Le Pont des Espions

ECRANS | Quand deux super-puissances artistiques (les Coen et Steven Spielberg) décident de s’atteler à un projet cinématographique commun, comment imaginer que le résultat puisse être autre chose qu’une réussite ?

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Voir côte-à-côte les noms des Coen et celui de Spielberg fait saliver l'œil avant même que l'on découvre leur film. Devant l'affiche aussi insolite qu'inédite, on s'étonne presque de s'étonner de cette association !

Certes, Spielberg possède un côté mogul discret, façon "je suis le seigneur du château" ; et on l'imagine volontiers concevant en solitaire ses réalisations, très à l'écart de la meute galopante de ses confrères. C'est oublier qu'il a déjà, à plusieurs reprises, partagé un générique avec d'autres cinéastes : dirigeant Truffaut dans Rencontres du troisième type (1977) ou mettant en scène un scénario de Lawrence Kasdan/George Lucas/Philip Kaufmann pour Les Aventuriers de l'arche perdue (1981) voire, bien entendu, de Kubrick dont il acheva le projet inabouti A.I. Intelligence artificielle (2001).

Et l'on ne cite pas le Steven producteur, qui avait proposé à Scorsese de réaliser La Liste de Schindler, avant que Marty ne le convainque de le tourner lui-même. Bref, Spielberg s'avère totalement compatible avec ceux chez qui vibre une fibre identique à la sienne.

Drôles de cocos

Avec les Coen, l'accord est immédiat : outre du métier, de l'éclectisme et des références culturelles, les trois hommes partagent une même fascination pour cette Amérique des années 1950-1960 dans laquelle ils ont grandi. Et dont ils aiment à reconstituer minutieusement l'ambiance graphique et architecturale (Inside Llewyn Davis ou A Serious Man pour le tandem, Arrête-moi si tu peux pour Spielberg), magnifiant l'élégance d'un "monde perdu" — celui de leur jeunesse enfuie.

Mais, et c'est là que leur démarche revêt tout son intérêt, il ne s'agit pas pour eux d'entonner quelque complainte nostalgique : loin d'idéaliser l'Amérique de la croissance et de la prospérité, sûre d'elle-même et de sa domination économique donc morale, ils s'intéressent à la face B, aux coulisses du rêve. Derrière le Technicolor affleure le contexte anxiogène de la Guerre froide ; une psychose d'État initiée par McCarthy et ses affidés, savamment entretenue depuis. Face au "colosse aux pieds d'argile" soviétique, les États-Unis sont eux aussi un titan dont les genoux fragiles font des castagnettes : l'équilibre de la terreur est réciproque.

Le Pont des Espions rend compte de cette paranoïa ordinaire et absurde, où la peur du Rouge a été tellement bien intériorisée par la population qu'il devient impossible à un avocat d'effectuer son travail sans subir réprobation, intimidations, menaces physiques. Où l'acceptation du risque nucléaire en tant que menace latente est totale — le documentaire Atomic Cafe (1982) de Kevin Rafferty, que l'on reverra avec profit, montre à quel point cette horreur avait été banalisée, enrobée de propagande lénifiante. Voilà sur quelle trame le trio, augmenté du dramaturge Matt Charman au scénario, a tissé son motif.

Leçon d'histoire, leçon de cinéma

L'enjeu du film, ce n'est pas tant de raconter la capture de Rudolf Abel, que défend l'avocat Donovan, jusqu'à son échange contre un agent occidental sur un pont… Tout ceci est déjà affirmé dans le titre — qui mérite une palme du spoiler. Non : son véritable propos, c'est de démontrer que la démocratie étasunienne s'est testée dans sa capacité à juger le plus "intelligemment" possible un agent étranger convaincu d'espionnage sur son sol, et qu'elle a donné naissance à une nouvelle diplomatie, plus efficace (car roublarde) lorsque les voies officielles ont abouti à un cul-de-sac. Cela, grâce à l'intégrité professionnelle de Donovan, devenu paradoxalement protecteur de l'État au nom de la loi… en défendant son client des assauts du FBI !

Construit sur le palabre, la séduction rhétorique et logique, Le Pont des Espions rappelle l'absurdité de certains dialogues de Burn after Reading ou A Serious Man — notamment lorsque l'avocat, officieusement chargé de négocier la libération de prisonniers américains, entame des tractations avec ses pittoresques interlocuteurs russe et est-allemand. Si Tom Hanks, à la fois hâbleur et engoncé, figure joliment ce juriste coutumier des procédures d'assurances, habitué à trouver la faille et à penser de travers pour faire valoir le bon droit de son client — campé par Mark Rylance, le futur Bon Gros Géant, le prochain Spielberg — c'est le réalisateur qui parvient, encore et toujours, à épater par une simple séquence.

