Bel et Buffard, les enfants terribles de la danse contemporaine

Non Danse | Une carte blanche donnée à Jérôme Bel, une reprise-hommage d'un chef-d’œuvre de Alain Buffard : la saison danse s'ouvre avec les plus exigeants et les plus talentueux des chorégraphes français. Retour sur deux figures dites de la non danse, qui sont d'abord et surtout deux artistes du corps et de la pensée en mouvement.

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 5 septembre 2017

Le 21 décembre 2013, le chorégraphe Alain Buffard disparaissait sans que cela ne fasse la Une des journaux (mais pas dans l'indifférence totale de la presse pour autant). Pour les amoureux de la danse, pour les Lyonnais en particulier, c'est toute une série de souvenirs qui ont défilé ce jour-là, sur l'écran de nos mémoires : ceux de pièces atypiques, dérangeantes, expérimentales, pas toujours entièrement convaincantes, découvertes pour la plupart sur une petite ou une grande scène des Subsistances...

Et, foudroyant et intact, s'est levé aussi le souvenir d'une pièce à part d'Alain Buffard, une fulgurance de noirceur et de travail complexe sur les ambiguïtés de la mémoire justement : Les Inconsolés, créée en 2005 aux Subsistances. Pièce résonant musicalement à nos oreilles de la superbe reprise du Roi des Aulnes de Goethe-Schubert par le chanteur travesti de cabaret Georgette Dee : « Mon fils, pourquoi caches-tu avec tant d'effroi ton visage ? / Père, ne vois-tu pas le Roi des Aulnes ? / Le Roi des Aulnes avec sa traîne et sa couronne ? / Mon fils, c'est un banc de brouillard. »

Danser aux limites

Brouillards de la mémoire et de l'imagination, jeux d'ombres chinoises, mélange de joie et d'effroi, Les Inconsolés « tentent un aller-retour de l'intime entre l'endroit violent d'un premier trouble et l'imagerie récurrente de sa reconstitution » écrivait Alain Buffard dans une note d'intention. Sa pièce était en 2005 comme l'apogée d'un long et atypique parcours d'un danseur formé auprès d'Alwin Nikolais et qui trouva sa liberté, de forme comme de pensée, auprès des artistes plasticiens contemporains (Vito Acconci, Chris Burden et Bruce Nauman, entre autres), ou de chorégraphes de la post-modern dance américaine comme Yvonne Rainer et Anna Halprin.

Avec Xavier Le Roy, Boris Charmatz et quelques autres, Alain Buffard fut classé dans la case de la non danse, expression due à une journaliste et qui a connu un certain succès, malgré son... non sens. Car cette génération de chorégraphes a surtout osé pousser la danse (justement) et le corps jusqu'à leurs ultimes limites : la laideur, la lenteur, l'informe, la performance, la déconstruction du mouvement...

Élargir la danse

Né en 1964, Jérôme Bel est une autre des figures de proue de cette non danse, influencé quant à lui à la fois par la danse-théâtre de Pina Bausch, la danse extrêmement dansée de Anne Teresa de Keersmaeker et la sphère large des arts plastiques... Le chorégraphe ouvre la saison du Ballet de l'Opéra avec une carte blanche qu'il a choisi de décliner en trois temps : un hommage rendu à deux grands chorégraphes et à deux de leurs pièces majeures (William Forsythe, The Second detail, 1991 ; Trisha Brown, Set and reset / Reset, 1983), et une création avec les danseurs du Ballet.

« Les spectateurs vont pouvoir, précise Jérôme Bel, trouver un fil conducteur à travers ces trois pièces. Celui-ci tourne principalement autour des corps des danseurs. Comment bougent-ils à tel moment de l'histoire ? Comment les chorégraphes cherchent, c'est ce qui m'intéresse et c'est pour cette raison que j'ai choisi ces pièces où l'on parle de l'émancipation du corps des danseurs comme expression politique. Quand je fais une pièce, c'est toujours une question et je n'ai pas la réponse. C'est cette perspective historique qui m'intéresse. »

Après sa transmission remarquée de son Show must go on en 2008, Jérôme Bel proposera aux danseurs du Ballet comme aux spectateurs « d'élargir la danse. » Quelle plus belle ambition pour des artistes qui, comme Alain Buffard et d'autres, n'ont cherché ou ne cherchent aujourd'hui que cela ?

