parmi leurs pensées, leurs désirs, leurs amours, leurs douleurs. Une heure empruntée à chacune et chacun, figée dans le grand manège de la journée et du monde… Impossible de ne pas penser d’entrée à La Jetée (1962) de Chris Marker, référence obligée lorsqu’un cinéaste s’aventure dans un film à narration photographique. Au-delà de la performance ou du gadget, la forme doit servir le fond et c’est bien entendu le cas ici — au reste, Philippe Ramos avait déjà montré son appétence pour les tableaux fixes dans l’excellent Fou d’amour. En saisissant au vol des individus lambda, en s’immisçant dans leur course ordinaire, il réalise des instantanés de leur vie, au plus intime de leur psyché et de leur affect. L’interruption de leurs mouvements rend leur voix plus audible et l’oreille plus captive aux inflexions ténues de leurs confessions : ce qu’ils se disent à part soi, ils ne le confieraient sans doute pas à des tiers. Tout juste long-métrage,

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L'Amour flou de Rodanski

Théâtre | Un grand écart. On avait laissé Georges Lavaudant avec un Hôtel Feydeau pénible, tellement moins fin que le jubilatoire Chapeau de paille d'Italie avec lequel (...)

Nadja Pobel | Mercredi 13 février 2019

L'Amour flou de Rodanski

Un grand écart. On avait laissé Georges Lavaudant avec un Hôtel Feydeau pénible, tellement moins fin que le jubilatoire Chapeau de paille d'Italie avec lequel on fait sa connaissance. Le voici de retour avec Le Rosaire des voluptés épineuses qu'il amène sur les terres lyonnaises de son auteur Stanislas Rodanski. On retrouve d'emblée l'espace scénique mangé par une table allongée, celle de son somptueux La Rose et la hache. Ici, elle est en version rococo car le metteur en scène nous embarque dans une rêverie romantique allemande où l'on croise la rivière Neckar et Heidelberg, bien que Rodanski ne soit en rien contemporain de Hölderlin puisqu'il décède en 1981 (en hôpital psychiatrique où il aura passé la moitié de sa vie). Dans un décor au cordeau, en images, projection et films de son fidèle compagnon Jean-Pierre Vergier, avec son propre travail sculptural des lumières, Lavaudant ne rend pas pour autant ce texte surréaliste lisible, à la lisière de la mort et du vivant dans lequel un dandy disserte avec une femme aux noms multiples. Peut-être n'est-elle qu'une apparition post-mortem. Alambiquées, ces 70 mi

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Pince-Mi, nouvelle génération d'ateliers pour enfants

Ateliers | Pince-Mi et Pince-Moi sont dans un bateau. Pince-Mi tombe à l’eau, qui est-ce qui reste ? Pince-Moi !

Lisa Dumoulin | Mardi 18 décembre 2018

Pince-Mi, nouvelle génération d'ateliers pour enfants

La référence donne le ton : chez Pince-Mi, on joue et on rit. Ouvert cet été dans le quartier de Saint-Paul, Pince-Mi est un laboratoire créatif pour les enfants créé par Anne Javaux et Laurie Dannus. Elles proposent des ateliers créatifs et originaux, twistant les activités scolaires parfois un peu plates. « On fait toujours en sorte d’ajouter quelque chose d’un peu fun, un peu différent » précise cette dernière. « On propose des ateliers axés sur l’expérience sensorielle, et pas forcément sur la fabrication d’un objet. » Comme celui du 22 décembre où l’on peut fabriquer du sable lunaire ! On tripote, on assemble, on construit, on détruit, on s’amuse mais on ne rapporte pas forcément un souvenir matériel qui prendra la poussière à la maison. Décembre dans l’espace, janvier sur la banquise Anne Javaux et Laurie Dannus ont la merveilleuse idée de proposer des ateliers thématiques chaque mois. Ainsi en décembre, on part dans l’espace avec des ateliers météorites, astronaute, mini-fusée, paillettes et galaxie… Et à venir, outre le concours de château de sable lunaire le samedi 22 à 10h30, un

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ß-footballeur : "Diamantino"

Comédie | de Gabriel Abrantes & Daniel Schmidt (Por-Fr-Bré, 1h32) avec Carloto Cotta, Cleo Tavares, Anabela Moreira…

Vincent Raymond | Mardi 27 novembre 2018

ß-footballeur :

Star de l’équipe portugaise de football, Diamantino manque sa finale de la Coupe du Monde. Désespéré, désorienté, cet esprit simple instrumentalisé par les siens craint d’avoir perdu sa vista. Un parti souverainiste europhobe essaie alors de le cloner mais, ouf, les services secrets veillent… Inutile d’être spécialiste du ballon rond pour deviner à travers le personnage de Diamantino, surdoué se transcendant sur le gazon, incapable de la moindre réflexion construite à l’extérieur du stade, un “hommage“ à CR7. Postulant que son héros doit son talent (génie ?) à des visions psychédéliques d’espèces de bichons bondissant dans des vapeurs roses, ce film s’inscrit clairement dans un registre décalé ; une sorte de conte bizarroïde où la princesse aurait des crampons, le prince serait un faux-migrant travesti (mais vraie membre des services secrets) et la marâtre deux sœurs jumelles obsédées par la fortune du frangin débile, prêtes à le vendre à la découpe. Émaillé de flashes proto-organico-fantastiques

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Les cinémas intérieurs de Robert Malaval et Christian Lhopital

Dessin | Parmi l'accrochage collectif de la galerie Descours, le cinéma s'arroge discrètement une place intrigante. À travers, d'abord, l'artiste lyonnais (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 13 novembre 2018

