La Gonette : à quoi ça sert, une monnaie locale ?

Économie | Elle a été baptisée la Roue à Marseille, l’Eusko au Pays Basque, le Sol-Violette à Toulouse, et même la Bristol Pound outre-Manche… À Lyon, elle se fait appeler La Gonette. Il ne s’agit pas des noms des dernières bières artisanales du coin, mais des Monnaies Locales Citoyennes (MLC). Enquête sur une autre sorte d’argent, celui qui ne dort pas.

Manon Ruffel | Mardi 8 décembre 2020

Photo : © La Gonette


Imaginez. J'achète mes provisions chez l'épicier en Gonettes. Ce même épicier, le lendemain, va dîner au restaurant pour l'anniversaire de sa sœur. Il règle l'addition en Gonettes. Le restaurateur, lui, s'était fourni la veille chez le boucher, qu'il avait payé en Gonettes. Ce même boucher qui avait réglé ses provisions chez l'épicier… en Gonettes. La boucle est bouclée, et l'argent n'en est pas sorti. Tel est le modèle économique circulaire auquel aspirent les 82 Monnaies Locales Citoyennes sur le territoire français. Reconnues légales en 2014 par la loi relative à l'Économie Sociale et Solidaire, elles foisonnaient déjà depuis 2010. Effet de mode ou initiative collective ? Il n'empêche que l'objectif premier de maintenir l'argent dans un cercle restreint, celui de la ville (ou de la région), afin qu'il n'alimente pas la sphère financière — l'autre nom pour désigner banques, multinationales, traders et autres lobbies qui s'en mettent plein les poches — est louable. Car payer en MLC favorise l'économie réelle (l'activité économique locale et concrète) et ne nourrit pas l'économie spéculative qui représente à ce jour environ 98% des transactions monétaires (l'argent qui part auprès des banques). L'impossibilité d'épargner ce type d'argent permettrait donc d'un point de vue plus général de dynamiser une économie locale et, plus concrètement, de savoir où va son argent… et où il ne va pas.

Des valeurs bien ancrées

L'idée de créer à Lyon une MLC était déjà, avant même sa mise en circulation en 2015, dans les tuyaux depuis un bon moment. Jean-Vincent Jehanno, ancien conseiller régional de la Région Rhône-Alpes, co-président du mouvement Sol, réseau national qui fédère une trentaine de MLC, et co-fondateur de l'association La Gonette, répond en 2014 à un appel à projets de la Région. Le projet est lancé, soutenu par les villes de Lyon et Villeurbanne, la Métropole et l'association Rhône Développement Initiative. L'association s'ancre rapidement dans une politique la plus horizontale, démocratique et inclusive possible. La réflexion est commune — élus, collectivités, institutions, entreprises partenaires, mais aussi et surtout adhérents utilisateurs y participent : les décisions se veulent démocratiques. « On est un laboratoire qui tente de construire une démocratie monétaire. On se donne la possibilité de réfléchir sur les chemins qu'on emprunte. Parfois on avance, parfois on stagne » nous confie Jean-Vincent Jehanno. Les entreprises partenaires ne sont pas choisies au hasard. La Gonette applique une charte de valeurs bien précise : produits ou services locaux, éthiques, respectueux de l'humain et de l'environnement. Parmi la liste de partenaires, on retrouve restaurants, bars, commerces alimentaires, mais aussi boutiques de mode, services de santé ou de bien-être, établissement sportifs, de loisirs, ou d'éducation, et même une agence immobilière et un fournisseur d'électricité locale. Pour ce qui est du milieu culturel, c'est encore timide : les Subs, le cinéma Le Zola, la Comédie Odéon et certaines librairies sont les seuls à répondre à l'appel.

Et en pratique ?

Lorsque l'on change 100€ en 100 Gonettes (sous la forme de billets ou sur un compte électronique, récemment mis en place en 2019), on place 100€ dans une des deux banques éthiques partenaires de l'association : la Nef et le Crédit Coopératif. Ce "fonds de garantie" est ensuite doublé par les banques puis réinjecté dans des prêts pour des projets sociaux et solidaires sur le territoire. Mais en pratique, est-ce que ça marche ? Car il ne suffit pas d'avoir plus de 300 établissements partenaires, le tout c'est d'avoir… les consommateurs. La Gonette compte à ce jour un peu plus de 1000 adhérents, un chiffre qui parait petit à l'échelle de la métropole, et pourtant relativement conséquent à l'échelle d'une association de cette taille et avec ces moyens. « Personnellement, j'utilise plutôt la Gonette numérique. Les deux fois où je l'ai utilisée, c'est parce que je n'avais pas de monnaie. J'ai pu payer avec l'application, c'est pratique ! Mais je pense que ça sera mon seul usage. Question d'habitude, de praticité, et pour la comptabilité aussi. Mais j'aime beaucoup les valeurs et ce pourquoi la Gonette milite, d'où mon inscription et soutien » nous confie une adhérente.

Une initiative qui ne peut ni ne veut remplacer complètement l'euro, mais qui donne du sens au pouvoir de consommation. Lors d'une formation en ligne proposée par l'association tous les mois, une jeune participante pointe du doigt un enjeu majeur d'une telle initiative : « oui la Gonette m'intéresse dans l'absolu, mais je n'ai juste pas les moyens d'aller dans les établissements partenaires… ». La Gonette n'est-elle pas finalement l'un des symptômes d'un problème plus large, celui de l'accès à ce type de consommation : bio, éthique, locale, et donc nécessairement plus chère ? À cette interrogation, Charlotte Bazire, chargée de communication — et l'une des trois salariées de l'association —, répond : « on essaye aussi de proposer des commerces plus abordables, comme l'épicerie La Fourmi ou les épiceries solidaires. Il y a même certains commerces qui proposent des rabais lorsque l'on paye en Gonettes ! »

Et La Fourmi de nous confirmer : « ce sont en grande partie des jeunes, des étudiants, encore plus depuis l'arrivée de la Gonette numérique. C'est pratique, rapide, et il y a des centimes ! » Arthur Tillet, qui a effectué un service civique au sein de la Gonette de septembre 2019 à mai 2020, et qui est aujourd'hui toujours bénévole actif, affirme même : « en réalité, ça revient même parfois moins cher d'utiliser la Gonette. Par exemple, j'ai changé mes lunettes dernièrement, je suis allé chez l'un de nos partenaires, qui ne proposent que des lunettes de fabrication locale, j'ai payé bien moins cher que si j'avais été chez un opticien lambda. » Une alternative monétaire intéressante donc. Car, comme le dit Philippe Derudder, spécialiste des MLC, « ce qui est contenu dans le pouvoir monétaire est beaucoup plus qu'un simple pouvoir d'achat. C'est notre pouvoir d'être ! »

La Gonette
4 rue Imbert-Colomès, Lyon 1er
T. 09 51 57 91 33

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