"Mauvaises herbes" : Repiquage de sauvageons

ECRANS | de et avec Kheiron (Fr., 1h40) avec également Catherine Deneuve, André Dussollier…

Vincent Raymond | Mardi 20 novembre 2018

Photo : © Mars Films


Recueilli jadis par Monique, Waël est devenu dans la cité un prince de l'embrouille et de la tchatche, sans perdre son bon fond. Mais un jour, l'une de ses victimes, par ailleurs vieille connaissance de Monique, le recrute comme éducateur. Waël va faire des miracles…

Cette deuxième réalisation de Kheiron entremêle deux récits aux styles très distincts : l'un censé retracer la petite enfance cahoteuse de Waël, jusqu'à son adoption puis son exil, possède des accents dramatiques et symboliques qui ne dépareraient pas la sélection d'un grand festival ; l'autre jouant sur la comédie urbaine, conjugue le tac-au-tac begaudeau-gastambidien du dialogue à une romance tendre pour cheveux gris. Un attelage dont le baroque rivalise avec celui de la distribution mais qui prouve sa validité par l'exemple : Deneuve en bonne sœur retraitée et délurée trouve là un de ses meilleurs emplois depuis fort longtemps, et forme avec Dussollier, merveilleux de bienveillance embarrassée, un couple convaincant.

Quant à la troupe de jeunes pousses sur la mauvaise pente que Waël va replanter dans le droit chemin à sa tortueuse manière, si elle compose une mosaïque crédible de situations ordinaires de déshérence et prête souvent à rire, elle ne choit jamais dans la caricature stérile : les problématiques rencontrées (trafic de drogue, chantage sur mineur, pédophilie, précocité intellectuelle, difficultés relationnelles et/ou d'intégration…) sont certes graves mais le verbe direct et les répliques, déliées. Les ados de la distribution contribuent largement à leur impact ; même si l'on n'atteint pas la débordante invention langagière de À genoux les gars, l'oreille rend autant de plaisir que l'œil devant cette comédie sociale positive et franchement drôle.


Mauvaises herbes

De Kheiron (Fr, 1h40) avec Kheiron, Catherine Deneuve...

De Kheiron (Fr, 1h40) avec Kheiron, Catherine Deneuve...

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Waël, un ancien enfant des rues, vit en banlieue parisienne de petites arnaques qu’il commet avec Monique, une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Sa vie prend un tournant le jour où un ami de cette dernière, Victor, lui offre, sur insistance de Monique, un petit job bénévole dans son centre d’enfants exclus du système scolaire. Waël se retrouve peu à peu responsable d’un groupe de six adolescents expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme. De cette rencontre explosive entre « mauvaises herbes » va naître un véritable miracle.


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André Dussollier - François Ozon : « J’aime les défis, les choses un peu extrêmes »

Tout s’est bien passé | Comme toujours impressionnant dans le rôle d’un vieil homme diminué par un AVC demandant à sa fille de l’aider à mourir (et odieux), André Dussollier est au centre du nouveau film de François Ozon. Tout sauf mortifère, ce voyage au cœur d’une pure névrose familiale traversé d’éclats franchement burlesques, est adapté du récit d’une ancienne coscénariste du cinéaste, Emmanuèle Berhneim. Rencontre avec le réalisateur et son acteur.

Vincent Raymond | Mercredi 22 septembre 2021

André Dussollier - François Ozon : « J’aime les défis, les choses un peu extrêmes »

Vous avez hésité avant d’adapter le livre d’Emmanuèle Bernheim… François Ozon : En 2013, elle m’avait envoyé les épreuves de son livre en me demandant si ça m’intéressait, parce que plusieurs réalisateurs voulaient l’adapter. Je l'ai lu et l’ai trouvé très beau — elle m’avait raconté un peu l’histoire de son père. Mais je lui avais dit que je ne me sentais pas capable de raconter son histoire : c’était tellement personnel, tellement intime… Et la connaissant, je ne voyais pas trop où trouver ma place. J’ai passé mon tour. Là-dessus, Alain Cavalier a voulu faire un film avec elle (comme Pater avec Vincent Lindon) où elle jouait son propre rôle, elle a dit OK. Mais elle a développé un cancer assez fulgurant dont elle est décédée. Le film de Cavalier s’est alors transformé en documentaire, Être vivant et le savoir. Après sa mort, j’ai relu le livre et tout d’un coup, je n’ai plus vu ce qui m’avait fait peur en 2013 — le sujet, la fin de vie, le suicide assisté — mais autre chose : la famille, son rapport à son père, la responsabilité

