Lincoln

Lincoln
De Steven Spielberg (Inde-ÉU, 2h29) avec Daniel Day-Lewis, Sally Field...

On pouvait craindre un film hagiographique sur un Président mythique ou une œuvre pleine de bonne conscience sur un grand sujet, mais le «Lincoln» de Spielberg est beaucoup plus surprenant et enthousiasmant, tant il pose un regard vif, mordant et humain sur les arcanes de la démocratie américaine. Une merveille, qui conclut une (inégale) trilogie spielbergienne sur l’esclavage. Texte : Christophe Chabert

Ce n'est peut-être qu’un hasard… Toujours est-il que ce film sur Abraham Lincoln au début de son second mandat de Président des États-Unis est sorti au moment où Barack Obama, qui n’a jamais caché son admiration pour Lincoln, était lui-même réélu Président. Hasard aussi, Lincoln affronte sur les écrans (et aux Oscars) Django unchained, Spielberg et Tarantino se disputant ainsi un même sujet : celui de l’esclavage. Tarantino n’a pas caché au cours de ses interviews avoir souhaité faire avec Django un anti-Amistad, c’est-à-dire un film où les Noirs ont vraiment la parole et n’ont pas besoin de porte-voix blancs pour plaider leur cause. De fait, Spielberg, à l’époque un peu écartelé entre ses grands films sérieux, sa franchise jurassique et ses productions télé, était passé à côté de son affaire. Lincoln pourrait tomber exactement sous le coup de la même critique : un film qui se dissimule derrière la vérité historique — car, scoop, ce sont bien des blancs qui ont mis fin à l’esclavage — pour mieux réduire au silence sur l’écran les principales victimes de cette injustice. Mais entre temps, Spielberg a beaucoup mûri en tant que cinéaste, Barack Obama a été élu Président et… Aaron Sorkin a signé À la Maison blanche et La Guerre selon Charlie Wilson — et là, ce n’est pas un hasard du tout.

Un nouvel espoir

Commençons par le cas Spielberg, et ce basculement spectaculaire opéré depuis ce film désespéré et magnifique qu’était Munich. Arrivé au bout d’un tunnel de noirceur entamé avec La Liste de Schindler, Spielberg en est ressorti avec une autre manière de regarder le monde, ce qui l’a conduit vers ce grand film mésestimé qu’est Cheval de guerre. Comme E.T., il ne lui restait plus qu’à revenir à la maison, sur le sol américain et au cœur de son Histoire, pour y faire résonner sa nouvelle philosophie, un optimisme lucide qui consiste à chercher au milieu de la mort, de la guerre et de l’injustice un soupçon d’espoir. Lincoln opère dès ses deux premières séquences la jonction : d’abord une scène de bataille dans la boue, comme un tableau furieux et barbare qui résumerait, à la manière des peintres classiques, toute la situation d’un conflit — la guerre de Sécession qui fait rage. Elle s’achève sur l’image indélébile d’une botte enfonçant le crâne d’un ennemi encore vivant dans une flaque noire et terreuse. On découvre ensuite Lincoln, fraîchement réélu, au contact des soldats yankees : il discute sans distinction avec deux soldats noirs et deux soldats blancs, leur témoignant le même intérêt et le même respect. La figure du grand homme proche de ses concitoyens, image pleine et entière d’une démocratie forte et droite, prête à tout pour arrêter la guerre et faire cesser les inégalités : le programme de Spielberg paraît alors très hagiographique, souligné par la performance certifiée authentique — accent, démarche voûtée, barbe et chapeau mou — d’un évidemment génial Daniel Day Lewis. Pourtant, Lincoln ne sera pas tout à fait ce film-là ; il sera même, par bien des aspects, son contraire. Le Président est certes porté par des idéaux — abolir l’esclavage et mettre fin à la guerre de Sécession, mais il les met en œuvre par de nombreuses entorses aux règles élémentaires de la démocratie et dans les interstices d’une Constitution encore imparfaite. Ce qui intéresse Spielberg dans la figure de Lincoln, c’est son pragmatisme, sa réactivité face aux événements, son sang-froid d’animal politique écrivant sourire en coin sa légende en tordant, quand il en a besoin, la réalité.

