Lettre de Cannes #2

Festival de Cannes 2017 | Ou comment une projection vire à la farce, des militants bouleversent la Croisette et un cinéaste parle à un autre cinéaste.

Christophe Chabert | Lundi 22 mai 2017

Cher PB,

il faut que je te raconte ce qui s'est passé l'autre matin à la projection d'Okja, le film Netflix de Bong Joon-ho. Depuis l'annonce par Thierry Frémaux de l'entrée en compétition de deux films coproduits mais surtout distribués par l'opérateur de vidéo à la demande par abonnement à 10 boules par mois, plus en version HD, les exploitants français ne cessent de faire les scrogneugneus, et de réclamer peu ou prou qu'on chasse ses malotrus yankees qui viennent sur le territoire français bousiller notre sacro-sainte exception culturelle. On ne leur fera pas l'injure, à certains du moins, de leur rappeler qu'ils ont tous très bien sortis les précédents films de Bong Joon-ho ou de Noah Baumbach, l'autre social-traître à avoir signé chez Netflix. C'est vrai, merde, Mistress America, quoi, au moins 800 salles l'ont programmé ! Et Mother, j'en parle même pas… Et pendant des mois en plus !

Toujours est-il qu'ils avaient prévu leur coup : à peine le logo Netflix apparu sur l'écran, la bronca s'est levée dans le Grand Théâtre Lumière, et s'ils avaient pu passer les portiques de sécurité avec des piques et des fourches pour traîner jusqu'à la guillotine Ted Sarandos, le patron de la boîte en question, ils l'auraient fait. Comprends-moi bien : je ne suis pas en train de défendre Netflix, qui n'est ni plus ni moins que de la merdasse capitalisto-libérale habillée avec une interface cool, et qui finira comme tout le reste, à savoir racheté par plus gros que lui, sans doute un studio genre Disney qui s'empressera de faire de la place sur les serveurs en nettoyant le catalogue : « Okja ? C'est quoi, ça ? Allez, ouste, poubelle ! ». Mais là où les gars de Netflix font bouger les lignes, comme on dit dans L'Express, c'est qu'ils obligent producteurs et diffuseurs à se poser la question : pourquoi ne fait-on plus confiance aux grands cinéastes en leur offrant les moyens et la liberté pour créer des œuvres à leur mesure ? Ben oui, pourquoi ?

Donc bronca, mais… Les plus attentifs s'étaient rendus compte de suite que quelque chose clochait dans cette projection : le format de l'image n'était pas le bon ! Tu pourras interpréter comme tu le veux la chose – le grand écran résiste aux petits, le film refuse désespérément de se plier à ce format qui n'est pas le sien, ou autres commentaires hallucinés – toujours est-il qu'une deuxième bronca s'est levée, réclamant cette fois la peau du projectionniste. Au bout de cinq minutes de huées, applaudissements et insultes dans toutes les langues de la création, le film s'arrête, les lumières se rallument, et un brave pépère se pointe sur scène avec sa lampe de poche pour regarder ce qui se passe, comme si, à l'ère du numérique, tout cela relevait d'un simple problème mécanique. En fait, on n'avait manifestement pas appuyé sur le bon bouton. Quand enfin le film a été projeté dans le bon format, les exploitants pas contents ont voulu siffler à nouveau le logo Netflix ; résultat, tout le monde s'est marré. Ça s'appelle un flop !

Et le film alors ? Il montre ce que l'on savait déjà : que les Sud-coréens font aujourd'hui les blockbusters que les Américains ne sont plus capables de faire ; que Bong Joon-ho est, au sein du miracle coréen, celui qui en offre les visions les plus folles et les plus stimulantes. Mais si cette fable antispéciste se regarde avec un plaisir certain, pas sûr que le cinéaste y soit au sommet de son inspiration, notamment dans sa deuxième partie située à New York, où sa partouze des genres et son goût pour le grotesque a quelques difficultés à passer la barrière culturelle. La charge contre l'industrie agro-alimentaire est bien vue, même salutaire par les temps qui courent, mais était-il vraiment nécessaire de créer autant de personnages bouffons pour montrer le mélange de cynisme et de débilité qui en forme le terreau ? Et fallait-il faire non pas un mais deux gags de caca prout avec le super cochon numérique du film ? D'où l'étrange mélange de régression infantile et de satire adulte qui mijote dans ce Okja. Mais en fait, je chicane, car c'est plutôt bien. C'est juste moins bien que Memories of murder, The Host, Mother et Snowpiercer. Mais d'ici à la fin du festival, j'aurais peut-être changé d'avis. Ou peut-être pas.