Les cinémas intérieurs de Robert Malaval et Christian Lhopital

Parmi l'accrochage collectif de la galerie Descours, le cinéma s'arroge discrètement une place intrigante. À travers, d'abord, l'artiste lyonnais Christian Lhopital qui présente plusieurs œuvres issues de sa série dite des Rotations ou Cinématiques, où ses personnages et ses motifs sont dédoublés comme sur des photogrammes d'une pellicule de film. « Ce qui m'intéresse ici, précisait l'artiste dans nos colonnes, c'est le "presque pareil", la copie et la variation, les similitudes et les petites différences. Il se passe beaucoup de choses entre deux personnages, dans les interstices, dans les failles... Ce dédoublement infini a un rapport avec ce que je pourrais appeler mon cinéma intérieur. » De cinéma intérieur, il est aussi littéralement question dans le dessin de Robert Malaval (1937-1980), Le Cinéma, de 1962. Une coupe de profil d'un visage humain nous montre une amusante séance de projection où un public d'homoncules prend place dans le ce

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Alain Cavalier en grand format

ECRANS | Grand filmeur devant l’Éternel, Alain Cavalier a débuté il y a plus d’une trentaine d’années une activité de portraitiste qu’il mène assidument en parallèle de ses (...)

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Alain Cavalier en grand format

Grand filmeur devant l’Éternel, Alain Cavalier a débuté il y a plus d’une trentaine d’années une activité de portraitiste qu’il mène assidument en parallèle de ses caméra-journaux ou de ses fictions. Alors que sortent, répartis en trois programmes, Six portraits XL (c’est à dire de 50 minutes au lieu de 13 chacun), le cinéaste accomplit sa traditionnelle visite en terres lyonnaises pour les présenter. Normalement, il sera accompagné par sa caméra. Six portraits XL Au Comœdia ​le mercredi 24 octobre à 20h

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Drame de cœur à vous l’honneur : "Le Jeu"

Phone Game | de Fred Cavayé (Fr, 1h30) avec Bérénice Bejo, Suzanne Clément, Stéphane De Groodt…

Vincent Raymond | Mardi 16 octobre 2018

Drame de cœur à vous l’honneur :

Une soirée comme Vincent et Marie en organisent souvent : autour d’un bon repas entre amis. Sauf que cette fois-ci, l’idée émerge que tous les messages parvenant sur les smartphones durant le dîner soient partagés à haute et intelligible voix. Un jeu bien anodin aux effets dévastateurs… Connu du grand public grâce à des polars à force interchangeables car redondants, Fred Cavayé s’était récemment aventuré dans la comédie (Radin) ; on n’imaginait pas que tout cela le préparait à signer avec Le Jeu son meilleur thriller, une étude de mœurs aussi acide que rythmée dissimulée sous des oripeaux d’un vaudeville à la Bruel et Danièle Thompson. Remake d’un film italien à succès, Perfetti sconosciuti (jusqu’à présent inédit dans nos salles, également adapté par Alex de la Iglesia), cette fausse comédie chorale bifurque rapidement sur une voie dramatique perturbante, révélant comme dans Carnage les visages de chacune et chacun lorsque se fissurent les masques des convenances so

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Le combat ordinaire : "Nos batailles" de Guillaume Senez

Drame | de Guillaume Senez (Fr-Bel, 1h38) avec Romain Duris, Laetitia Dosch, Laure Calamy…

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Le combat ordinaire :

Chef d’équipe dans un entrepôt 2.0, Olivier affronte chaque jour une direction tyrannique, avant de retrouver la paix des siens. Un jour, sa femme le quitte sans prévenir, le laissant seul avec ses deux enfants. C’est un autre combat qui s’engage alors : faire sans, avec l’angoisse en plus… Enfin un rôle consistant pour Romain Duris et nous rappeler que, s’il dilapide parfois ses qualités à la demande de certains cinéastes le poussant à cabotiner, le comédien sait aussi mettre son naturel et sa sauvagerie au service d’emplois du quotidien dans des films à fleur d’âme tels que Nos batailles. Tout est ici d’une justesse infinie, sans la moindre fausse note : l’injustice qui sourd, la description du lean management cynique dans sa désincarnation ultime, le dialogue et les situations, jusqu’au sourire mouillé de sanglots d’une femme cherchant à ne pas perdre la face après une réplique maladroite de l’homme dont elle s’est éprise — Laure Calamy, parfaite dans la réserve, comme tous les personnages secondaires. Par s

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Éric Judor et Julien Guetta : « le beau ne sort que d’accidents heureux »

Roulez jeunesse ! | Pour son premier long-métrage "Roulez jeunesse", Julien Guetta a osé demander à Éric Judor de changer de registre. Cela tombe bien : celui-ci voulait glisser vers un format plus dramatique. Rencontre en deux temps et à deux voix.