Carte blanche à Jérôme Bel avec le Ballet de l'Opéra
À l'Opéra ​du 14 au 20 septembre

Alain Buffard / Association PI : ES, Les Inconsolés
Aux Subistances dans le cadre du festival Best-of ​du 14 au 16 novembre

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5 spectacles de danse à ne pas rater cette saison

Danse | Cinq rendez-vous chorégraphiques à ne pas rater ces prochains mois… De la rétrospective concoctée en images de et par Jérôme Bel au spectacle limite de Sciarroni, en passant par les fantasmagories de Peeping Tom.

Jean-Emmanuel Denave | Lundi 28 septembre 2020

5 spectacles de danse à ne pas rater cette saison

Triptyque Kylián Élégance, virtuosité, néoclassocisme : ces trois mots clefs pourraient définir l’œuvre gigantesque du chorégraphe tchèque Jiří Kylián. Pas moins de dix-sept de ses pièces sont inscrites au répertoire du Ballet de l’Opéra. Trois d’entre elles constitueront le programme du Ballet en novembre : Bella Figura et ses images théâtrales explorant la représentation scénique, l’aérienne Wings og Wax autour du mythe d’Icare, et Gods and Dogs où huit danseurs oscillent entre des pôles contraires, entre folie et normalité, maladie et santé, humanité et animalité… Jiří Kylián À l’Opéra du jeudi 12 au dimanche 15 novembre Jérôme Bel, en images et en texte « Rétrospective met en scène mes principales obsessions comme le corps, la culture, le langage, le pouvoir, la vulnérabilité et l’émancipation » dit de sa dernière pièce l’enfant terrible de la danse française Jérôme Bel. Une pièce qui est en l'occu

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Une Biennale tonique avec Maguy Marin et Peeping Tom

Biennale de la Danse | La programmation de la prochaine Biennale de la Danse a été dévoilée cette semaine, et réunit, a priori, tous les ingrédients d'une édition réussie : risquée, créative, pluridisciplinaire.

Jean-Emmanuel Denave | Dimanche 10 juin 2018

Une Biennale tonique avec Maguy Marin et Peeping Tom

À deux exceptions japonaises près, la Biennale de la Danse 2018 est une Biennale européenne. Elle s'annonce donc moins exotique qu'à l'accoutumée, mais plus exigeante artistiquement, et plus aventureuse dans ses formes d'expression... L'un des fils rouges de cette édition est celui des liens entre la danse et les images, images issues des nouvelles technologies notamment. Ce fil rouge ira, par exemple, de l'utilisation par Merce Cunningham (1919-2009) du logiciel informatique DanceForms (mouvements et enchaînements générés par ordinateur) pour sa pièce Biped, à des créations s'étayant sur la réalité virtuelle par le chorégraphe suisse Gilles Jobin ou par le poète circassien Yoann Bourgeois (artiste très présent dans cette Biennale avec trois spectacles). 27 créations et premières Parmi les 42 spectacles programmés en salles, on compte 27 créations et premières françaises qui constituent le cœur de cette Biennale et, bien souvent, celui de nos attentes... Maguy Marin cré

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Jérôme Bel fait valser les codes de la danse

Maison de la Danse | Apparu sur les scènes françaises au milieu des années 1990, le chorégraphe Jérôme Bel (né en 1964) devient immédiatement un trouble-fête, déconstruisant et décortiquant (...)