J'aimerais aussi te dire deux mots des deux films français présentés en compétition. Tu n'es peut-être pas d'accord mais l'année dernière, dans une compétition de très haut niveau – celle de cette année n'est pas mal non plus pour l'instant – les films français avaient fait tâche. En 2017, ça ne risque pas, car 120 Battements par minute a déjà fait forte impression sur la Croisette. Son réalisateur, Robin Campillo, scénariste et monteur de Laurent Cantet mais aussi, seule tâche sur son CV, co-auteur de l'improbable scénar' de Planétarium, signe un troisième film qui retrace les années où Act Up a pris une place centrale et polémique dans la lutte contre le SIDA. C'était les années 90, et le film évoque ce moment de l'histoire politique contemporaine à la bonne distance entre le souvenir de celui qui l'a vécue et la distance du cinéaste cherchant à lui donner une forme pertinente. Campillo parvient à imbriquer trois mouvements qui sont autant de composantes fondamentales de la philosophie d'Act Up, elle-même très inspirée par celle de Michel Foucault. L'action, d'abord : c'est là-dessus que le film débute ; ensuite, la pensée collective, en marche dirais-je si ce terme n'avait été récemment galvaudé, via des AG où le débat et les prises de paroles sont ritualisés ; enfin, le corps de ses militants, à la fois sujets agissants et agents souffrants de la question qu'il soulève sur la place publique. Campillo fait tourbillonner ces trois aspects comme une hélice d'ADN, même si c'est plutôt la cellule, les molécules (« pour qu'on s'encule » dixit un slogan d'Act Up) qui finissent par apparaître à l'écran.

Agir, se tromper, se remettre en question, retourner au combat, réfléchir à la manière dont ce combat fait tâche, bouscule, dérange, rappelle chacun à ses responsabilités et à ses fautes, comme une mauvaise conscience résumée en un autre slogan : Silence = Mort. Ne pas se taire, faire du bruit, se dépenser, prendre soin de l'autre, s'investir, accepter sa colère comme étant à la fois un moteur et une mauvaise conseillère, tenir la peur à distance. C'est tout ça, 120 battements par minute, et c'est un film de guerre, sur le modèle du Land and Freedom de Ken Loach : un film de guerre avec des moments de dialectique par la parole, avec des temps où les guerriers se reposent – ici, sur de la techno signée Arnaud Rebotini – baisent, s'aiment et s'accompagnent dans la mort. Des corps plongés dans une semi-pénombre, émergeant par de brefs éclats de lumière comme les corps suppliciés et contraints du Libera Me d'Alain Cavalier – autre film auquel j'ai souvent pensé. C'est magistral, bouleversant, avec un acteur génial : Nahuel Perez Biscayart, qui concentre toute la vitalité mais aussi toute la douleur qui irrigue ce combat contre la montre et contre la mort.

A l'autre extrême, Le Redoutable de Michel Hazanavicius est une pure fantaisie, un truc bien vu qui, d'une toute autre façon, pose aussi la question de l'engagement politique. On y voit un metteur en scène de cinéma nommé Jean-Luc Godard épouser une actrice nommée Anne Wiazemsky, basculer en mai 68 dans le maoïsme jusqu'à renier la première partie de son œuvre et se lancer dans une activité de cinéma collectiviste avec le dénommé Jean-Pierre Gorin. Expérience qui va mettre à mal le couple, pendant que la France se remet de cette Révolution avortée.