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"Boîte noire" : Crime en bande réorganisée

Thriller politique | Un analyste opiniâtre du BEA ayant découvert que les enregistrements d’un crash aérien ont été truqués, se trouve confronté à l’hostilité générale… Yann Gozlan creuse le sillon du thriller politique, lorgnant ici le versant techno-paranoïde et transposant l’esprit du ciné US des années 1970 aux problématiques contemporaines. Brillamment réalisé.

Vincent Raymond | Mardi 7 septembre 2021

Après le crash du vol Dubaï-Paris, un jeune analyste prodige détecte que les pistes sonores des boîtes noires ont été trafiquées. Au fur et à mesure d’une enquête qui l’isole de plus en plus et mine son couple, il réalise la compromission de responsables industriels et politiques. Et que sa propre vie paraît, elle aussi, en danger… Toute incursion dans le thriller politique — jadis domaine régalien du cinéma américain, un peu en déshérence depuis une vingtaine d’années — est la bienvenue. À condition évidemment qu’il y ait à la fois un enjeu politique cohérent et un traitement suffisamment rythmé pour répondre aux exigences de ce registre : les barbouzeries et collusions entre officines para-gouvernementales avaient ainsi permis à Coppola (Conversation secrète), Pollack (Les Trois jours du Condor), Pakula (The Parallax View) ou De Palma (Blow Out) de placer haut la barre au milieu des années 1970, avant que le genre ne s’hybride définitivement avec des problématiques technologiques depuis Clancy, Crichton et consorts, signant l’avènement in

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"La Vérité" : Tout sur sa mère

ECRANS | De Hirokazu Kore-eda (Fr.-Jap., 1h47) avec Catherine Deneuve, Juliette Binoche, Ethan Hawke, Margot Clavel…

Vincent Raymond | Mercredi 18 décembre 2019

Star de cinéma, Fabienne vient de publier ses mémoires titrés La Vérité et va entamer un nouveau tournage. Sa scénariste de fille Lumir, son époux et leur petite Charlotte, débarquent alors de New York. Leur séjour permettra de régler de vieilles querelles, mais aussi panser des plaies… « On ne peut se fier à sa mémoire ». Aux allures de mantra, cette réplique est un peu la clef de La Vérité : on l’entend sortir de la bouche de Lumir (reprochant les arrangements de sa mère avec la vérité dans son livre), mais aussi de celle de la fantasque Fabienne, faisant remarquer en retour à sa fille que le point de vue d’une enfant est trompeur. Si l’actrice revendique dans sa vie comme son art le “mentir vrai“ d’Aragon, en assumant également une incorrigible mauvaise foi et ses caprices, elle sait — par le bénéfice de l’âge — que toute vérité est relative, subjective. Que la perfection qu’elle suppose, forcément impossible à atteindre. Et que l’écrit est un pis-aller au jeu, donc à la vie. Acteurs 1, scénaristes 0 ? Difficile de savoir qui aura le dernier mot ! Kore-eda accomplit ici une œuvre d’une

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Catherine Deneuve - Emmanuelle Bercot : « Il faut beaucoup de non-dit pour maintenir un équilibre »

Fête de famille | Dans le film de Cédric Kahn, l’une est une mère fuyante, l’autre une fille hurlante. Pas étonnant qu’elle n’arrivent pas à communiquer. Mais ici, les deux comédiennes dialoguent sans peine.

