Bruno Bernard transforme Fagor-Brandt en entrepôt TCL, les Biennales, Lyon Street Food et Nuits sonores sont SDF

Politique Culturelle | La Biennale de la Danse et celle d'Art Contemporain, Nuits sonores et le Lyon Street Food Festival : quatre institutions culturelles de grande envergure se retrouveront SDF en 2023 et sont à l'heure actuelle sans solution de repli, suite à la décision du président de la Métropole Bruno Bernard de transformer Fagor-Brandt en entrepôt TCL, sans concertation préalable avec les occupants culturels pour les reloger ailleurs.

Sébastien Broquet | Jeudi 30 septembre 2021

Photo : © Jeanne Claudel


Les anciennes usines Fagor-Brandt transformées en local technique du Sytral, afin de stocker les tramways, entre autres. C'est ce qui va se passer à horizon début 2023. Mauvaise nouvelle pour le milieu culturel et événementiel lyonnais, qui avait posé son empreinte sur ce lieu immense depuis quelques années maintenant : Nuits sonores, Lyon Street Food Festival et les Biennales de la Danse et d'Art Contemporain se déroulaient là-bas. Bien sûr, la réhabilitation de Fagor-Brandt, qui est une friche industrielle, était dans l'esprit de tous. Mais pas si vite. Et pas sans concertation préalable. Surtout en ce qui concerne les Biennales, qui avaient investi financièrement pour réhabiliter les lieux et pensaient rester quelques années sur place.

C'est une surprise

Isabelle Bertolotti, directrice du Musée d'Art Contemporain et de la Biennale d'Art Contemporain, est très claire lorsque nous lui posons la question : « nos bureaux sont là-bas, pas seulement nos événements. La Biennale d'Art Contemporain se déroulera bien en 2022 à Fagor-Brandt, mais pour la Biennale de la Danse, ce sera impossible. Nous avons eu un premier contact avec la Métropole, récemment : ce n'est pas négociable. La Métropole s'engage à nous trouver de nouveaux locaux, mais il n'y a aucune piste pour le moment. Tout doit déménager : nos locaux et nos deux événements. Pourtant, Fagor-Brandt c'était parfait : central, de plain pied, accessible pour les camions, à proximité des gares, etc. Ce sera difficile de trouver aussi bien. On établit ces jours-ci un cahier des charges pour que le cabinet du président Bruno Bernard comprenne. Je ne sais pas s'ils ont bien conscience des enjeux... On pensait être engagés sur plusieurs années à Fagor, c'est une surprise ! Et on ne l'a pas appris de gaîté de cœur. On a investi financièrement dans ces locaux. C'était un endroit idéal : ça fait partie des grands équipements qu'une ville doit avoir aujourd'hui : adapté aux nouvelles pratiques culturelles, modulable. »

Du côté du Lyon Street Food Festival, c'est la douche froide quelques jours après une première édition à succès dans ce lieu, alors que le festival avait déjà dû quitter Les Subs où il se déroulait précédemment et essuyer la crise du Covid. Emeric Richard, l'un des deux fondateurs de Nomad Kitchens qui organise l'événement, nous explique : « on a fait notre première exploitation à Fagor-Brandt il y a quinze jours, le site est ultra-adapté à notre festival. Le changement de destination de Fagor-Brandt nous pose problème, évidemment... Lundi prochain, nous aurons une première réunion avec la Métropole pour écouter et donner nos besoins. Évidemment, nous sommes inquiets ! On a besoin d'un an et demi pour produire et organiser notre événement, 2023 on commence à le préparer dans quelques semaines et du coup nous ne savons pas où nous serons... Aucun lieu en vue ! »

Pas de concertation préalable

C'est bien là le problème : Bruno Bernard avait évoqué dès le début de son mandat la possibilité d'installer un local pour les TCL sur ce site. Mais il n'a pas été clair avec tout le monde, promettant un temps un usage mixte avec de la culture ou a minima un calendrier pour reloger tout le monde avant d'entériner la décision. Mais la méthode Bruno Bernard — "je décide d'abord, vous discutez ensuite" — s'applique à tout le monde, y compris au maire de Lyon Grégory Doucet et à l'adjointe à la Culture de ce dernier. Ou à son propre vice-président en charge de la Culture, Cédric Van Styvendael, que l'on imagine peu ravi par la situation dont il hérite — il n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien.

Nathalie Perrin-Gilbert, contactée par nos soins le samedi 25 septembre, défend son territoire : « que cette décision soit prise, vous me l'apprenez. En tant qu'adjointe à la Culture de Lyon, je n'ai été ni prévenue ni associée à cette décision. Je savais que l'idée d'installer un entrepôt TCL à Fagor-Brandt était envisagée depuis quelques mois, je l'avais appris par Cédric Van Styvendael. J'étais immédiatement montée au créneau auprès de Bruno Bernard pour lui faire part de ma préoccupation, l'une des rares fois où j'ai pu le voir. Tout ceci était à l'oral, mais il m'avait assuré que si la décision était prise d'installer un entrepôt TCL, ce serait compatible avec les Biennales et que le site de Fagor-Brandt ne serait pas intégralement changé. OK, c'est la Métropole qui gère les Biennales mais ça impacte le Musée d'Art Contemporain et la Maison de la Danse qui sont sur le territoire lyonnais. »