Ne t'y trompe pas : Hazanavicius fait à Godard ce qu'il avait fait au cinéma d'espionnage ringard français dans les OSS 117. S'il en pastiche les codes esthétiques, s'il multiplie les clins d'œil et les gags – parfois volontairement lourds – ce n'est pas pour se moquer, pas non plus pour rendre hommage au maître. C'est surtout pour s'amuser une nouvelle fois à pétrir la forme cinématographique et pour raconter quelque chose sur nous, aujourd'hui. En l'occurrence : quel cinéma français voulons-nous pour demain ? A plusieurs reprises, Godard est alpagué par des admirateurs qui lui demandent quand il refera des films marrants comme ceux d'avant La Chinoise, ou quand est-ce qu'il retournera avec Belmondo… Pas besoin d'être grand clair pour imaginer Hazanavicius cerné par le même genre de gogos au moment de The Search, lui réclamant un nouveau film comique avec Jean Dujardin. Pourquoi le cinéma français a-t-il toujours (eu) un train de retard sur son époque ? Pourquoi le condamne-t-on à une industrialisation décérébrante, ou à une radicalité autarcique, provoquant chez ses auteurs crises de foi ou haine de soi, compromis ou conformisme ?

Le personnage principal du film n'est donc pas tant le Godard incarné avec malice par un Louis Garrel en grande forme, mais plutôt Anne Wiazemsky – affolante Stacy Martin – celle qui aimait le Godard d'avant et qui n'aime plus le Godard Mao. Anne, c'est le spectateur de cinéma qui attend qu'on fasse un pas vers lui pour pouvoir déclarer son amour à l'artiste, et qui se lamente autant devant le cinéaste enfermé dans sa tour d'ivoire arrogante et prétentieuse que devant le public, masse informe et conne qui ne veut surtout jamais faire le moindre effort. Un éloge d'un cinéma populaire d'auteur qui s'apparente, aux yeux de certains, à la mise à mort du cerf sacré Godard. J'imaginais à la sortie de la projection de presse les conciliabules entre gardiens du temple critique – le système Cahiers, Libération, Le Monde, Les Inrocks – préparant leurs éléments de langage comme le plus vulgaire des députés Les Républicains avant d'aller en inonder ses colonnes. Ce matin, je n'ai pas eu le courage d'aller vérifier la chose ; s'il te plaît, cher PB, pendant que je me repose un peu, fais-le à ma place.

À très vite.

C

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"Le Prince Oublié" : En fin de conte…

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Happy End : Point trop final

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Happy End : Point trop final

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Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

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Hubert Charuel : « Une manière de dire au revoir à la ferme familiale »

De quelle(s) épidémie(s) vous êtes-vous inspiré ? HC La maladie du film est fictive : elle présente plusieurs symptômes de maladies réelles, mais qui se soignent. J’ai grandi pendant la période de vaches folles et de fièvre aphteuse. On était dans cet esprit de paranoïa : l’angoisse de mes parents, de ma familles, des amis aux alentours était totale, personne ne comprenait ce qui se passait. Les vétérinaires ne savaient pas ce qu’était Creutzfeld-Jacob, n’avaient pas les résultats… Ça a vraiment choqué beaucoup de monde. Les abattages, c’est horrible : les gens arrivaient, on tuait tous les animaux, on creusait une fosse au milieu de la ferme, on brûlait les animaux sur place. Un traumatisme pour les éleveurs et les vétérinaires. Certains ne s’en sont pas remis de faire des abattages totaux à la chaîne. D’autres ne s’en pas remis financièrement. Quand on dit à l’éleveur qu’il va toucher des indemnités, c’est plus complexe que ça. Elles viennent parfois un an, deux ans après ou jamais. En attendant, il y a un crédit à rembourser, des emprunts pou

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"Petit Paysan" : De mal en pis

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Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