Vincent Raymond | Mercredi 1 août 2018

Éric Judor et Julien Guetta : « le beau ne sort que d’accidents heureux »

Votre film flirte avec la comédie italienne et la comédie à l’anglaise… Julien Guetta : C’était une des ambitions, clairement. Comme de choisir Éric, qui fait beaucoup de comédies, pour l’emmener vers quelque chose d’autre, de plus singulier, qu’on n’a pas forcément l’habitude de voir en France. J’ai une très grande admiration pour Éric. C’est un acteur très technique, quelqu’un de très professionnel qui gère la comédie — c’est hyper agréable quand on est réalisateur — et même le drame. Et il est aussi réalisateur… D’où vient ce personnage d’Alex, l’adulte un peu enfant qu’il interprète ? JG : Je pense que j’étais comme ça quand j’ai commencé à écrire. Et que je n’aimais pas trop cette figure — c’est pour ça que je ne trouve pas le personnage complètement irresponsable non plus. C’est un bon gars maladroit, un mec trop gentil, qui sait quand même se démerder avec la vie. J’ai eu un fils pendant l’écriture du film, ça a modifié aussi mon point de vue. Avez-vous profité des capacités d’imp

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Père de dépannage : "Roulez jeunesse"

Comédie familiale | de Julien Guetta (Fr, 1h24) avec Éric Judor, Laure Calamy, Brigitte Roüan…

Vincent Raymond | Mardi 24 juillet 2018

Père de dépannage :

Peu rongé par l’ambition, Alex s’épanouit au volant de la dépanneuse du garage administré par sa mère. Son bon cœur le conduit un soir à aider une jeune femme déboussolée, qui l’entraîne chez elle et le plaque le lendemain en lui laissant ses trois enfants en cadeau… Comment grandir quand on n’en éprouve pas le besoin impérieux ; comment accepter de couper le cordon quand on a toujours surprotégé son fils ; comment admettre que l’on a encore besoin de référents adultes lorsque l’on est adolescent ; est-il normal de ne pas éprouver d’instinct maternel ? Roulez jeunesse mesure chaque terme du syntagme “comédie familiale“ en explorant avec finesse le lien et l’attachement sous toutes ses formes — voilà pour les lecteurs·trices de Françoise Dolto. Pour son premier long en tant que réalisateur, Julien Guetta approfondit donc des questionnements entamés dans ses courts métrages Les Ventres vides et surtout Lana del Roy (primé à Villeurbanne), où la famille en crise constituait à la fois le périmètre et la rai

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La mauvaise éducation : "Come as you are"

Drame | de Desiree Akhavan (É-U, 1h31) avec Chloë Grace Moretz, Sasha Lane, John Gallagher Jr.…

Vincent Raymond | Mercredi 18 juillet 2018

La mauvaise éducation :

1993. Surprise en plein ébat avec une camarade, la jeune Cameron est envoyée par sa tante dans camp religieux de “réhabilitation“ pour les adolescents “déviants“ placé sous la férule des frère-sœur Marsh. Au sein du groupe, Cameron tente de préserver son intime personnalité… Cette vieille obsession puritano- normative de guérir l’homosexualité par la réclusion et la prière ! Dans l’idée (et l’efficacité), cela rejoint l’antique sacrifice des vierges pour s’assurer de bonnes récoltes ; le fait de croire que l’on peut infléchir des événements sur lesquels l’on n’a aucune prise en sadisant ses semblables au nom de l’intérêt général. La prétendue maison de rééducation religieuse des Marsh est à la fois un lieu de retrait du monde pour des familles honteuses de l’orientation de leur enfant (“cachons ce gay que nous ne saurions voir“) et un centre de torture psychologique. Paradoxalement, le confinement des ados et les chambrées non mixtes tendent à annuler le lavage de cerveau hétéro opéré pendant la journée. Desiree Akhavan épouse avec beaucoup de justesse et de sens

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Chaînes conjugales : "Une femme heureuse"

Desperate Housewife | de Dominic Savage (G-B, 1h45) avec Gemma Arterton, Dominic Cooper, Frances Barber…

Vincent Raymond | Mardi 24 avril 2018

Chaînes conjugales :

Vu de l’extérieur, Tara semble mener la vie d’épouse et mère anglaise comblée. En y regardant de plus près, son Mark n’est pas si attentionné : il lui impose sa routine sexuelle et domestique, bride ses aspirations artistiques. Un jour de trop plein, Tara craque et fait son bagage. Direction, Paris. Que l’on aurait aimé aimer ce film écrit, produit et interprété par Gemma Arterton ! La rousse comédienne aux choix éclectiques s’avère à elle seule une raison d’attachement inconditionnel, surtout si elle porte un projet sur l’insidieuse question de l’asservissement conjugal. Las, il y a hélas loin de l’intention à l’œuvre, autant que de la coupe aux lèvres. Car ce qui aurait pu être le portrait à la Sautet d’une femme conquérant sa liberté s’abîme dans une insistante (et redondante) contemplation de ses désarrois quotidiens. Plombée par une musique affligeante, la première partie insiste au-delà du raisonnable sur la cruauté de Mark et l’état de sujétion de Tara, en esthétisant un peu volontiers le beau visage triste de la comédienne. Quand vient (enfin) le temps de

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The Great Haenel

Littérature | Dans Tiens ferme ta couronne, dernier Prix Médicis, Yannick Haenel lance son héros à la poursuite d'une obsession qui le projettera dans mille aventures : celle de faire réaliser un film sur Herman Melville au cinéaste américain Michael Cimino. Tout un programme, confié à Bron, à la lecture experte du comédien Denis Lavant.