L’invention d’un lobby

Le film pose alors la question : d’où naissent les grandes avancées démocratiques ? La réponse est aussi multiple que la galerie de personnages qui tournent autour de Lincoln. D’abord ce trio de loufiats picaresques que Lincoln et son secrétaire d’État William Seward (David Strathairn) engagent pour aller soudoyer des députés réticents à voter l’abolition. Ce que Spielberg montre, c’est l’invention d’un lobby encore archaïque — ils vivent dans une cabane miteuse, s’habillent comme des notables pour masquer leur vraie nature de prolos rusés — et sa fonction ambivalente dans la machine démocratique : à la fois perversion du système et huile nécessaire pour en activer les pistons et briser son inertie. Le film s’offre ainsi des instants de pure comédie complètement inattendus dans une œuvre en costumes. Une quotidienneté que l’on retrouve dans la façon dont les membres du Parlement se haranguent, dans l’hémicycle comme dans les couloirs. Tony Kushner, auteur du script et surtout de ses dialogues magnifiques, défie alors Aaron Sorkin sur son terrain de prédilection : la mise en scène de la politique américaine comme un feuilleton virtuose où l’espace privé déborde sur la parole publique (et réciproquement). Car les choix de Lincoln ont des racines et un impact bien au-delà de l’avenir de son pays. C’est sa femme (Sally Field) qui le presse de faire cesser la barbarie esclavagiste, à défaut de pouvoir lui offrir une vie de couple digne de ce nom ; c’est ce fils (Joseph Gordon Levitt) qui veut rejoindre l’armée yankee, par défi envers ce père qui ne le regarde pas assez ; c’est aussi le souvenir de la perte d’un autre enfant, douleur très spielbergienne que le cinéaste exprime en un seul plan, d’une économie figurative remarquable.

Désirs d’avenir

Mais l’étrange valse entre les intérêts personnels d’une élite et le devenir d’une Nation entière, rien ne l’exprime mieux que le personnage, inoubliable, de Thaddeus Stevens (et son comédien, un Tommy Lee Jones au sommet de son pourtant spectaculaire talent). Sorte de Jean-Luc Mélenchon du XIXe siècle, il incarne la frange radicale des Républicains — qui voulaient, dans un de ces drôles de renversements historiques, voter l’abolition, alors que les Démocrates s’y opposaient ! — pour qui la reconnaissance de l’égalité entre les noirs et les blancs est le combat d’une vie parlementaire. Pour lui, le texte finalement soumis ne va pas assez loin, et il met ainsi en péril son adoption. Dans une séquence géniale, il devra, comme son frère ennemi Lincoln, choisir le pragmatisme plutôt que le jusqu’auboutisme. Déjà au bord des larmes, le spectateur les verra couler quelques scènes plus tard quand il découvrira que ce compromis politique est en fait un triomphe intime pour Stevens. C’est toute la puissance de Lincoln, toute la beauté du geste effectué par Spielberg dans ce qui restera comme un de ses plus grands films : plus il dénude la démocratie, plus il en pointe les travers, les impasses et les failles, plus il s’approche de la vérité des êtres qui la font vivre, de leurs désirs, de leurs craintes, de leurs aspirations. La politique est complexe car les hommes qui la font le sont tout autant. Barack Obama ponctuait ainsi le 21 janvier son discours d’investiture : «À travers le sang versé à coups de fouet et le sang versé à coups d’épée, nous avons appris qu’aucune union fondée sur les principes de liberté et d’égalité ne pouvait survivre si le peuple était à moitié esclave et à moitié libre.» Des mots qui pourraient être ceux de Lincoln, mais qui viennent d’un Président ayant choisi la prudence plutôt que la révolution, le progrès à petit pas plutôt que le changement radical. D’un pragmatisme à l’autre, d'un homme à un autre.

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