L’incompris

Moscou, de nos jours. Un couple se déchire dans la séparation, se querellant sur la vente de son appartement et se désintéressant du fruit de son union, Alyocha. Lorsque celui-ci disparaît subitement, ils prennent conscience de leur faute d’amour. Mais n’est-ce pas trop tard ? « Une bête, il faudrait être une bête pour ne pas être ému par la dernière scène de "Paris, Texas". » C’est par ces mots que Serge Daney débutait sa critique du film de Wim Wenders (1984) dans Libération, trahissant l’urgence de se délivrer (et de partager) l’absolue incandescence d’une séquence rejaillissant sur un film tout entier. Gageons que Daney aurait éprouvé un bouleversement jumeau devant Faute d’amour, et ce plan aussi admirable qu’atroce sur le visage défiguré par la douleur d’un garçon hurlant un cri muet, et dont le silence va résonner longtemps dans le crâne des spectateurs. Ce masque de désespoir flottant dans la pénombre, c’est l’effondrement en temps réel d’un enfant qui, témoin invisible d’une dispute entre ses parents, a compris qu’il était de trop.

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JLG, Portrait chinois

"Le Redoutable" | Une année à part dans la vie de Godard, quand les sentiments et la politique plongent un fer de lance de la Nouvelle Vague dans le vague à l’âme. Une évocation fidèle au personnage, à son style, à son esprit potache ou mesquin. Pas du cinéma juste ; juste du cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 5 septembre 2017

JLG, Portrait chinois

1967. Au sommet de sa gloire, Jean-Luc n’est pas à une contradiction près : s’il provoque en public en professant des slogans marxistes ou égalitaristes, il aspire en privé à une union conformiste de petit-bourgeois jaloux avec la jeune Anne. Tiraillé entre son Mao et son Moi, le cinéaste passe de l’idéologie au hideux au logis. L’insuccès de La Chinoise ne va rien arranger… Toutes proportions gardées, la vision du Redoutable rappelle celle de AI (2001), cette étonnante symbiose entre les univers et manière de deux cinéastes (l’un inspirateur, l’autre réalisateur), où Spielberg n’était jamais étouffé par le spectre de Kubrick. L’enjeu est différent pour Hazanavicius, à qui il a fallu de la témérité pour se frotter à un Commandeur bien vivant — certes reclus et discret, mais toujours prompt à la sentence lapidaire ou la vacherie définitive. Hommage et dessert En savant théoricien-praticien de l’art du détournement, Hazanavicius a extrait du récit autobiographique d’Anne Wiazemsky Un an après une substance p

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Robin Campillo : « Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu »

120 BATTEMENTS PAR MINUTE | Auréolé du Grand Prix du Jury au Festival de Cannes, le scénariste et réalisateur de 120 battements par minute revient sur la genèse de ce film qui fouille dans sa mémoire de militant.

Vincent Raymond | Lundi 21 août 2017

Robin Campillo : « Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu »

Comment évite-t-on de tomber dans le piège du didactisme ? Robin Campillo : Ça fait longtemps que se pose pour moi le problème des scénarios qui prennent trop le spectateur par la main comme un enfant et qui expliquent absolument tout ce que vivent les personnages. La meilleure façon que j’aie trouvée, c’est de reprendre ce truc à Act Up Paris : il y avait un type qui fait l’accueil, qui expliquait très bien comment fonctionnait la prise de parole. Mais ensuite, quand on était dans le le groupe, on ne comprenait absolument plus rien à la manière dont fonctionnaient les gens : il y avait trop d’informations ! On s’apercevait que le sujet sida était éclaté en plein d’autre sujets, et on était perdus. J’ai donc voulu jeter le spectateur dans cette arène, comme dans une piscine pour qu’il apprenne à nager tout seul. Je voulais qu’il n’ait pas le temps de réagir à ce qui se produisait, aux discours ni aux actions, lui donner l’impression que les choses arrivaient sans qu’il ait le temps d’en prendre conscience. Les films sont beaucoup plus forts quand on s’y perd un peu, quand on ne sait pas ni où ni à quel moment on est. Et comme ce

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120 battements par minute : Charge virale

120 battements par minute | de Robin Campillo (Fr., 2h20) avec Nahuel Perez Biscayart, Arnaud Valois, Adèle Haenel… (sortie le 23 août)

