"Razzia" : Casa, avant le chaos ?

ECRANS | Après Much Loved, Nabil Ayouch poursuit son auscultation des fractures du Maroc contemporain. Derniers instants avant le cataclysme dans un Casablanca qui n’a plus rien à voir avec l’image idéalisée par Curtiz.

Vincent Raymond | Mercredi 14 mars 2018

Photo : © Unité de Production / Les Films du Nouveau Monde / Artemis Productions / Ali n' Productions / France 3 Cinéma


Maroc, entre les montagnes de l'Atlas et Casablanca, en 1982 et 2015. Portraits croisés de plusieurs personnages en proie au durcissement du régime et des mœurs, aux préjugés, alors que le religieux gagne du terrain et que les différences sociales mènent à un inévitable chaos…

Cette manière de brasser les époques et les protagonistes autour d'une communauté de destins (et de cet événement final annoncé par le titre, cristallisant les tensions, rancœurs et humiliations accumulées) rappelle le “cinéma-choral” à la Iñarritu ou le Magnolia de Paul Thomas Anderson. Mais Ayouch ne le fait pas glisser vers ce pan-humanisme lyrique à la mode il y a une dizaine d'années. Les temps ont changé ; un voile de désenchantement s'est abattu sur le monde, douchant les espérances. Y compris celles suscitées par les Printemps arabes.

Empire chérifien, fais-moi peur

Jadis apprécié à Rabat pour l'aura internationale dont ses œuvres bénéficiaient, Nabil Ayouch est passablement tombé en disgrâce avec Much Loved (2015), intransigeante chronique montrant le quotidien de prostituées marocaines — une réalité que d'aucuns auraient hypocritement aimé occulter et dont la publicité a suscité d'effroyables remous. Avec sa coscénariste (et interprète) Maryam Touzani, le cinéaste poursuit incontinent dans ce film creusant à la racine des trémulations contemporaines, remontant à l'origine de la violence : quand l'arabe chasse le berbère dialectal à l'école, la religion s'invite insidieusement et la division contamine les esprits. Une “petite” concession aux conséquences dignes d'un tsunami une trentaine d'années plus tard.

Razzia révèle une ville, Casablanca, à deux doigt d'atteindre son point de rupture. Assumer sa liberté de femme dans l'espace public, et même privé, relève de la gageure : quolibets, menaces et intimidations saluent celle qui ose marcher tête et jambes nues, allume sa cigarette — il ne s'agit pas de prévention du tabagisme. Dans cette société de plus en plus fractionnée, où l'on craint de s'afficher avec des juifs par peur du qu'en-dira-t-on, où la jeunesse dorée rivalise d'arrogance face à une plèbe à bout de nerfs, la moindre étincelle peut tout embrasser. Et il y a beaucoup de vendeurs d'allumettes à la sauvette…

Razzia de Nabil Ayouch (Fr.-Bel.-Mar., 1h59) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdelilah Rachid…


Razzia

De Nabil Ayouch (Bel-Fr, 1h59) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter...

De Nabil Ayouch (Bel-Fr, 1h59) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter...

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A Casablanca, entre le passé et le présent, cinq destinées sont reliées sans le savoir. Différents visages, différentes trajectoires, différentes luttes mais une même quête de liberté. Et le bruit d’une révolte qui monte….


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"Adam" : Les délices de Casa

ECRANS | De Maryam Touzani (Mar.-Fr.-Bel., 1h33) avec Lubna Azabal, Nisrin Erradi, Douae Belkhaouda…

Vincent Raymond | Mardi 11 février 2020

Samia erre dans la Médina, en quête d’un travail. Mais sa situation de jeune femme enceinte seule lui ferme toute les portes. Jusqu’à ce qu’elle arrive chez Abla, veuve revêche qui l’héberge à contrecœur sur l’insistance de sa fille de 8 ans. Les talents de pâtissière de Samia feront le reste… Le chemin du cœur passe par l’estomac, dit la sagesse populaire, qui n’a certes jamais dû ouvrir un manuel d’anatomie. Tout aussi absurde semble l’assertion selon laquelle la gourmandise serait transmissible par le regard… Et pourtant ! Combien nombreux sont les films qui, exaltant les plaisirs du palais, suscitent d’irrépressibles réflexes de salivation pavloviens chez leurs spectateurs ! Adam appartient à cette succulente catégorie d’œuvres où l’art culinaire sert de méta-langage entre les individus, de truchement social et sentimental ainsi que de vecteur nostalgique. Comme dans Le Festin de Babette, La Saveur des ramen ou Les Délices de Tokyo, le miracle qui se produit en bouche redonne vie à des cœurs secs ; la sensualité de la dégustation et la complicité de la préparatio

