Quand la peur monte

Théâtre | Le propos est inattaquable et jamais trop entendu (l'Europe rétrécie et frileuse), les acteurs impeccables, le duo Richter/Nordey parfaitement complémentaire. Mais d'où vient alors cette impression que cela sonne un peu faux ?

Nadja Pobel | Mardi 14 novembre 2017

Photo : © Jean-Louis Fernandez


On ne s'en lasse pas : remettre Fassbinder au centre du jeu. Mort à 37 ans en 1982 en laissant une quarantaine de films, une vingtaine de pièces de théâtre, une série télé au long cours (ah ce Berlin Alexanderplatz !), il est des artistes qui manquent cruellement aujourd'hui.

Alors Nordey, qui a trouvé avec Falk Richter un alter ego, joue à le replacer au centre du jeu, la question du genre directement abordée. Il est un Rainer/Stan face à sa mère/Laurent Sauvage reprenant la séquence incluse dans L'Allemagne en automne. Et déjà la question de l'accueil des migrants crée des engueulades : « tu ne peux pas juste les mettre dehors comme ça, ils sont censés aller où ? / Là d'où ils sont venus. / Là-bas il y a la guerre. Il n'y a rien, tout est détruit. / Alors ils doivent reconstruire leur pays. / Mais comment ? En pleine guerre / Je m'en fous ».

Cologne est passée par là, la peur de certains Allemands se heurte au généreux « Wir schaffen das » (nous le pouvons) d'une Merkel soudain plus Ossies que CDU. Et Richter convoque l'Europe dans ce spectacle créé en mars 2016 au TNS (Strasbourg) qu'il dirige.

Entre-temps, il aura livré un bien-nommé Fear à Berlin, plus nerveux encore, provoquant les attaques de Pegida et de l'AfD, ce parti d'extrême-droite qui a fait une entrée tonitruante au Reichstag en septembre.

Querelle

Face spectateur, la troupe navigue autour du réalisateur des Larmes amères de Petra von Kant, dont des émanations inondent à bon escient la scène pour qu'il ne vire pas qu'à la restitution des maux du monde. Richter et Nordey ont la bonne idée de se moquer d'eux-mêmes (« ce n'est pas une pièce / Ça là, c'est la vie ») et de montrer une Judith Henry incarnant l'Europe demander « enfin un texte ». Le duo est infiniment malin, sait insuffler de l'auto-dérision au moment où l'amoncellement devient quasi indigeste. Dans ce constant maillage entre vie privée et publique, où les amours comme le politique naviguent à vue, tout se passe comme sur un plateau de cinéma lissé, encombré d'icônes (Fassbinder et ses actrices). C'est d'une beauté imparable, mais presque trop.

Toutes les cases de la hype semblent cochées (robe de diva, musique de drone en fond comprise) pour livrer un produit parfaitement marketé. Pourtant, passé ces gênes, il faut au moins reconnaître à ce Je suis Fassbinder une certaine décadence qui avait manqué ces derniers mois au TNP.

Je suis Fassbinder
Au TNP jusqu'au 24 novembre


Je suis Fassbinder

De Falk Richter, ms de Stanislas Nordey et Falk Richter
Théâtre National Populaire 8 place Lazare-Goujon Villeurbanne
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Cyril Teste aux Célestins : "Nobody" knows

Théâtre | Son nom est Personne. Et probablement que le nôtre aussi. Dans cette performance filmique captant un open space déshumanisé, Cyril Teste renvoie dos à dos et face caméra celles et ceux qui travaillent, ordonnent, obéissent. Vertigineux.