Vincent Raymond | Mercredi 4 septembre 2019

Catherine Deneuve - Emmanuelle Bercot : « Il faut beaucoup de non-dit pour maintenir un équilibre »

Emmanuelle, comment Cédric Kahn vous a-t-il présenté le rôle de Claire ? Emmanuelle Bercot : Cédric n’est pas quelqu’un qui présente les choses (sourire). En fait, j’ai lu et tout était clair. Mais à vrai dire, on n’a peut-être pas le même point de vue ni le même avis sur le personnage. Peu importe. De toutes façons, il ne sait pas ce que j’ai dans tête quand je joue, et je ne sais pas non plus ce qu’il a dans la sienne. Mais on réussit à se rejoindre par le travail sur le plateau. Catherine, qu’est-ce qui vous attendrit dans votre personnage ? Catherine Deneuve : Le fait qu’on sente que sa vie a été très portée par la famille. C’est une chose vraiment essentielle dans sa vie, je trouve ça assez touchant. On voit bien que la famille, c’est encombrant : il est difficile de garder ses membres ou les maîtresses ou les femmes. Mais c’est émouvant de consacrer sa vie à ça. Vous trouvez-vous des points communs avec elle ? CD : Je n’ai pas l’impression. En aviez-vous davantage avec les “mères“ que sont Claire Darling d

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"Fête de famille" : Pièce rapportée

ECRANS | Un seul être revient… et tout est dévasté. Cédric Kahn convoque un petit théâtre tchekhovien pour pratiquer la psychanalyse explosive d’une famille aux placards emplis de squelettes bien vivants. Un drame ordinaire cruel servi par des interprètes virtuoses.

Vincent Raymond | Mercredi 4 septembre 2019

Pour son anniversaire, Andréa a convié enfants et petits-enfants dans la maison familiale. Mais l’irruption de l’aînée, Claire, met au jour (et à vif) plaies et dettes du passé. Entre la bipolarité de la revenante, les coups de sang du cadet et l’aboulie des autres, la fête à du plomb dans l’aile… Si les questions de corps au sens large — cul, inceste, maladie, décès… — constituent les habituels carburants dramatiques des réunions de familles cinématographiques souvent crues et psychologiquement violentes (Festen, La Bûche, Un conte de Noël…), aucune d’entre elles ne surpasse le tabou suprême que constitue le fric. Fille d’Andréa née d’un précédent lit, Claire veut récupérer l’héritage de son père qu’elle placé dans la maison de famille… où vivent sa mère, mais aussi sa fille, qu’elle a abandonnée pour mener son existence instable et qui la hait. Dette d’amour, dette d’argent, silences embarrassés… Dans cette maison trop grande, dont les recoins pénombraux disent les non-dits coupables, personne à l’exception du cadet n’ose s’opposer à la fille prodigue ni prendre

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André Téchiné : « Entre la fidélité au réel et au cinéma, j’ai choisi le cinéma »

ECRANS | André Téchiné place sa huitième collaboration avec Catherine Deneuve sous un signe politique et cosmique avec "L’Adieu à la nuit". Où l’on apprend qu’il aime la fiction par-dessus tout…

Vincent Raymond | Mercredi 24 avril 2019

André Téchiné : « Entre la fidélité au réel et au cinéma, j’ai choisi le cinéma »

Pourquoi avoir choisi d’aborder ce sujet ? Comme toujours, c’est la conjonction de plusieurs choses. On part souvent d’un roman qu’on adapte à l’écran ; là j’avais envie d’une démarche inverse, de partir de tout le travail d’enregistrement, d’entretiens et de reportages fait par David Thomson sur tous ces jeunes qui s’engageaient pour la Syrie et sur ces repentis qui en revenaient. Comme c’était de la matière brute, vivante, et qu’il n’y avait pass de source policière ni judiciaire, j’ai eu envie de mettre ça en scène ; de donner des corps, des visages, des voix. Dans les dialogues du film, il y a beaucoup de greffes, d’injections qui viennent de la parole de ces jeunes radicalisés. Mais j’avais envie que ça devienne un objet de cinéma : la fiction, c’était pour moi le regard sur ces radicalisés de quelqu’un de ma génération et, par affinité, avec Catherine Deneuve — car j’ai fait plusieurs films avec elle — et parce qu’elle incarne un côté Marianne, français. Et puis je voulais que ce soit intergénérationnel. Avec Léa Mysius

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"L'Adieu à la nuit" : Muriel, ou le temps d’un départ

ECRANS | Une grand-mère se démène pour empêcher son petit fils de partir en Syrie faire le djihad. André Téchiné se penche sur la question de la radicalisation hors des banlieues et livre avec son acuité coutumière un saisissant portrait d’une jeunesse contemporaine. Sobre et net.