Vincent Raymond | Lundi 21 août 2017

120 battements par minute : Charge virale

Histoires de révoltes et de combats. Celles des militants d’Act Up Paris à l’orée des années 1990 pour sensibilisant à coup d’actions spectaculaires l’opinion publique sur les dangers du sida et l’immobilisme de l’État. Et puis la romance entre Nathan et Sean, brisée par la maladie… Grand Prix à Cannes, ce mixte d’une chronique politique et d’une histoire sentimentale est aussi une autobiographie divergée de Robin Campillo. Ancien membre d’Act Up, il a toute légitimité pour évoquer le sujet de l’intérieur, en assumant sa subjectivité, et tenant compte du temps écoulé. Le portrait collectif qu’il signe n’est ainsi ni un mausolée aux victimes, ni un panégyrique aux survivants, ni un documentaire de propagande : il s’inscrit dans un contexte historique, à l’instar d’un conflit armée. Campillo emprunte d’ailleurs sa construction aux films de guerre, chaque génération ayant les siennes — les AG étant les réunions d’état-major avant les actions et manifs ; le champ de bataille les lieux d’intervention. Sauf qu’il y a ici deux guerres à mener : l’une, visible, contre les institutions et les labos pharmaceutiques ; l’autre,

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Ava : Jeune fille en fleur avant l’ombre

ECRANS | Dernier été pour les yeux d’Ava, ado condamnée à la cécité s’affranchissant des interdits ; premiers regards sur le cinéma de Léa Mysius (coscénariste des Fantômes d’Ismaël) avec ce film troublant et troublé, ivre de la séduction solaire de la jeune Noée Abita.

Vincent Raymond | Mercredi 28 juin 2017

Ava : Jeune fille en fleur avant l’ombre

Ava a treize ans, une mère célibataire fantasque, une petite sœur au biberon et une maladie qui va la rendre aveugle à la fin des grandes vacances. Loin de s’apitoyer sur son sort, l’ado profite de ce qui lui reste de vue pour longer les marges avec un jeune gitan qui la fascine… Bonne pioche pour la Semaine de la Critique que ce premier long métrage de Léa Mysius, tout à la fois empli de la vitalité rebelle de la jeunesse et confronté à l’inéluctable d’une disparition précoce. Un poème sensoriel débarrassé d’un ancrage forcené au réalisme, Ava qui s’octroie des parenthèses de folie douce lorsqu’il s’agit d’évoquer le ressenti de la liberté, le frisson de l’incertain. Une révolte métaphorique dans une fuite à la poursuite de la beauté, où la suggestion discrète l’emporte sur la pataude monstration. Garde à vue On sait combien un film peut se trouver transfiguré par son acteur·trice grâce à l’accord intime entre l’interprète et son personnage. Ce que livre ici la débutante Noée Abita tient de la vibration : à l’âge

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Lettre de Cannes #5

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on prend un aller simple de la Black Lodge à l'Hôpital du Vinatier

Christophe Chabert | Vendredi 26 mai 2017

Lettre de Cannes #5

Cher PB, laisse-moi te raconter une scène vue sur la Croisette, qui illustre à mon sens la folie qui gagne le festival, et peut-être plus que ça, le pays tout entier – à moins que ce ne soit le micro-climat du sud, mais je ne mange pas de ce pain-là. En plein carrefour, un type se fait renverser en scooter par une voiture. Rien de bien grave a priori, car le propriétaire du deux roues, assez vénér’, est déjà en train de tambouriner contre la vitre de l’automobiliste en le traitant de… Bon, pas besoin de te faire un dessin ou d’aligner des grossièretés. Un des mille policiers aux abords du Palais vient alors se mêler à l’affaire pour calmer le différend. Et là, sidération totale, l’homme au scooter s’adresse au représentant des forces de l’ordre – note l’expression – et lui demande s’il a le droit de « frapper » le mec dans la voiture. Sérieusement. Même pas pour rire. Gloups ! De folie, il fût question ces derniers jours dans les films de Cannes, alors que la compétition touchait à sa fin avec les films de François Ozon – rires – de Fatih Akin – argh – et de Lynne Ramsay – tout à l’heure. D’abord avec ce qui restera comme le choc ultime du festival : les deu

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Lettre de Cannes #6

Festival de Cannes 2017 | Ou comment un dernier film vient relancer la compétition, et où il faut apprendre à finir.

