Aferim!

ECRANS | Une épopée picaresque aux allures de western roumain, d’une grande verve politique, magistralement mise en scène en scope noir et blanc par Radu Jude.

Christophe Chabert | Samedi 18 juillet 2015

Alors que le cinéma roumain semble s'épuiser dans sa veine réaliste, Radu Jude réussit, avec ce formidable Aferim!, à lui ouvrir un territoire inédit : celui du film historique traité à la manière d'un western. Deux cavaliers, un policier nommé Costandin et son fils, partent à la recherche d'un gitan en fuite accusé d'avoir couché avec la femme du seigneur local ; dans une Roumanie encore féodale et divisée en régions rivales, cette épopée prend des atours picaresques liés au caractère de Costandin (Teodor Corban, bien meilleur ici que dans le futur et décevant L'Étage du dessous) : raciste, misogyne, vulgaire et méprisant, il passe son temps à insulter tous ceux qu'il rencontre, moitié pour asseoir son pouvoir, moitié pour transmettre ses "valeurs" à son rejeton.

Même si l'action se déroule en 1871, Aferim! montre que la Roumanie s'est construite sur une solide base de rejet de ses minorités, tout ce qui n'est pas chrétien et orthodoxe (tziganes, juifs, catholiques, noirs…) étant voué aux gémonies. La verve du dialogue va de pair avec la beauté de la mise en scène ; beauté plastique d'abord, l'utilisation du scope et du noir et blanc donnant une ampleur inattendue aux images ; mais c'est aussi la façon dont Jude organise l'espace, dans l'alternance du proche et du lointain, la durée des plans et le grouillement de la figuration, qui confère au film son caractère épique. Et lorsqu'il s'enferme dans des intérieurs, il joue à fond la carte du clair obscur, intensifiant les contrastes avec les paysages traversés le reste du temps.

Comme dans tout bon western qui se respecte, le trajet physique des personnages se double d'un trajet moral : au terme de leur mission, Costandin et son fils auront découvert bien plus cruel et méchant qu'eux, et même s'ils reprennent la route vers d'autres "aventures", Jude aura réussi à faire passer à travers ses deux êtres plutôt minables un début de compassion et d'humanisme.

Christophe Chabert

Sortie le 5 août

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Le Trésor

ECRANS | Touchant à tous les registres sans faire de tapage, Corneliu Porumboiu compose, film après film, une peinture méticuleuse de la société roumaine contemporaine et s’impose comme le plus important cinéaste actuel de son pays. Nouvelle perle à sa filmographie, “Le Trésor” le confirme.

Vincent Raymond | Mercredi 10 février 2016

Le Trésor

Qu’est-ce qu’un trésor ? À cette question, chacune et chacun possède au moins deux réponses. L’une sentimentale, se référant à un objet matériel ou immatériel dénué de toute valeur marchande ; l’autre, absolue, désignant un bien universellement reconnu comme précieux, source de richesse potentielle pour son détenteur. Il est rare dans notre monde matérialiste que les deux définitions se superposent ou que l’une parvienne à se substituer à l’autre, à moins que l’on ait conservé une âme innocente. C’est le cas de Corneliu Porumboiu, qui malgré sa lucidité d’adulte, sait encore décocher des regards en direction d’un naturel merveilleux. Avoir un tel sens de l’absurdité et faire preuve d’autant de poésie relève du prodige. De l'ironie à la pelle Chaque époque connaît sa quête du Graal, plus ou moins ludique ou comique. Ce film en est une, qui renvoie à un temps et à un imaginaire révolus — celui des romans peuplés de pirates dissimulateurs, ou de ces contes que le héros Costi lit le soir à son fils. Seulement, en étant transposée de nos jours à l’échelle d’un jardin, l’aventure se trouve comme vidée de sa substance héroïque, de son éclat, d’une forme de danger

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