Vincent Raymond | Mercredi 24 avril 2019

Printemps 2015. Dirigeant un centre équestre, Muriel se prépare à accueillir Alex, son petit-fils en partance pour Montréal. Mais ce dernier, qui s’est radicalisé au contact de son amie d’enfance Lila, a en réalité planifié de gagner la Syrie pour effectuer le djihad. Muriel s’en aperçoit et agit… Derrière une apparence de discontinuité, la filmographie d’André Téchiné affirme sa redoutable constance : si le contexte historique varie, il est souvent question d’un “moment“ de fracture sociétale, exacerbée par la situation personnelle de protagonistes eux-mêmes engagés dans une bascule intime — le plus souvent, les tourments du passage à l’âge adulte. Ce canevas est de nouveau opérant dans L’Adieu à la nuit, où des adolescent·es en fragilité sont les proies du fondamentalisme et deviennent les meilleurs relais des pires postures dogmatiques. Grand-mère la lutte Sans que jamais la ligne dramatique ne soit perturbée par le poids de la matière documentaire dont il s’inspire, L’Adieu à la nuit

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(Trop) Bref

Humour | Né sous l’étoile de la tchatche, électron libre de la scène française, Kheiron a le parcours un brin énervant du gars qui réussit tout mais à qui personne n’en veut, (...)

Cerise Rochet | Mardi 5 février 2019

(Trop) Bref

Né sous l’étoile de la tchatche, électron libre de la scène française, Kheiron a le parcours un brin énervant du gars qui réussit tout mais à qui personne n’en veut, tant tout ce qui sort de lui est fait avec talent. A 36 ans, il est aujourd’hui humoriste, acteur, scénariste, metteur en scène, réalisateur, et même, rappeur. Au passage, le type a également oublié d’être con, et sans doute même oublié d’être moche. Son dernier spectacle, 60 minutes avec Kheiron… N’est pas vraiment un spectacle. Non, parce qu’en fait, Kheiron n’a pas de spectacle. Tout juste « un stock de vannes », qui lui permet de dérouler tranquille, en impro, au gré de ses interactions avec les spectateurs, pendant pile poil une heure. Une question au public, et la boîte à fou-rire s’emballe. Un toutes les sept secondes, précisément. Kheiron, c’est un peu ton pote Bébert, que t’invites toujours parce qu’il fait marrer tout le monde grâce à sa répartie, mais en mieux. En beaucoup mieux, même. Avec ce non-spectacle qui chaque soir en devient un, tout neuf, unique, Kheiron parvient à faire du tout avec du rien. Chapeau. 60 minutes avec Kheiron, jeudi 14 février à 20 heu

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"La Dernière Folie de Claire Darling" : Claire obscure

Lady Gaga | De Julie Bertuccelli (Fr., 1h35) avec Catherine Deneuve, Chiara Mastroianni, Samir Guesmi…

Vincent Raymond | Mercredi 6 février 2019

Passé et présent se mélangent dans l’esprit de la très chic Claire Darling. Pensant être au seuil de son ultime jour sur terre, la voici qui brade tous ses meubles et bibelots pour une bouchée de pain. Peut-être que sa fille, qu’elle n’a pas vue depuis des année, pourrait remédier à ce chaos ? À chacune de ses réalisations de fiction, Julie Bertuccelli nous prouve qu’elle est décidément plutôt une grande documentariste, surtout lorsqu’elle s’attache à son sujet de prédilection qu’est la transmission, lequel n’est jamais bien loin de la mémoire — son premier long de fiction, Depuis qu’Otar est parti… était d'ailleurs furieusement documentarisant. Racontant la confusion mentale et spatio-temporelle d’une femme visiblement atteinte d’un Alzheimer galopant, ce Claire Darling propose de mettre en résonance le bric-à-brac interne du personnage, le marché aux puces qu’elle organise avec la forme déstructurée du film — façon onirisme à la Resnais, avec échos répétitifs entre passé et présent. L’effet, systématique, se révèle épuisant et

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Novembre : Au(x) détour(s) du regard

Panorama ciné | On le sait, voir n’est pas regarder. Ainsi, il est des films qu’on peut laisser filer d’un œil distrait et d’autres à scruter. Et puis d’autres encore, où la question d'un regard attentif se révèle cruciale…