Stéphane Duchêne | Mardi 6 mars 2018

The Great Haenel

C'est l'histoire d'un écrivain "fou". Et d'un projet qui ne l'est pas moins : un film sur l'auteur de Moby Dick, Herman Melville, baptisé The Great Melville. Il en a écrit le script, une baleine scénaristique de 700 pages à la recherche d'une énigme : « la solitude de l'écrivain », « l'immensité qui peuple sa tête » et qui est un monde, « la population de ses pensées », toutes choses qui se résument à une analogie avec le cachalot traqué par le Capitaine Achab : c'est « l'intérieur mystiquement alvéolé de la tête Melville » qu'il s'agit de percer à jour. Loin du biopic traditionnel, inutile de dire que le projet n'intéresse guère les producteurs. Ce qui n'est pas si grave puisque l'auteur ne veut pour son scénario que le plus grand, Michael Cimino : « parce que Cimino incarnait dans le cinéma américain ce que Melville avait incarné dans la littérature. » L'épiphanie à lieu lorsque le narrateur, qui passe le plus clair de son temps à picoler et regarder des films, revoit son Voyage au bout de l'Enfer. Monstres sacrés Jaillit alors, à la visi

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Zombies et homme : "La Nuit a dévoré le monde"

BRAIIIN ! | Escape game dans les conditions d’un réel apocalyptique, ce premier long-métrage aussi sobre que maîtrisé réunit un trio brillant autour d’un scénario rigoureux. En peuplant la capitale de zombies désarticulés, Dominique Rocher gagne haut le moignon son Paris.

Vincent Raymond | Mardi 6 mars 2018

Zombies et homme :

Au lendemain d’une nuit agitée, dans un recoin de l’appartement de son ex — où il était venu chercher ses affaires en pleine soirée festive —, Sam découvre que le monde est désormais peuplé de zombies. Se pourrait-il qu’il soit l’ultime homme sur Terre ? À lui d’organiser sa survie… De son titre poétique à sa réalisation d’une efficacité à faire pâlir George A. Romero — lequel, là où il réside à présent, ne doit plus avoir le mélanocyte très vaillant —, La Nuit a dévoré le monde s’impose par sa singularité dans un paysage contemporain montrant une insatiable appétence pour le cinéma de genre, et tout particulièrement horrifique. Les séries à succès telles que The Walking Dead ou Les Disparus n’y sont sans doute pas étrangères, qui contribuent de surcroît au décloisonnement des univers, et prouvent aux derniers rétifs que Cronenberg ou Carpenter sont davantage que des seigneurs (saigneurs ?) dans leur partie gore. Naufrage, ô désespoir

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Entre la mère et le pire de famille : "Jusqu’à la garde"

Le Film de la Semaine | Drame familial anxiogène, au réalisme brut et à l’interprétation terrifiante de vérisme, le premier long-métrage de Xavier Legrand offre à Denis Ménochet un rôle de monstre ordinaire le faisant voisiner avec le Nicholson de Shining au rayon des pères perturbés.

Vincent Raymond | Mardi 6 février 2018

Entre la mère et le pire de famille :

L’an dernier, il fallait en remontrer au jury de la Mostra pour se distinguer sur la Lagune : la sélection vénitienne était en effet aussi éclectique qu’éclatante, comptant notamment Three Billboards…, Mother!, The Shape of Water, Downsizing et L’Insulte. Face à une telle concurrence, qui aurait misé sur le premier long-métrage de Xavier Legrand ? Qui aurait imaginé qu’il figurerait doublement au palmarès, meilleur réalisateur et meilleur premier film ? Au moins le public de son court-métrage Avant que de tout perdre, prologue de ce film résonant aussi fort qu’un uppercut. Jusqu’à la garde s’ouvre dans l’intranquillité d’une audience de séparation entre les époux Besson. Elle, frêle, craintive mais décidée de s’éloigner de lui, massif, menaçant au regard lourd. Entre eux, la garde de leurs enfants. Une fille bientôt majeure et un fils, revendiqué par chacun… Legrand, comme son nom l’indique Xavier Legrand réussit à prolong

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Soudain, le vide : "In the Fade"

Drame | de Fatih Akın (All-Fr, avec avertissement, 1h46) avec Diane Kruger, Denis Moschitto, Numan Acar…

Vincent Raymond | Mercredi 17 janvier 2018

Soudain, le vide :

Allemagne, de nos jours. Katja a épousé Nuri, un commerçant d’origine turque, jadis petit délinquant mais rangé des voitures depuis qu’ils ont eu leur fils Rocco. Leur bonheur familial est brusquement réduit à néant quand un attentat perpétré par des nazis tue Nuri et Rocco… Depuis Head On (2004), on sait qu’il faut compter avec Fatih Akin sur les épaules de qui pèsent la plupart des espoirs placés dans le renouveau du cinéma allemand, après le malheureux feu de paille Florian Henckel von Donnersmark. Avec ce film complexe à l’indiscutable maîtrise (successivement une tragédie, un film de procès et un revenge movie), Akin embrasse sans barguigner la somme des réalités contemporaines d’outre-Rhin — notamment la résurgence d’activistes nazis décomplexés. Il signe en sus un bouleversant portrait de femme dans toutes les acceptions organiques du terme, offrant à Diane Kruger son premier réel grand rôle dans sa langue maternelle. Le fort signifiant politique de ce retour aux sources artistique — dûment distingué à Cannes — lui confère une étiquette d

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Paroles, paroles : "Vers la lumière"

ECRANS | Dans la queue de la comète des films de Cannes 2017 (avec In the Fade de Fatih Akin, la semaine prochaine), ce conte de Naomi Kawase est un objet (...)

Vincent Raymond | Mardi 9 janvier 2018

Paroles, paroles :

Dans la queue de la comète des films de Cannes 2017 (avec In the Fade de Fatih Akin, la semaine prochaine), ce conte de Naomi Kawase est un objet discret, où elle explore une fois encore la question de la perte et de la résilience. On y suit la rencontre entre Misako, audio-descriptrice pour le cinéma et Masaya, photographe rogue ayant perdu la vue, à l’occasion de projections tests d’un film. Deux êtres malheureux, en quête d’absolu et d’épure, dont les solitudes, peu à peu, finiront par s’accorder… Kawase perd en maniérisme ce qu’elle gagne en sentimentalité. Qu’importe l’origine de cet assouplissement de l’âme, puisqu’il bénéficie au public. Au-delà de la bluette amoureuse, ce film s’expose à un terrible paradoxe, puisqu’il a recours à de splendides compositions et lumières pour évoquer la compensation de la cécité par la parole. Par ailleurs, il se révèle particulièrement bavard, ce qui risque de limiter la possibilité de lui offrir une audio-description efficace. Vers la lumière s’adresse donc peu à ceu

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Jeu double au TNP

Théâtre | Deux spectacles éminemment différents clôturent la saison au TNP. À vous de choisir entre Un chant délicat de Norah Krief et un condensé de Feydeau assommant.