Nadja Pobel | Mardi 6 juin 2017

Cyril Teste aux Célestins :

C'est en pente ascendante que se termine la saison des Célestins et du TNG avec Nobody, spectacle co-accueilli qui a déjà traversé la France entière depuis sa création au Printemps des Comédiens de Montpellier en juin 2015, d'après les textes du dramaturge allemand Falk Richter. Adepte de l'utilisation de la vidéo pour grands et petits (voir son délicat Tête haute), Cyril Teste a embarqué toute la promotion de l'École nationale supérieure d'art dramatique de la ville héraultaise dans un espace de travail clos, mais entièrement vitré. Jean Personne, consultant en restructuration d'entreprise organise la vie des autres, l’évalue et est lui-même noté par ses pairs, scruté, emprisonné dans cette bulle de verre qui sépare le public du plateau. À Noël, il est là et ne reçoit de courrier que de son conseiller financier. Et un appel de sa mère : « Comment ça va ? - Je sais pas, bien. » Cette réponse à double sens est l'essence du propos de cette création qui se fait miroir d'une société pol

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«On entend tous les soirs battre le cœur de la salle»

SCENES | Entretien avec Stanilas Nordey, partenaire d’Audrey Bonnet sur scène.

Nadja Pobel | Vendredi 29 mars 2013

«On entend tous les soirs battre le cœur de la salle»

Est-ce le spectacle le plus éprouvant que vous ayez eu à jouer ? Tant en termes de contenu qu'en termes de rythme, puisque vous enchaînez les représentations depuis Avignon 2010 et jusqu'à février 2014 au Théâtre du Rond-Point...Stanilas Nordey : Il est à la fois difficile et facile. Le texte est complexe à mémoriser, il y a un enjeu physique tous les soirs durant deux heures, avec deux acteurs seuls en scène et énormément d’émotions... Mais cette difficulté est belle, il ya toujours des ressources nouvelles dans cette écriture. La difficulté, paradoxalement, construit l’envie de beaucoup jouer ce spectacle-là car on n’en a jamais fait le tour. En plus, on a un rapport assez particulier au public car il réagit énormément, reconnait beaucoup de choses dans le texte et comme tous les publics sont différents, on entend tous les soirs battre le cœur de la salle. Alors oui, c’est difficile mais il y a beaucoup de plaisir à être sur le plateau avec ce dispositif-là. Vous disiez lors de la création que ce monologue était pour vous un dialogue...Quand on lit le texte, on voit

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Vestiges de l’amour

SCENES | Dans un face-à-face étourdissant et éreintant, un couple se déchire avec la violence d’un combat de tranchées : c’est une "Clôture de l’amour", du nom d'une pièce atypique signée Pascal Rambert, prolixe metteur en scène et auteur contemporain. Critique, rencontre avec Stanislas Nordey, partenaire d’Audrey Bonnet au plateau, et tentative de rémission des blessures causées par ce Scud tiré des Célestins. Nadja Pobel

Nadja Pobel | Vendredi 29 mars 2013

Vestiges de l’amour

Comment ça va avec la douleur ? Jusqu’à quel point peut-on plier sous les coups de boutoir de celui ou celle qu’on a aimé ? Combien de temps peut-on supporter d’être anéanti ? Si après ces quelques interrogations, Clôture de l’amour ne vous inspire ni rire ni sympathie, c’est normal : cette pièce n’est pas légère, encore moins aimable. Elle est âpre. Elle est aussi et surtout un coup de poing ahurissant dans le théâtre contemporain qu’il est urgent de recevoir. Créé à Avignon en 2011, ce spectacle ne cesse depuis de tourner et de déverser sur les scènes de France et de Navarre une guerre. Celle des sentiments qui foutent le camp et dévastent tout sur leur passage. Sur un plateau nimbé d'une lumière blanche tombée de néons, nous voilà dans un lieu neutre, une salle de répétition. Car les deux protagonistes sont comédiens apprend-on. D’ailleurs Stanislas Nordey joue Stan et Audrey Bonnet joue Audrey. Pascal Rambert, l’auteur et metteur en scène, a souhaité gardé les prénoms des comédiens, avec leur autorisation pour, selon lui, qu'ils soient plus à l'écoute l'un de

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