Vincent Raymond | Mercredi 31 octobre 2018

Novembre : Au(x) détour(s) du regard

Commençons par regarder au-delà de notre champ de vision, à perte de vue, en compagnie de Thomas Vinterberg. On l’avait quitté évoquant ses souvenirs d’enfance dans La Communauté (2017), le réalisateur de Submarino (!) persiste d’une certaine manière dans le huis clos avec Kursk (7 novembre) récit inspiré par la tragédie du sous-marin nucléaire russe homonyme passé par le fond avec son équipage en 2000. Terriblement d’actualité, alors que les tensions est/ouest regèlent, ce drame raconte l’obstination mortifère des nations et des militaires — quel que soit leur pavillon —, davantage prompts à sauver leurs vaniteuses apparences que leurs marins. Sobrement spectaculaire, cette superproduction internationale travaille les formats d’image, la dilatation du temps et le son avec une enviable finesse. Pour High Life (même date), Claire Denis s’échappe quant à elle totalement de l’orbite terrestre pour un conte de science-fiction zonant plu

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"Tout nous sépare" : Tant mieux…

ECRANS | de Thierry Klifa (Fr., 1h38) avec Catherine Deneuve, Diane Kruger, Nekfeu…

Vincent Raymond | Mercredi 8 novembre 2017

Tout chez Thierry Klifa trahit le désir de faire des “coups” : confronter la briscarde Deneuve à l’apprenti comédien Nekfeu, faire que Nicolas Duvauchelle la rudoie salement ; donner à Diane Kruger un rôle de camée estropiée et meurtrière… Oh, il reconnaît bien volontiers avoir bâti en partie sur ou son scénario autour de l’image de la Reine Catherine empoignant un fusil de chasse à la manière de Clint Eastwood pour défendre son territoire, mais cette fugace séquence n’est pas de nature à bouleverser ni cours du récit, ni l’Histoire du Cinéma. Tout au long du film, la comédienne reste en effet fidèle à ce qu’elle a toujours incarné et représenté : une bourgeoise (ici cheffe d’entreprise) à la paupière distante et la diction précieuse, fumant du bout de ses ongles peints en rouge des cigarettes slim. La dimension tragique de ce polar pâtit en sus d’une séquence de meurtre terriblement maladroite, puisque l’emballement des personnages menant au geste fatal sonne faux. Si l’on a du mal à croire à la réalité de l’acte, la suite du drame nous indiffère.

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"Sage Femme" : critique et interview de Martin Provost

ECRANS | Sage-femme, Claire travaille dans une maternité qui va bientôt fermer. Sa vie se retrouve chamboulée par l’irruption de Béatrice, amante de son défunt père. (...)

Julien Homère | Mardi 21 mars 2017

Sage-femme, Claire travaille dans une maternité qui va bientôt fermer. Sa vie se retrouve chamboulée par l’irruption de Béatrice, amante de son défunt père. Passions, regrets et nostalgie vont s’inviter chez ces deux femmes que tout oppose. Étude sur l’acceptation du passé, cette petite histoire s’accompagne d’une mise en scène discrète, presque invisible de Martin Provost. Écrasé par deux actrices qu’il admire, le réalisateur limite la forme à une simple illustration. Seuls Quentin Dolmaire et Olivier Gourmet irradient leurs apparitions d’un charisme qui dénote avec l’ensemble. En dépit d’une première heure touchante, la simplicité recherchée donne un sentiment d’inabouti. Des images calmes, une musique calme et un scénario calme, achèvent de rendre le troisième acte maladroit, presque ennuyeux dans les adie

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Lucas Belvaux : « Un film pour participer au débat »

ECRANS | Cinéaste dont l’éclectisme n’est plus à prouver depuis sa Trilogie (2003), Lucas Belvaux revendique sans faux-fuyant sa volonté de contribuer à la réflexion démocratique.