Nadja Pobel | Mardi 19 décembre 2017

Jeu double au TNP

Quinze, vingt ans plus tard, reste l'éclat de son Chapeau de paille d'Italie ou d'Un fil à la patte (ah, l'éblouissant Patrick Pineau !). Loin de sa magnifique collaboration avec Carmelo Bene et Ariel Garcia Valdès, Georges Lavaudant a su suivre le rythme effréné de ces pièces tourbillonnantes et d'une précision de maître. Avec de fidèles comédiens, il a, en janvier dans cet Odéon parisien qu'il a longtemps dirigé, créé ce condensé de pièces en un acte, écrites dans la fin de vie du dramaturge, après son divorce, quand il devient plus amer que jamais sur les rapports conjugaux et qu'il envoie paître sans s’appesantir la bienséance des biens-nés. Sur scène, Lavaudant imagine un hall d'hôtel dans lequel sa troupe enchaîne à toute allure des extraits finement entremêlés de ces cinq textes (On purge bébé, Mais n'te promène donc pas toute nue, Léonie est en avance...) entrecoupés de pseudos chorégraphies désuètes, plumeau en main. Déjà daté (sauf peut-être l'inachevé Cent millions qui tombent, sur des valets revendiquant de se syndiquer), le propos reste dans son formol, accentué même parfois par des mi

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Alain Cavalier, la voie du filmeur

Rétrospective | Son importance dans le paysage cinématographique contemporain n’a d’égale que son infinie discrétion. Humble mais résolu, il se révèle capable d’audaces inouïes (...)

Vincent Raymond | Mardi 28 novembre 2017

Alain Cavalier, la voie du filmeur

Son importance dans le paysage cinématographique contemporain n’a d’égale que son infinie discrétion. Humble mais résolu, il se révèle capable d’audaces inouïes sur un fil entre intimité et impudeur, restant étranger cependant à toute obscénité. S’il revêt la forme de l’énigme, Alain Cavalier est une figure de style à lui seul, en marge et en marche continues — avant que l’expression soit à la mode, donc galvaudée. C’est une voie d’exigence et d’épure que ce filmeur s’est tracée, se dépouillant patiemment des attirails, des lourdeurs du cinéma. Ce chemin, qui démarre sur les bas-côtés de la Nouvelle Vague, à distance des chapelles, l’Institut Lumière propose d’en accomplir un fragment significatif autour de ses premières œuvres. En apparence classiques, ou du moins conformes à la “forme“ de l’époque, Le Combat dans l’île (1962) avec Romy Schneider et Trintignant puis L’Insoumis (1964, avec Delon et tourné à Lyon) jouent pourtant avec le feu en abordant frontalement des thématiques sensibles, comme la guerre d’Algérie. Il oblique v

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On lévite ou on l’évite : "La Lune de Jupiter"

ECRANS | de Kornél Mundruczó (Hon-All, 2h03) avec Merab Ninidze, Zsombor Jéger, György Cserhalmi…

Vincent Raymond | Mardi 21 novembre 2017

On lévite ou on l’évite :

La Hongrie, aux portes de l’Europe. Un migrant abattu alors qu’il franchissait la frontière développe un étrange pouvoir de lévitation qu’un médecin véreux et au bout du rouleau va tenter d’exploiter à son profit. Seulement, le “miraculé” suscite d’autres appétits… Comme Lanthimos, Mundruczó se veut moraliste ou prophète 2.0 : il malaxe de vieilles lunes, les amalgame à de l’actualité sensible sérieuse et les nappe de fantastique pour leur donner une aura métaphorique (et capter les amateurs de genre). Sauf que ça sonne creux. On sent le réalisateur bien fier de son effet ascensionnel/sensationnel — un Quickening façon transe lente, plutôt réussi la première fois ! L’ennui est qu’il ne manque pas une occasion de le resservir, chaque occurrence le vidant davantage de son caractère exceptionnel. Le soin minutieux apporté à cet effet, à une course-poursuite en voiture ou à tout ce qui a trait à la question technique, tranche violemment avec son apparent désinvestissement pour ce qui concerne le jeu — acteurs mal post-synchronisés, guère plus considérés que du matéri

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Éric Caravaca : « pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; je ne le suis pas totalement »

Carré 35 | Éric Caravaca a entrepris un parcours solitaire pour apaiser une douleur muette qui minait sa famille depuis un demi-siècle. Son documentaire Carré 35 raconte cette démarche, et lui raconte son cheminement ?