Christophe Chabert | Lundi 29 mai 2017

Lettre de Cannes #6

Cher PB, je t’envoie cette dernière lettre à quelques heures d’un palmarès que, comme à son habitude, la presse s’empressera de mettre en pièces. Habitude étrange, à vrai dire : qui, du cinéaste et des acteurs qui font des films et composent un jury collectif ou du critique qui se contente de les voir, est le plus apte à en juger la valeur ? Qui est le meilleur spectateur de cinéma ? Vaste question que je ne trancherai pas ici, car bon, j’ai autre chose à faire. Mais l’an dernier, quand l’agora critique hurlait à la mort après la Palme remise à Moi, Daniel Blake, estimant qu’il s’agissait d’une « mauvaise Palme », on pouvait légitimement lui rétorquer que le film ne la DÉMÉRITAIT pas, quand bien même d’autres films la méritaient tout autant, sinon plus. The Last face, le film de Sean Penn, eût été d’évidence une mauvaise palme, car personne – à part Luc Besson, c’est dire – n’a défendu la chose, la jugeant unanimement nulle et nocive pour le cinéma. De toute façon, l’envie de réécrire l’histoire d’un palmarès à l’aune de ses choix personnels tient tout autant de l’égocentrisme que de l’illusion rétrospective, ce fléau qui empêche d’accepter la réalité telle qu’elle es

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Lettre de Cannes #4

Festival de Cannes 2017 | Ou comment on fête un anniversaire, et comment Nicole Kidman est devenue notre copine de festival

Christophe Chabert | Jeudi 25 mai 2017

Lettre de Cannes #4

Cher PB, hier soir, le festival de Cannes fêtait son soixante-dixième anniversaire, dans une cérémonie qui faisait des ponts entre passé, présent et je ne sais pas quoi, avec des palmés passés – dont David Lynch, prêt à présenter les premiers épisodes de la nouvelle saison de Twin Peaks que tu as déjà dû voir, petit coquinou, en streaming sur je ne sais quelle plateforme de mauvaise vie –, des palmés futurs – Sorrentino et Park Chan-wook, cette année préposés à la remise de palme au sein du jury – et des presque palmés – Pedro Almodovar, dans le rôle du cinéaste cocu mais bon joueur au milieu des ex-vainqueurs. On notait quelques absences de poids : Terrence Malick, qui pourtant n’a plus peur de montrer sa trogne en public ; les frères Dardenne, pourtant grands potes de Therry Frémaux ; Steven Soderbergh, sans doute un peu vexé que son dernier Logan Lucky est atterri piteusement au Marché du film cette année ; les frères Coen, Nuri Bilge Ceylan ou encore Lars Von Trier, dont on ne sait trop s’il est encore persona non grata au festival, ou simplement retenu par le montage de son dernier film, ou si son camping car est au garage pour réparation – va lire le d

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Lettre de Cannes #3

Festival de Cannes 2017 | Ou comment la courtoisie est une valeur qui se perd, un grand cinéaste se suicide à Cannes, et Netflix invente le vidéo-film.