Vincent Raymond | Jeudi 16 février 2017

Lucas Belvaux : « Un film pour participer au débat »

Etait-il envisageable de tourner Chez nous pour la télévision, ou d’en faire une prédiffusion télévisée pour être sûr qu’il soit davantage vu ? Non, je n’y ai même pas pensé. À la télé, les contraintes sont telles que j’aurais été moins libre : les budgets, le rythme — non pas de tournage, mais de production — et l’écriture sont très cadrés. Ce sont des films qu’il faut faire dans une liberté absolue. Vous aviez l’impératif du calendrier… Bien sûr : il fallait sortir avec l’élection présidentielle pour participer au débat. Le même film, quelle que soit l’issue de l’élection, n’avait pas le même sens s’il sortait après. C’était avant ou jamais. Mais si la sortie du film est programmée par les élections, l’envie est née avant, pendant le précédent, Pas son genre. On tournait avec à Arras avec des gens sympathiques sérieux, travailleurs, agréables, l’histoire d’une coiffeuse, un personnage pour qui j’avais de l’affection, de l’estime. C’était en période électorale et les sondages donnaient le FN à 30, 40% selon les endroits dans la région. Un jour, je me suis demandé pour qui elle voterait

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Chez nous : Nous en sommes arrivés là

ECRANS | Désireux d’éveiller les consciences en période pré-électorale, Lucas Belvaux fait le coup de poing idéologique en démontant la stratégie de conquête du pouvoir d’un parti populiste d’extrême-droite. Toute ressemblance avec une situation contemporaine n’est pas fortuite…

Vincent Raymond | Jeudi 16 février 2017

Chez nous : Nous en sommes arrivés là

Belvaux s’y attendait, il n’a donc pas été surpris : depuis la diffusion de la bande-annonce de son nouveau long métrage, quelques élus du parti en ayant inspiré le scénario ont d’autorité — forcément — assimilé Chez nous à « un navet » (sic). Et considéré qu’il s’agissait d’un « film de propagande » (re-sic) n’ayant pas sa place sur les écrans à deux mois du premier tour de l’élection présidentielle. Cela, bien entendu, sans l’avoir vu. Pourquoi un tel effroi de leur part ? Est-ce bien raisonnable de craindre de la résonance d’un si modeste film ? Sans doute : ils savent l’opinion malléable et supposent Chez nous susceptible de rappeler aux oublieux ces mécanismes à la Machiavel permettant de manipuler le peuple en douceur — avec son consentement de surcroît. L’effet haine La protagoniste de cette histoire y est choisie par un cadre du Bloc Patriotique, parti populiste d’extrême-droite, pour être tête de liste aux municipales de sa petite ville du Nord. Mère célibataire méritante, infirmière libérale appréciée de tous, fille de syndicaliste communiste et dépolitisée, elle affiche le profil idéal dans un terreau fertile…

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Adopte un veuf

ECRANS | Critique du film "Adopte un veuf" de François Desagnat (Fr., 1h37) avec André Dussollier, Bérengère Krief, Arnaud Ducret, Nicolas Marié…

Vincent Raymond | Mardi 19 avril 2016

Adopte un veuf

On n’aurait pas forcément misé ses deux mois de caution sur cette nouvelle comédie de colocation, surtout après le lourdingue Five. D’autant que le plan de masse d’Adopte un veuf n’a rien d’ébouriffant : un vieux misanthrope dépressif qui voit son quotidien s’éclairer grâce à l’irruption d’une blondinette dynamique, ça a des airs de Tatie Danielle au masculin – mais Dussollier possède un fond trop pur pour égaler en teigne l’abominable Tsilla Chelton. Pourtant, à partir de cet argument digne d’un Au théâtre ce soir moyen, François Desagnat trousse une histoire attachante, dans laquelle la composante humoristique ne se limite pas à de la gaudriole vulgaire, et où le sentiment de solitude est réellement perceptible. Les situations n’échouent jamais dans le pathétique, s’enrichissant des tonalités apportées par chacun des comédiens. Bérengère Krief joue de son dynamisme, en évitant "d’exploser de naturel", ce qui confère à son personnage de pot-de-colle gaffeuse un indéniable charme. Mais celui dont le récital confine au chef-d’

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La Tête haute

ECRANS | Portrait d’un adolescent en rupture totale avec la société que des âmes attentionnées tentent de remettre dans le droit chemin, le nouveau film d’Emmanuelle Bercot est une œuvre coup de poing sous tension constante, qui multiplie les points de vue et marie avec grâce réalisme et romanesque. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 12 mai 2015