Vincent Raymond | Jeudi 2 novembre 2017

Éric Caravaca : « pour être un bon réalisateur il faut être un peu pervers ; je ne le suis pas totalement »

Qu’est-ce qui vous a convaincu de démonter “la vérité” racontée par vos parents ? Éric Caravaca​ : C’est quelque chose qui s’imposait. Au départ, j’avais envie de redonner une existence à une enfant qui, au fond, était presque morte deux fois. Comment la réhabiliter ? Quand j’essayais d’en parler, je sentais que les choses et la parole se fermaient ; je sentais quelque chose de honteux. Et c’était un peu obsessionnel : quand on cache quelque chose à un enfant — même à un grand enfant, il a l’instinct de chercher. J’avais cette envie d’éclaircir, de déshumilier une mémoire, de réhabiliter une enfant. Surtout, j’ai commencé à questionner des gens parce qu’une tante — la sœur aînée de ma mère, est morte. Puis son mari, ensuite une autre demie-sœur de ma mère qui avait fait un AVC et avait perdu la parole. Quand j’ai vu que mon père allait lui aussi y passer, j’y suis allé en me disant : si je ne le fais pas maintenant, je ne le ferai jamais. Comment expliquez-vous que votre mère, qui a elle-même souffert d’un non-dit, en ait reproduit un à son t

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La vérité sur Christine : "Carré 35"

Documentaire | de et avec Éric Caravaca (Fr, 1h07) Documentaire

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

La vérité sur Christine :

Adulte, Éric Caravaca a découvert l’existence d’une sœur aînée, morte enfant, dont ses parents lui avaient caché l’existence. Intrigué par ce silence et surtout le secret entourant l’absente, le comédien part en quête de son histoire. Et d’une trace : aucune photo d’elle n’a été conservée… De sa blessure intime toute fraîche (bien qu’ancienne) Caravaca aurait pu faire l’exhibition obscène en fouillant les douleurs et les non-dits familiaux. C’est tout le contraire qu’il obtient dans ce documentaire miraculeux porté par la douceur de sa voix, où l’on perçoit son désir sincère d’offrir une postérité légitime à celle qu’on avait voulu oblitérer. Déjouant les mensonges pudiques ou honteux, les oublis et les refoulés, Caravaca recoupe les témoignages, élucide un à un les mystères : Christine était née “différente”, les circonstances de son décès particulières, tout comme le contexte algérien en ce début des années soixante. Peu à peu se dessinent au milieu de ces vérités exhumées deux portraits entremêlés : celui d’une époque, et le visage de cette sœur inconnue dont

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Brame et Châtiment : "Mise à mort du cerf sacré"

ECRANS | de Yórgos Lánthimos (Gr-G-B, 2h01, int.-12 ans avec avert.) avec Nicole Kidman, Colin Farrell, Barry Keoghan…

Vincent Raymond | Mardi 24 octobre 2017

Brame et Châtiment :

Steven forme avec Anne un couple huppé de médecins, parents de deux enfants éclatants de bonheur et de santé. Jusqu’à ce que Martin, un ado orphelin de père dont Steven s’est bizarrement entiché, ne vienne jeter l’anathème sur leur vie en imposant un odieux chantage… Cannes 2017, ou l’édition des épigones : pendant que Östlund lorgnait du côté de Haneke avec The Square, Lánthimos jetait d’obliques regards en direction de Lars von Trier avec cette tragédie talionnesque et grandiloquente, où un pécheur — en l’occurrence un médecin coupable d’avoir tué un patient par négligence — se voit condamné à subir une punition à la mesure de sa faute. Mais quand Lars von Trier cherche à soumettre ses personnages à une épreuve, son confrère semble davantage enclin à éprouver son public en usant de basse provocation. Lánthimos aime en effet donner dans le sacrificiel symbolique, ne rechignant pas au passage à un peu d’obscénité putassière : Martin se livre donc ici à une imprécation liminaire, annonçant l’agonie des enfants, afin qu’on “savoure” le plus longtemps poss

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Sans mobile apparent : "The Square"

Palme d'Or 2017 | de Ruben Östlund (Sue-All-Da-Fr, 2h31) avec Claes Bang, Elisabeth Moss, Dominic West…

Vincent Raymond | Mardi 17 octobre 2017

Sans mobile apparent :

Alors qu’il s’enorgueillit de présenter une exposition visant à tester l’humanisme des visiteurs et secouer les consciences, le directeur d’un musée d’art contemporain se livre à une série d’actes mesquins et pathétiques, révélateurs de son moi profond. La raison ? On lui a volé son portable… On savait depuis Snow Therapy (2015) que Ruben Östlund est du bois dont on fait les moralistes, et le monde de l’art contemporain, parcouru de tartuffes de tous poils, propice à l’exploration de l’insondable vanité humaine ; la rencontre entre les deux pouvait (devait) nécessairement produire une “performance” remarquable. Remarquée, elle l’est certes (une Palme d’Or, fût-elle par défaut, ne se trouve pas sous le sabot griffu d’une statue équestre), mais se révèle par trop conforme à ce qu’on pouvait en attendre. The Square vitupère en effet de manière convenue les paradoxes et hypocrisies sociétaux à travers un milieu connu pour être caricatural ; il manque en outre d’homogénéité dans son approche : la satire oscille entre premier et secon

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L’ACID fait sa remontée (cannoise)

Festival de Cannes | Ami·e·s gourmets et/ou aérophages, ne vous méprenez pas : malgré son titre, notre article n’a rien à voir avec la problématique du reflux gastrique, même s’il (...)