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Pearl : Sculpture humaine

ECRANS | De Elsa Amiel (Fr.-Sui., 1h20) avec Julia Föry, Peter Mullan, Arieh Worthalter…

Vincent Raymond | Mercredi 6 février 2019

Pearl : Sculpture humaine

Léa Pearl s’apprête concourir pour un titre de culturiste. Alors que son entraîneur lui prodigue ses ultimes conseils, son ex débarque avec un enfant, leur fils Joseph. Charge à Léa, qui l’a abandonné, de s’en occuper pendant deux heures. Mais l’instinct maternel n’est pas un muscle… De la fascination… Pour le corps et sa sculpture, d’abord. Elsa Amiel promène avec amour son œil-caméra sur les courbes body-buidées surréelles de Léa et des autres adeptes du jusqu’au-boutisme musculaire, jouant par des gros plans ambigus et des ahans suggestifs, sur les similitudes entre la mécanique de entraînement et la gymnastique d’un coït. En creux se pose naturellement la question de la féminité de la femme culturiste, et incidemment de sa capacité à être mère, maternelle et maternante — d’autant que la cinéaste sous-entend que les “supplémentations“ ont une action hormonale inhibitrice. De la fascination pour les ambiances de nuit, les couloirs d’hôtel et les milieux semi-interlopes, ensuite. Elsa Amiel reprend une grammaire de néons et de veillées sans fin classique, exploitée dans les pola

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"Girl" : Lara au bal du diable

Camera d'Or | Le portrait plein de vie d’une adolescente née garçon luttant pour son identité sexuelle et pressée de devenir femme. Une impatience passionnée se fracassant contre la bêtise à visage de réalité, filmée avec tact et transcendée par l’interprétation de l’étonnant·e Victor Polster.

Vincent Raymond | Mardi 2 octobre 2018

Jeune ballerine de 15 ans, Lara se bat pour rester dans la prestigieuse école de danse où elle vient d’être admise, mais aussi pour accélérer sa transition de garçon en fille. La compréhension bienveillante de ses proches ne peut hélas en empêcher d’autres d’être blessants. Jusqu’au drame. Girl pose sur des sujets divers un regard neuf, lesquels sont loin de l’être : la danse comme école de souffrance et de vie (on se souvient de la claque Black Swan), la difficulté de mener une transition de genre (voir Transamerica), la vie d’un parent isolé élevant deux enfants. Des thèmes rebattus mais qui, par coagulation et surtout grâce à une approche déconcertante, c’est-à-dire bannissant les situations attendues, trouvent une perspective nouvelle. Ainsi, la question de l’acceptation par la famille du choix intime de la jeune Lara ne se pose même pas ; au contraire bénéficie-t-elle ici d’un accompagnement solide et complice. Quant aux professeurs de danse, ils n’ont rien des tyrans ordinaires martyrisant les petits rats. Bref, outre l’absence de la

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Les Chevaux de Dieu

ECRANS | De Nabil Ayouch (Maroc-Fr-Bel, 1h55) avec Abdelhakim Rachid, Abdelilah Rachid, Hamza Souideq...

Jerôme Dittmar | Lundi 18 février 2013

Les Chevaux de Dieu

Il y a un an sortait La Désintégration, récit distancié sur l'embrigadement des jeunes de banlieue dans le terrorisme. Là où le film de Philippe Faucon était aride, quasi factuel, Les Chevaux de Dieu s'impose comme son pendant lyrique. Partant peu ou prou du même sujet dans un autre contexte : comment des jeunes d'un bidonville de Casablanca rejoignent des radicaux islamistes pour devenir des martyrs, Nabil Ayouch dresse un constat similaire. À l'origine des dérives, il y a toujours des raisons sociales, de la frustration, mais aussi des histoires de famille, de frère, d'amis, un tissu large à la fois complexe et au matérialisme banalement universel. Toute la différence entre les films tient au traitement, ample chez Ayouch, presque scorsesien, l'auteur laissant virevolter sa caméra au-dessus du bidonville dans des plans stylés. Dommage seulement que cette ambition formelle aux airs de Cité de Dieu ne serve au final qu'à suivre un récit aux conclusions trop balisées. Jérôme Dittmar

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