Christophe Chabert | Mardi 23 mai 2017

Lettre de Cannes #3

Cher PB, Au son d’un hélicoptère tournoyant dans le ciel, loin au-dessus de la croisette, je t’écris à nouveau pour te parler de cinéma. Mais avant, j’aimerais te raconter un petit jeu que je pratique avec quelques amis depuis que je me rends au festival. Ce jeu, qui est plutôt une forme de compétition honorifique, s’appelle le Prix de la courtoisie. Rien à voir avec la radio d’extrême droite éponyme — cela me rappelle qu’autrefois, quand moi-même je faisais de la radio, un des animateurs ne cessait de présenter les titres musicaux en parlant d’albums « éponymes », sans trop savoir ce qu’il racontait puisqu’il allait jusqu’à dire de certains qu’ils étaient « parfaitement éponymes », laissant penser que d’autres étaient « un peu éponymes » et d’autres encore « moyennement éponymes »… Le Prix de la courtoisie consiste à saluer chaleureusement TOUS les agents d’accueil que l’on croise avant d’accéder aux projections, de les remercier chaque fois qu’ils font quelque chose pour nous — biper nos badges, nous indiquer nos places… — et, plus globalement, de leur sourire et de ne pas les traiter comme des paillassons. La base, quoi… Sauf au festival de Cannes où les

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Lettre de Cannes #1

Festival de Cannes 2017 | Où j'ai vu des portiques de sécurité, un film très noir et très fort de Zviaguintsev, et un beau film premier degré de Todd Haynes.

Christophe Chabert | Vendredi 19 mai 2017

Lettre de Cannes #1

Cher Petit Bulletin, M'y voici de nouveau, au soleil de Cannes, pour y humer l'air du temps cinématographique et y humer l'air tout court d'une Côte d'Azur désormais meurtrie par trop de jardinières géantes décourageant badauds et camions de se rencontrer en une étreinte assassine. Le Festival de Cannes fête son 70e anniversaire en étalant à son générique les noms de ses chers cinéastes disparus et en transformant chaque avant-projection en une vaste zone de sécurité pour aéroport : déposons donc quatre fois par jour nos clés, portefeuilles et téléphones avant de franchir de peu esthétiques portiques magnétiques ; ouvrons nos sacs pour en supprimer tout élément dangereux, à commencer par la crême solaire en tube, nous laissant ainsi plus de chances de mourir d'un mélanome que d'un attentat terroriste — pléonasme assumé. Ainsi, l'honneur est sauf car, comme disait Claudette Colbert dans La Huitième femme de Barbe-Bleue, avec l'accent français s'il vous plait : "Don't blame it on the Riviera". De plus, entre le moment où j'ai récupéré mon accréditation et celui où le festival a été officiellement déclaré ouvert, s'est produit un élément d'ampleur stratosphériq

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Cannes en salles : À la diète !

Festival | S’il se targue d’être la plus grande manifestation culturelle au monde, le festival de Cannes demeure un rendez-vous professionnel faisant insuffisamment bénéficier de son aura les salles de cinéma.

Vincent Raymond | Mardi 2 mai 2017

Cannes en salles : À la diète !

Après un millésime 2016 des plus fastes, qui avait permis aux spectateurs de découvrir en même temps que les festivaliers une demi-douzaine de films issus de la sélection officielle — et pas des moindres : les Almodóvar, Dumont, Verhoeven en compétition, auxquels il fallait ajouter le Woody Allen de l’ouverture, le Jodie Foster et le Shane Black —, les cinéphiles connaîtront cette année la disette. Ils pourront néanmoins compter sur la délégation française pour leur offrir de quoi vibrer en écho avec la Croisette. Grâce notamment à Arnaud Desplechin, qui ouvre mercredi 17 mai cette 70e édition avec Les Fantômes d’Ismaël. Le choix de cet auteur exigeant, fidèle dès marches rouges, (plusieurs fois en lice et juré l’an passé), peut surprendre. Mais la distribution de son nouvel opus possède le glamour attendu pour pareil événement, qui lui permet notamment de renouer avec Marion Cotillard qu’il avait révélée dans Comment je me suis disputé… (1996). Son fidèle Mathieu Amalric, et Charlotte Gainsbourg, tous deux appréciés à l’international, feront aussi crépiter les flashes.