Vincent Raymond | Mardi 26 septembre 2017

L’ACID fait sa remontée (cannoise)

Ami·e·s gourmets et/ou aérophages, ne vous méprenez pas : malgré son titre, notre article n’a rien à voir avec la problématique du reflux gastrique, même s’il concerne une sorte de festin. En l’occurrence, le traditionnel banquet cinématographique de trois jours proposé par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (l’ACID) après sa présentation en marge du dernier Festival de Cannes où il anime une section indépendante. Composée de dix long-métrages souvent singuliers, cette sélection entame ensuite un tour de France qui ne manque jamais son étape automnale au Comœdia. Au programme cette année, neuf avant-premières et un film déjà sorti (le très réussi Kiss & Cry, qui fera l’objet d’une rencontre avec ses réalisatrices Chloé Mahieu &

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J’aurai ta peau ! : "L'un dans l'autre" de Bruno Chiche

ECRANS | de Bruno Chiche (Fr, 1h25) avec Louise Bourgoin, Stéphane De Groodt, Pierre-François Martin-Laval…

Vincent Raymond | Mardi 19 septembre 2017

J’aurai ta peau ! :

Amants, Pierre et Pénélope sont mariés chacun de leur côté. Enfin, pas Pénélope, qui va épouser Éric, l’ami et collègue de Pierre. Ce dernier le prend mal mais obtient un ultime rendez-vous, à l’issue duquel, tada ! chacun se retrouve dans le corps de l’autre. Définitivement. De Blake Edwards à Audrey Dana (…), la liste des réalisat·eurs·rices désireux de tâter du body swap ne cesse de s’allonger. En général, c’est pour le plaisir de se frotter à un ressort comique bien particulier : faire en sorte que la dame découvre (puis joue avec) ses bijoux de famille masculins — et réciproquement. Une fois qu’on a réglé la chose, comment occuper les 1h15 restantes ? Facile : il suffit de coller du bourgeois néo-defunèsien, des portes qui claquent, des décors de studio, de l’homosexualité honteuse comme dans les années 60 (de quel siècle ?) et un p’tit drame intime de société “concernant” en forme de désir d’adoption. On éprouve une peine sincère pour Stéphane De Groodt, qui a accumulé les films ces derniers mois, mais pas franchement les réussites. Savoir écrire

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L'incompris : "Faute d'amour" de Andrey Zvyagintsev

Le Film de la Semaine | « Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Deux parents obnubilés par leurs égoïstes bisbilles vont méditer sur Lamartine après que leur fils a disparu. Un (trop modeste) Prix du Jury à Cannes a salué ce film immense et implacable du puissant Zvyagintsev.

Vincent Raymond | Mardi 19 septembre 2017

L'incompris :

Moscou, de nos jours. Un couple se déchire dans la séparation, se querellant sur la vente de son appartement et se désintéressant du fruit de son union, Alyocha. Lorsque celui-ci disparaît subitement, les deux parents prennent conscience de leur faute d’amour. Mais n’est-ce pas trop tard ? « Une bête, il faudrait être une bête pour ne pas être ému par la dernière scène de Paris, Texas. » C’est par ces mots que Serge Daney débutait sa critique du film de Wim Wenders (1984) dans Libération, trahissant l’urgence de se délivrer (et de partager) l’absolue incandescence d’une séquence rejaillissant sur un film tout entier. Gageons que Daney aurait éprouvé un bouleversement jumeau devant Faute d’amour, et ce plan aussi admirable qu’atroce sur le visage défiguré par la douleur d’un garçon hurlant un cri muet, et dont le silence va résonner longtemps dans le crâne des spectateurs. Ce masque de désespoir flottant dans la pénombre, c’est l’effondrement en temps réel d’un enfant qui, témoin invisible d’une dispute entre ses parents, a compris qu’il était de t

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Lose poursuite : "Good Time" de Ben & Joshua Safdie

Thriller | de Ben & Joshua Safdie (E-U-Lux, 1h40) avec Robert Pattinson, Ben Safdie, Jennifer Jason Leigh…

Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

Lose poursuite :

Connie Nikas et son frère handicapé mental Nick braquent une banque. Dans la fuite, Nick est capturé. Alors Connie fait l’impossible au cours d’une nuit riche en rebondissements pour le libérer. Par les voies légales d’abord. Et puis les autres… Incroyable : Robert Pattinson peut afficher une gueule expressive et des nuances de jeu ! Merci aux frères Safdie pour cette révélation, ainsi que pour ce thriller nocturne haletant rappelant ces polars signés Hill, Carpenter, Scorsese et consorts qui éraflaient le New York crasseux des années soixante-dix. L’effet vintage et déréalisant se trouve conforté par la B.O. synthétique de Daniel Lopatin, alias Oneohtrix Point Never, ainsi que par le matraquage de visages hallucinés, cabossés, arrachés à la pénombre, systématiquement cadrés en gros — voire très gros — plan. Dans leur quête formelle, les Safdie n’empruntent pas le chemin de l’esthétique pure, à la différence de NWR. Et s’ils partagent sa soif d’urgence ou son aptitude à fabriquer des sensations organique

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JLG, portrait chinois : "Le Redoutable" de Michel Hazanavicius

Le Film de la Semaine | Une année à part dans la vie de Godard, quand les sentiments et la politique plongent un fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 12 septembre 2017

JLG, portrait chinois :

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle de AI (2001), cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant — certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky

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Robin Campillo : « Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu »

120 battements par minute | Auréolé du Grand Prix du Jury au Festival de Cannes, le scénariste et réalisateur de 120 battements par minute revient sur la genèse de ce film qui fouille dans sa mémoire de militant.