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 8 novembre 2016

Jérôme Bel fait valser les codes de la danse

Apparu sur les scènes françaises au milieu des années 1990, le chorégraphe Jérôme Bel (né en 1964) devient immédiatement un trouble-fête, déconstruisant et décortiquant les codes de la danse et du spectacle, avec sens critique et sens de l'humour. Son grand œuvre, The Show must go on, créé en 2001, fera le tour de la planète, avec pour seule boussole cette question : « Pourquoi, à l'heure d'Internet et d'Hollywood, ça continue quand même le spectacle vivant, qu'est-ce qu'on fait là tous les deux (le performeur et le spectateur), qu'est-ce qui est en jeu dans cet espace-temps singulier, qu'est ce que cette co-présence vivante qu'on ne trouvera nulle part ailleurs ? » répondait-il dans un entretien au Petit Bulletin en 2007. Sa dernière création, Gala, s'inscrit dans le même sillage, entremêlant danseurs professionnels et danseurs amateurs recrutés sur Lyon. Mais ici Jérôme Bel interroge moins les standards

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La saison danse 2016-2017 en un clin d'oeil

La Saison de la Danse | Même si les jeunes chorégraphes ont encore du mal à se faire une place à l'ombre de leurs aînés, la saison danse 2016-2017 s'annonce ouverte, riche et diverse. La fraîcheur des idées n'y sera pas forcément fonction de l'âge du capitaine...

Jean-Emmanuel Denave | Mardi 6 septembre 2016

La saison danse 2016-2017 en un clin d'oeil

Directrice de la Maison de la Danse et de la Biennale de la Danse, Dominique Hervieu répète à l'envi et avec courage en ces temps de budgets culturels en berne, sa volonté d'accompagner et de stimuler la création chorégraphique. Un nouveau lieu est en cours d'élaboration et de réfection dans l'enceinte de l'ancien Musée Guimet... Reste qu'en jetant un regard rapide sur sa programmation et sur celles de ses confrères, on ne peut s'empêcher d'avoir un sentiment de déjà vu, voire de réchauffé. C'est par exemple "l'archipel" de la Maison de la Danse consacré à Angelin Preljocaj, qui depuis plusieurs années se consacre davantage à l'esthétisme clinquant qu'à l'innovation. C'est la compagnie japonaise Sankai Juku qui viendra fêter ses quarante d'ans d'existence à la Maison de la Danse, alors qu'elle n'est plus que l'ombre de l'ombre d'elle-même, et plombe ce genre fascinant qu'est le

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Avignon - Jout 6 - Gloire au spectacle vivant !

SCENES | "Cour d’honneur" et "Place du marché 76"

Benjamin Mialot | Vendredi 19 juillet 2013

Avignon - Jout 6 - Gloire au spectacle vivant !

On écrit souvent tout le bien que l’on pense du travail de Jérôme Bel, chorégraphe atypique de la scène française, adepte notamment d’une forme proche du spectacle-documentaire. Au fil des ans, l'instigateur du hit The Show Must Go On a ainsi construit diverses créations pensées autour de la figure d’un danseur – Véronique Doisneau du Ballet de l’Opéra de Paris, Cédric Andrieux de la compagnie Merce Cunningham... Un danseur qui donne son nom au spectacle et qui, sur scène, évoque sa vie tant personnelle que professionnelle, notamment en rejouant des extraits des pièces auxquelles il a participé – ce qui permet à Jérôme Bel d’affirmer crânement n’avoir jamais écrit un seul pas de danse.Suivant toujours cette logique et désirant imaginer un spectacle sur «la mémoire d’un lieu, d’un théâtre», Jérôme Bel a conçu Cour d’honneur : oui, car quel plus beau théâtre que la Cour d’honneur du Palais des papes, place centrale et majestueuse de l’incontournable Festival d’Avignon ? Pour évoquer cette mémoire, après plusieurs pistes de réflexion (il voulait d’abord interroger tous ceux qui travaillent dans le lieu), Bel a fait appel au

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Corps et têtes brûlés

SCENES | À lier / La danse c'est aussi quelques chorégraphes barrés qui tordent et remuent le corps en tous sens pour mieux dégoupiller l'âme. Passage en revue de nos têtes brûlées de prédilection. Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 12 septembre 2007