La Tête haute

Malony est sans doute né sous une mauvaise étoile. Cela veut dire qu’en fait il y en a un, de doute, et Emmanuelle Bercot, c’est tout à son honneur, ne cherchera jamais à le dissiper. Il n’a que six ans et le voilà déjà dans le bureau d’une juge pour enfants — lumineuse et passionnée Catherine Deneuve — qui sermonne une mère irresponsable — Sara Forestier, dont la performance archi crédible ne tient pas qu’à ses fausses dents pourries — prête à se débarrasser de cet enfant au visage angélique mais dont elle dit qu’il n’est qu’un petit diable. C’est la première séquence de La Tête haute, et elle donne le la du métrage tout entier : on devine que cette famille est socialement maudite, bouffée par la précarité, la violence et l’instabilité. Mais Bercot ne nous donnera jamais ce contrechamp potentiellement rassurant : jusqu’à quel point Malony est seul responsable de son sort, pris entre haine de soi et rancune envers les autres, attendant qu’on le prenne en charge tout en rejetant les mains qu’on lui tend ? Cette scène d’ouverture est aussi emblématique de la mise en scène adoptée par Bercot : la parole y est puissante, tendue, explosive. Elle repose su

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Aimer, boire et chanter

ECRANS | Pour sa troisième adaptation d’Alan Ayckbourn et, donc, son tout dernier film, Alain Resnais choisit de laisser en sourdine ses ruminations crépusculaires pour une comédie qui célèbre la vie et la vieillesse, les artifices du théâtre et la force du cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 25 mars 2014

Aimer, boire et chanter

Dans Aimer, boire et chanter il y a, comme dans tous les films d’Alain Resnais un dispositif formel fort et très visible. Trop ? C’est ce que l’on pense lors des premières séquences, où le choix de toiles peintes découpées en rideaux pour les entrées et sorties est d’un goût contestable. Cette théâtralité, qui renvoie à la pièce d’Alan Ayckbourn que Resnais adapte ici — la troisième après Smoking / No Smoking et Cœurs — est cependant justifiée par le leitmotiv qui lance chacun des actes : Colin (Hyppolite Girardot) et sa femme Kathryn (Sabine Azéma) répètent eux-mêmes une pièce de théâtre, mais n’en dépassent jamais les premières répliques, la vie et le naturel finissant par reprendre le dessus. On ne verra jamais cette pièce à l’écran, tout comme on ne verra jamais son acteur principal, George Riley, dont son médecin Colin révèle la mort prochaine. Alors que ses amis (le couple formidable Caroline Silhol / Michel Vuillermoz), son épouse (Sandrine Kiberlain) et son rival (André Dussollier) s’inquiètent, se lamentent ou se réjouissent de la disparition annoncée de leur collègue, George retrouve une nouvelle jeunesse. Et ce sont plutôt les secret

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Diplomatie

ECRANS | De Volker Schlöndorff (Fr-All, 1h24) avec Niels Arestrup, André Dussollier, Charlie Nelson…

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

Diplomatie

Dans la nuit du 24 au 25 août 1944, le général allemand Von Choltitz, gouverneur de Paris, s’apprête à exécuter l’ordre d’Hitler : faire sauter les principaux monuments parisiens et provoquer une crue gigantesque de la Seine. Le consul suédois Nordling va, dans sa suite de l’Hôtel Meurice, tenter de le dissuader de pratiquer cette politique de la terre brûlée qui ne fait que reculer la débâcle inéluctable de l’armée allemande. Le sujet avait donné lieu à une pièce à (grand) succès de Cyril Gély, et Volker Schlöndorff l’adapte ici à l’écran avec les deux comédiens qui avaient créé les rôles sur scène, Arestrup et Dussollier. Ce duo-là vaut le déplacement — mais Charlie Nelson en concierge bourru n’est pas mal non plus — même si, de manière assez curieuse, Arestrup a choisi d’adopter un accent allemand assez artificiel pour faire parler son personnage en français. Cela résume assez bien les vaines tentatives de Schlöndorff pour faire muter son matériau théâtral en œuvre de cinéma : les aérations du récit comme les possibilités d’y faire entrer un réalisme de reconstitution ne font que diluer la tension du récit, ce jeu d’échec feutré où le diplomate tente de ramener le mil

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André Dussollier : «Quand on joue, il n’y a plus de masques»

ECRANS | En tournée pour la sortie de "Diplomatie" de Volker Schlöndorff, rencontre avec le grand André Dussollier autour du film, mais aussi du prochain film d’Alain Resnais, "Aimer, boire et chanter" dont, au moment de l’entretien, on ne savait pas encore qu’il serait le dernier… Propos recueillis par Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 4 mars 2014