Vincent Raymond | Lundi 21 août 2017

Robin Campillo : « Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu »

Comment évite-t-on de tomber dans le piège du didactisme ? Robin Campillo : Ça fait longtemps que se pose pour moi le problème des scénarios qui prennent trop le spectateur par la main comme un enfant et qui expliquent absolument tout ce que vivent les personnages. La meilleure façon que j’aie trouvée, c’est de reprendre ce truc à Act Up Paris : il y avait un type qui fait l’accueil, qui expliquait très bien comment fonctionnait la prise de parole. Mais ensuite, quand on était dans le le groupe, on ne comprenait absolument plus rien à la manière dont fonctionnaient les gens : il y avait trop d’informations ! On s’apercevait que le sujet sida était éclaté en plein d’autre sujets, et on était perdus. J’ai donc voulu jeter le spectateur dans cette arène, comme dans une piscine pour qu’il apprenne à nager tout seul. Je voulais qu’il n’ait pas le temps de réagir à ce qui se produisait, aux discours ni aux actions, lui donner l’impression que les choses arrivaient sans qu’il ait le temps d’en prendre conscience. Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu, quand on ne sait pas ni où ni à quel moment on

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À Cannes, il a eu le Grand Prix : "120 battements par minute" de Robin Campillo

Act Up Paris | de Robin Campillo (Fr, 2h20) avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel…

Vincent Raymond | Mardi 4 juillet 2017

À Cannes, il a eu le Grand Prix :

Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990, sensibilisant à coup d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armée. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes — les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les insti

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100 guitares à Villeurbanne pour célébrer Rimbaud

Les Invites | Kamoulox. C’est le projet porté par Gilles Laval, directeur du département Musiques actuelles à l’École Nationale de Musique. Dans le cadre des Invites de Villeurbanne, cent musiciens et leurs cent guitares électriques rendent hommage au "Bateau Ivre" de Rimbaud en envahissant la place Lazare-Goujon, pour un concert d’exception.

Corentin Fraisse | Jeudi 22 juin 2017

100 guitares à Villeurbanne pour célébrer Rimbaud

« Je courus ! Et les péninsules démarrées n’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants » Gilles Laval rend hommage au Bateau Ivre d’Arthur Rimbaud, dans des compositions invoquant l’océan, l’imprévisible et les tempêtes, et jouées ensemble par cent guitaristes : une marrée instrumentale s’apprête à submerger la place Lazare-Goujon, au pied du Théâtre National Populaire (TNP). Environ quarante minutes de set, sans pause et avec des transitions travaillées, pour cinq compositions aux titres évocateurs : après l’introduction De ses longs cheveux bleus, suivront Roches, Bateau ivre, Chaloupes, Embellie et Unsaved. Le projet prend vie il y a quelques mois, Gilles Laval à la barre et environ 25 étudiants du département Musiques actuelles à l’École Nationale de Musique de Villeurbanne. Un appel à participation est lancé en février. Pour être sélectionnable, il fallait trois ans de pratique (minimum) et le matériel nécessaire pour répéter chez soi. Les volontaires, pour la plupart amateurs, affluent progressivement. On peut rapidement constituer quatre g

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Guillaume Kosmicki à Musicalame

Musiques Savantes | Le livre débute par John Zorn et son mythique Naked City. Et parcourt au fil des pages 25 ans de musiques de traverses, incendiaires, innovantes, (...)

Sébastien Broquet | Mardi 13 juin 2017

Guillaume Kosmicki à Musicalame

Le livre débute par John Zorn et son mythique Naked City. Et parcourt au fil des pages 25 ans de musiques de traverses, incendiaires, innovantes, compliquées... savantes, dit l'auteur, Guillaume Kosmicki, qui clôture ainsi une trilogie consacrée, donc, aux Musiques Savantes. De la musique spectrale à la toujours très riche scène minimale, des pas de côté de Björk à Xu Yi ou Aphex Twin, c'est une somme essentielle qui se dessine là pour les férus d'archéologie discographique. Guillaume Kosmicki, musicologue, présentera son ouvrage à la librairie Musicalame le jeudi 15 juin à 19h30.

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Cannes, avant-premières au Lumière Terreaux

Lumière Terreaux | Une semaine après le Comœdia, le Lumière Terreaux avance à son tour sa semaine d’avant-premières cannoises. Et à l’exception de Faute d’Amour de Zviaguintsev (...)

Vincent Raymond | Mardi 13 juin 2017

Cannes, avant-premières au Lumière Terreaux

Une semaine après le Comœdia, le Lumière Terreaux avance à son tour sa semaine d’avant-premières cannoises. Et à l’exception de Faute d’Amour de Zviaguintsev (prix du jury), tous les films présentés seront inédits. Parmi ce florilège, notons le Barbara de Mathieu Amalric, La Mise à mort du cerf sacré de Lanthimos, Jeune Femme de Leonor Serraille (Caméra d’Or), Makala d’Emmanuel Gras (Grand Prix de la Semaine de la Critique) ainsi que, notamment, le Haneke. Voilà de quoi préparer au mieux la rentrée. Du 14 au 20 juin à 20h30 au Lumière Terreaux

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Première vague de Cannes

Comœdia | Le Festival de Cannes à peine achevé, le Comœdia nous titille en distillant chaque soir pendant une semaine un florilège de la sélection officielle, toutes (...)

Vincent Raymond | Mercredi 7 juin 2017

Première vague de Cannes

Le Festival de Cannes à peine achevé, le Comœdia nous titille en distillant chaque soir pendant une semaine un florilège de la sélection officielle, toutes sections confondues. Au programme, sept avant-premières pour prendre la température de la rentrée cinématographique, avec pour commencer Visages, Villages de Varda & JR, Un beau soleil intérieur de Claire Denis, Le Redoutable de Hazanavicius, Faute d’amour de Zvyagintsev (Prix du Jury), mais aussi L’Atelier de Laurent Cantet (entre autres). Une très heureuse initiative permettant au grand public de se raccrocher à l’actualité et de commencer à faire vivre les films avant la torpeur estivale. Au Comœdia du 7 au 13 juin

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