Dans l'entourage du maire de Lyon, on atténue le propos sans pour autant pouvoir nier le fond du problème : oui, depuis son élection Bruno Bernard dit qu'il veut utiliser Fagor-Brandt pour en faire un local technique TCL — les mobilités étant un axe fort du mandat écologiste, Grégory Doucet ne peut qu'approuver. Oui, les Biennales peuvent s'y dérouler en 2022. Mais il semble que ce soit la suite qui pose question : dès janvier 2023, les lieux devront être vidés et du calendrier et de la concertation promises auprès de la Ville de Lyon, il n'y a point de trace, même si les cabinets du maire et du président ont pris langue ces derniers jours — après que la décision de Bruno Bernard fut entérinée et donc bien avant qu'un embryon de solution ne soit évoqué pour les structures culturelles. Ce qui met tout le monde en difficulté, mairie comprise : « la décision a été prise avant que la Métropole n'établisse un calendrier et trouve des solutions pour les acteurs culturels et ça c'est un problème oui » nous souffle-t-on tout en défendant la décision de Bruno Bernard.

Aucun lieu ne se détache à Lyon intra-muros pour accueillir toutes ces structures culturelles. Et d'autres sont aussi en quête, comme le festival Reperkusound organisé par Mediatone, également SDF à cause de la fin du Double Mixte à Villeurbanne et qui avait un temps lorgné sur l'ancien Ikéa à Parilly, avant que le promoteur Ceetrus ne fasse volte-face et n'enterre ses promesses de tiers-lieu culturel pour en revenir aux fondamentaux : de la grande surface commerciale. Avec Nuits sonores, ce sont donc les deux plus gros festivals de musiques électroniques qui sont dans l'incertitude pour 2023. Ce qui paraît loin au spectateur lambda, mais qui en réalité s'apparente à demain pour les organisateurs, tant la logistique est importante pour mettre en place des événements d'une telle ampleur. Pour le Reperkusound et Nuits sonores, un site est cependant visé, à Oullins : l'ancien technicentre de la SNCF situé dans le quartier de La Saulaie, vers lequel convergent tous les regards lyonnais (et où le Ninkasi va installer son siège et ouvrir un nouveau lieu hybride). Rien n'est fait : là-aussi les discussions patinent pour l'instant.

Nuits sonores et Reperkusound, espoir à Oullins

Vincent Carry, directeur de Arty Farty qui organise Nuits sonores, nous explique : « un calendrier de réunions vient juste d'être posé entre la Métropole et les utilisateurs de Fagor-Brandt. Ils vont auditer le problème. On pourra utiliser Fagor en 2022 si on veut, mais pas en 2023. Deux questions se posent chez nous : celle du format de Nuits sonores post-Covid, on est passé de 140 000 spectacteurs à 30 000 en juillet dernier. Il faut réfléchir à notre format et reconstruire. Tous les festivals devraient se poser cette question ! Ensuite, le lieu. Tout est ouvert. Il nous manque des avis, notamment celui de la Métropole sur le technicentre SNCF à La Saulaie. Se pose aussi une autre question : en 2023, Nuits sonores fêtera ses vingt ans... Point important : avec Mediatone, nous tenons le fil du contact en permanence sur ce sujet de la recherche d'un lieu, on se dit tout, on avance solidaires sur ce projet. Sur La Saulaie, ça peut être important d'œuvrer avec cette intelligence collective, main dans la main. Mais comment on va articuler ça... c'est compliqué ! »

Ce qui pose un autre problème, énorme pour la Ville de Lyon : celui de l'exode possible de plusieurs événements emblématiques en dehors de la cité en 2023. Voir partir Reperkusound, Nuits sonores et le Ninkasi, mais aussi sans doute d'autres acteurs culturels vers Oullins serait un échec pour l'exécutif de Grégory Doucet. Surtout que Cédric Van Styvendael a aussi de son côté une politique volontariste à Villeurbanne où il est maire et compte bien capitaliser sur la lancée de son année Capitale de la Culture. Nathalie Perrin-Gilbert ne cache pas son inquiétude : « c'est un scénario qui ne me convient pas. Je n'arrête pas de dire qu'il faut des lieux de création intra-muros à Lyon ! Il faut absolument trouver des solutions et dialoguer avec la Métropole, avec le vice-président Cédric Van Styvendael mais aussi avec Bruno Bernard. Je n'ai pas été associée à cette décision concernant Fagor-Brandt, mais je suis prête à dialoguer avec eux. » Dans l'entourage du maire de Lyon, on précise qu'il « reste des friches dans le 7e et le 8e, mais on a cette inquiétude d'un exode pour 2023, oui. »

Dominique Hervieu, pour la Biennale de la Danse, n'a pas donné suite à nos sollicitations. Du côté de la Métropole, aucun élu ni responsable n'a souhaité s'exprimer sur le sujet Fagor-Brandt, qui semble brûler les doigts faute d'avoir été anticipé. Les deux principaux élus mis en difficulté par cette décision, Nathalie Perrin-Gilbert à la Ville de Lyon et le vice-président en charge de la Culture à la Métropole, Cédric Van Styvendael, tentent de s'organiser pour gagner du temps et laisser Fagor-Brandt à disposition des différentes structures jusqu'à décembre 2023 — afin de leur laisser le temps de se retourner. Une première réunion entre le cabinet de Bruno Bernard et les structures culturelles impactées a enfin été calée et se déroulera ce lundi 4 octobre à la Métropole. À suivre.

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