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Sea Fog

ECRANS | L’équipage d’un chalutier coréen en faillite doit transporter clandestinement des immigrés chinois. Entre le drame et le thriller, un premier film de Shim Sung-bo imparfait mais parfois très fort, où plane l’ombre de son scénariste et producteur Bong Joon-ho. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 29 avril 2015

Sea Fog

En 1998, la Corée du Sud, dans une situation proche de celle de la Grèce aujourd’hui, subit les diktats du FMI pour remettre à flot son économie. Ce qui, bien entendu, a l’effet inverse sur ses habitants, qui plongent dans la précarité ou sont menacés de faillite. C’est ce qui arrive à Kang — Kim Yun-seok, fabuleux comédien vu dans The Chaser et The Murderer — capitaine poissard d’un chalutier, méprisé par sa femme qui le trompe sans complexe et contraint par le propriétaire de son bateau à accepter un contrat illicite : transporter des clandestins chinois dans la cale de son bateau. Il embringue donc son équipage dans cette "mission" périlleuse, sans trop lui demander son avis — mais comme la plupart sont de jeunes chiens fous pensant essentiellement à lever les filles lors des escales, ils ne trouvent d’abord pas grand chose à y redire. Sauf que la traversée tourne à la tragédie et ce qui se présentait comme un drame social vire en cours de route au thriller maritime. Lutte des classes en eaux troubles Fidèle à ce qui a fait la puissance du cinéma sud-coréen, Shim Sung-bo prépare patiemment ce mélange des genres durant la premi

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The Search

ECRANS | De Michel Hazanavicius (Fr, 2h14) avec Bérénice Bejo, Annette Bening, Maxim Emelianov…

Christophe Chabert | Mardi 25 novembre 2014

The Search

Mal accueilli à Cannes, judicieusement remonté depuis, The Search prouve que son cinéaste, Michel Hazanavicius, possède un très estimable appétit de cinéma. Après le triomphe de son néo-muet The Artist, il signe le remake d’un mélodrame éponyme de Fred Zinnemann, qu’il réinscrit dans le cadre de la deuxième guerre de Tchétchénie en 1999. En parallèle, on suit deux destins : l’errance d’un enfant dont les parents ont été massacrés sous ses yeux par l’armée russe, recueilli par une chargée de mission de l’Union Européenne, et un jeune un peu paumé que ladite armée va transformer en machine de guerre. On ne révèlera pas ce qui les réunit, tant il s’agit d’un des tours de force de The Search. L’autre, c’est la sécheresse avec laquelle Hazanavicius parvient à raconter son histoire, différant longuement la montée émotionnelle pour s’en tenir à un classicisme bienvenu et efficace. Peu de musique externe, une volonté de trouver la bonne distance face aux événements et de ne pas chercher la fresque mais plutôt le désarroi qui émane des ruines ou des colonnes de civils chassés par la guerre. Le film, même dans cette version, n’évite pas toujours le didac

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Eastern boys

ECRANS | Évitant les clichés et s’aventurant vers le thriller, Robin Campillo raconte dans un film fort et troublant les rapports d’amour et de domination entre un quadra bourgeois et un immigré ukrainien sous la coupe d’une bande violente. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 22 avril 2014

Eastern boys

La première demi-heure d’Eastern boys fait un peu peur. Après avoir dragué dans une gare Marek, un jeune et bel Ukrainien, en lui proposant contre rémunération de le rejoindre dans son grand appartement de la région parisienne, Daniel, gay quadra étouffé dans sa morgue bourgeoise, voit en fait débarquer toute sa bande qui va piller consciencieusement meubles, écran plat, Playstation et œuvres d’art. La scène, étirée jusqu’au malaise, pourrait passer pour un spot de pub en faveur du FN sur le mode du "méfiez-vous de ces hordes d’immigrés prêts à voler vos biens et violer votre propriété privée". Mais Robin Campillo, qui avait déjà réussi avec son premier long Les Revenants — matrice de la fameuse série — et ses scénarios pour Laurent Cantet à explorer des zones troubles de la société française contemporaine, a un dessein beaucoup plus dérangeant. Le marché de dupe initial – du sexe contre de l’argent — va se concrétiser quand Marek revient, seul cette fois, chez lui : une relation de dépendance mutuelle se noue entre eux, Daniel fixant règles et tarifs, Marek conservant un pied dans sa "famille" à qui il cache ses activités de prostitué. Cette relation r

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