Corps et têtes brûlés

Le chorégraphe le plus cinglé et casse-cou de la scène contemporaine est belge et se nomme Wim Vandekeybus. Courses effrénées de danseurs-amoks, lancers de javelots sur le plateau, constructions de briques pulvérisées en poudres fiévreuses, portés à l'arrache (où les filles soulèvent les mecs comme des poids plumes), prises de risques inconsidérés, percussions des interprètes comme des crash-tests : c'est peu dire de la danse de Vandekeybus qu'elle est physique, énergique, sulfureuse, indispensable. Elle vous claque au visage comme une explosion de muscles, et secouera la Maison de la Danse à l'occasion de la présentation de Spiegel (du 25 au 27 mars), une sorte de compilation de vingt années de créations signées Vandekeybus... Autre enfant terrible de la danse, au tempo plus apaisé mais aux créations tout aussi iconoclastes : Jérôme Bel. L'ancien assistant de Decoufflé pour la cérémonie des Jeux Olympiques de 1992 et l'ex-danseur de Preljocaj ou Daniel Larrieu, prend un malin plaisir à déboulonner les us et coutumes de la danse contemporaine pour en renouveler de fond en comble les formes. Danse en tubes, chimie d'émotionsÀ la poubelle donc virtuosité, technique, hiér

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Corps et images bougent ensemble

ECRANS | Danse & cinéma / La danse et le cinéma, main dans la main, font quelques sauts et pirouette ensemble. Et devraient nous réserver cette année quelques belles séquences... Jean-Emmanuel Denave

Christophe Chabert | Mercredi 12 septembre 2007

Corps et images bougent ensemble

Corps en mouvement, images en mouvement : danse et cinéma font bon ménage à Lyon, celle-là s'inspirant de celui-ci dans plusieurs spectacles notables. Premier événement : la superproduction (Victor Bosch de Notre Dame de Paris et France Télévisions sont dans le coup) de Kirikou et Karaba, comédie musicale adaptée du film d'animation de Michel Ocelot qui en signe le livret. Le spectacle est créé à la Maison de la Danse (du 11 au 23 sept.) et se profile à nos yeux sous forme de gros point d'interrogation : sera-ce un attrape-gogos, une pièce surtout destinée aux enfants, ou bien encore un spectacle vif et emporté grâce à la chorégraphie du talentueux et électrique Wayne McGregor (artiste anglais découvert à Lyon lors de la Biennale de la Danse 2004) ? Mystère ! Et qui va bien pouvoir endosser le rôle de Kirikou, petit bonhomme haut comme trois pommes ? Plus on pense à Kirikou, d'ailleurs, plus on se dit qu'il s'agit, au fond, d'un bien drôle d'objet freudien : un bébé qui s'accouche lui-même, mange seul dès sa sortie du tunnel, court en tous sens comme un dératé, réfléchit plus vite que son ombre, sauve son village, devient adulte en un coup de cuillère à pot... Un hyper-actif celui-

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La danse, à chaud

MUSIQUES | Portrait / Jérôme Bel transmet The Show must go on aux danseurs du Ballet de l'Opéra. Décryptage d'une pièce mythique avec son créateur, génie «sans qualités». Jean-Emmanuel Denave

| Mercredi 26 septembre 2007

La danse, à chaud

Résumons la situation : The Show must go on est une pièce-ovni, à la fois énorme et dérisoire, fulgurante et désinvolte, insufflant à la danse, à ceux qui la font comme à ceux qui la regardent, une folle bouffée d'oxygène. D'ailleurs, chez Jérôme Bel, la frontière est définitivement brisée : interprètes et public s'en vont danser, yeux dans les yeux, sur une sorte de grand plan horizontal, anonyme, libre, insensé, émouvant. Oui, répétons-le, un grand plan d'immanence avec ses zones de turbulences, ses devenirs en zigzags, ses trous noirs ou jaunes, ses pics d'intensités passant du coq à l'âne, ses petits moments un peu mornes et moches, ses grandes solitudes, ses déceptions, ses rédemptions douces, son flux sans esbroufe qui, envers et contre tout, continue, ne s'éteint jamais, ici et maintenant, dans une salle de spectacle, «avec des gens dans le noir qui regardent des gens dans la lumière». N'en révélons pas trop : vous verrez et entendrez les vingt-huit danseurs du Ballet de l'Opéra en tenue de tous les jours, technique et virtuosité laissées au vestiaire, des tubes universels (Beatles, Bowie, Piaf, Police, Paul Simon, Lionel Richie...) passés par un Dj et illustrés mot à mot pa

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