André Dussollier : «Quand on joue, il n’y a plus de masques»

Comment êtes-vous passé de ce texte, Diplomatie, que vous avez beaucoup joué au théâtre à sa version cinématographique ? Y avait-il une forme de désapprentissage ? André Dussollier : Avec Niels Arestrup, on était prêts à tenter une aventure nouvelle. Il y a eu des moments en jouant la pièce où je me suis dit c’est dommage qu’il n’y ait pas une caméra. Au théâtre, on est souvent de profil face au public, qui est loin. Diplomatie, c’est un sujet qui correspond bien au cinéma, cela nous donne le privilège de parler de façon douce comme les diplomates, on va affronter ces grands problèmes en face à face, d’homme à homme, en susurrant parfois alors que c’est la guerre autour de nous. Je pense que la diplomatie se passe comme ça, à mots feutrés. Ce n’est pas que ça n’allait pas au théâtre, mais on s’adaptait à des contraintes techniques différentes. Il fallait oublier tout ce qu’on avait fait au théâtre, et l’avantage, c’était de travailler avec un metteur en scène qui n’avait pas vu la pièce, et qui nous regardait comme s

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Elle s’en va

ECRANS | D’Emmanuelle Bercot (Fr, 1h50) avec Catherine Deneuve, Camille…

Christophe Chabert | Mardi 17 septembre 2013

Elle s’en va

Catherine Deneuve en patronne de restaurant avec une mère intrusive et une fille irresponsable, qui pète gentiment une durite et décide de prendre sa bagnole pour partir à l’aventure sur les routes de France, voilà qui sent le clin d’œil amusé autour de la star à contre-emploi. Qu’Ozon soit passé par là auparavant importe peu, car c’est ailleurs que se joue l’échec du nouveau film de Bercot : dans son regard très Marie-Chantal sur la province française, alors qu’on la sent vouloir s’inscrire dans le sillage d’un Depardon. Il faut tout de même débarquer de Mars (ou de Paris) pour s’étonner d’y trouver des vieillards qui roulent leur cigarette en tremblant, des beaufs qui draguent tout ce qui passe dans des boîtes de nuit et des réunions d’anciennes miss au Casino L’Impérial d’Annecy. Le road movie autorise certes toutes les déviations, mais là, c’est plutôt le fossé du ridicule que le film se prend régulièrement. Quand Bercot injecte un peu de tenue romanesque dans l’errance, via l’apparition du petit-fils, cela ne s’arrange pas vraiment, avec un sentimentalisme dégoulinant qu’on ne lui connaissait pas — et une Camille horripilante en prime. Drôle de truc tout de même : u

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Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

ECRANS | Passant après le calamiteux épisode Langmann, Laurent Tirard redonne un peu de lustre à une franchise inégale en misant sur un scénario solide et un casting soigné. Mais la direction artistique (affreuse) et la mise en scène (bancale) prouvent que le blockbuster à la française se cherche encore un modèle. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 17 octobre 2012

Astérix et Obélix : au service de sa Majesté

Dans quel âge se trouve le blockbuster français ? Économiquement, sans parler d’âge d’or, on peut dire que l’affaire roule ; même une chose laborieuse comme Les Seigneurs remplit sans souci les salles. Artistiquement, en revanche, on est encore à l’âge de pierre. La franchise Astérix en est le meilleur exemple : après le navet ruineux de Thomas Langmann, c’est Laurent Tirard, fort du succès glané avec son Petit Nicolas, qui a récupéré la patate chaude. Avec un budget quasiment divisé par deux (61 millions quand même !), il n’avait guère le choix : finies les courses de char dispendieuses et les packages de stars ; retour aux fondamentaux. Tirard et son co-auteur Grégoire Vigneron prennent ainsi deux décisions payantes : remettre le couple Astérix et Obélix au centre du film (ainsi que les comédiens qui les incarnent, Baer et Depardieu, excellents), et soigner un casting pour lequel chaque personnage semble avoir été écrit sur mesure. Il y a dans Au service de sa Majesté un petit charme très français du second rôle savoureux, plus digeste que la pratique éculée de la guest écrasante. Guillaume Gallienne, Vincent Lacoste, Valérie Lemercier, Catherine Den

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