Une séquence de fin en apparence neutre pour qui la verrait isolément, d'un homme prenant son train pour aller au travail le matin. En réalité, elle fait référence à deux autres moments-clefs du film, auxquels elle apporte des pendants saisissants. Sans un mot, Spielberg nous fait mesurer la puissance de l'opinion publique comme son extrême labilité et sa porosité au discours des médias. Puis, en à peine moins de vingt secondes, il réactive dans notre mémoire des images terribles du Berlin de l'Est en nous offrant en comparaison les mêmes, carrément anodines, dans le contexte d'une banlieue étasunienne. Ce jeu allusif instantané, qui n'existe que dans l'esprit du spectateur, est une merveille de subtilité et d'écriture cinématographique. Une apogée silencieuse ; une apothéose muette…

Le Pont des Espions
De Steven Spielberg (ÉU, 2h12) avec Tom Hanks, Mark Rylance, Scott Shepherd…


Le pont des espions

De Steven Spielberg (ÉU, 2h12) avec Tom Hanks, Mark Rylance... James Donovan, un avocat de Brooklyn se retrouve plongé au cœur de la guerre froide lorsque la CIA l’envoie accomplir une mission presque impossible : négocier la libération du pilote d’un avion espion américain U-2 qui a été capturé.
UGC Ciné-Cité Internationale 80 quai Charles de Gaulle Lyon 6e
ce spectacle n'est pas à l'affiche actuellement


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Soirée culte aux 400 Coups avec Spielberg et del Toro

Fantastique | Il n’y a pas si longtemps, le Mexicain Guillermo Del Toro et l’Américain Steven Spielberg étaient tous les deux nommés pour l’Oscar du meilleur film... (...)

Margaux Rinaldi | Mardi 29 mai 2018

Soirée culte aux 400 Coups avec Spielberg et del Toro

Il n’y a pas si longtemps, le Mexicain Guillermo Del Toro et l’Américain Steven Spielberg étaient tous les deux nommés pour l’Oscar du meilleur film... Malheureusement pour Pentagon Papers, c’est La Forme de l’eau qui l’a emporté. Et si on remettait en compétition ces deux réalisateurs sur le ring du film fantastique, qui gagnerait ? Voyons ça dans le Beaujolais, aux 400 Coups, lors d'une soirée dédiée à ce genre. Pour un duel intense, mieux vaut choisir deux films cultes. Côté Steven Spielberg, même si la série des Indiana Jones pourrait faire l’affaire, l’un des chefs-d ‘œuvres du réalisateur reste l’histoire de E.T l’Extraterrestre, réalisé en 1982. Alors que le petit Elliot se lie d’amitié avec l’extraterrestre et fait tout pour le cacher au gouvernement, E.T cherche à rentrer parmi les siens. Et si tout le monde retient sans problème la réplique « E.T téléphone maison », on en oublie parfois les quatre Osc

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"Sully" : ici la tour de contrôle ; à l’eau l’avion ?

ECRANS | de Clint Eastwood (E-U, 1h36) avec Tom Hanks, Aaron Eckhart, Laura Linney…

Vincent Raymond | Mardi 29 novembre 2016

Eastwood a-t-il résolu de se momifier en aède de la geste étasunienne contemporaine ? Alors, autant qu’il s’intéresse à cette belle figure du pilote Chesley “Sully” Sullenberger, plutôt qu’à Chris Kyle, sujet de son précédent opus American Sniper (2014). Pour la simple raison que le premier a sauvé les 155 vies de son avion sur le point de s’abîmer en le posant sur la rivière Hudson ; le second ayant gagné sa notoriété en flinguant des ennemis. Mais si ces deux personnages sont considérés par leurs concitoyens comme des héros équivalents malgré leurs mérites opposés, Sully a fait l’objet d’un traitement particulièrement inique : on l’a accusé d’avoir agi de manière irréfléchie et périlleuse. Voilà ce qui a dû titiller Clint, prompt à défendre façon Capra l’honnête homme contre une machine juridico-financière en quête de responsable. Eastwood/Hanks, c’est l’alliance de deux Amériques idéologiquement contradictoires, partageant pourtant des valeurs humaines fondamentales ainsi qu’une foi d’enfant dans la Constitution ; une naïveté faisant que le bon verra tous ses mérites reconnus. Pas forcément ici-ba

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Voilà l'été : un jour, une sortie #3

SAISON ESTIVALE | Durant toutes les vacances, c'est un bon plan par jour : concert ou toile, plan canapé ou expo où déambuler.

La rédaction | Mercredi 20 juillet 2016

Voilà l'été : un jour, une sortie #3

15 / Mercredi 20 juillet : cirque Obludarium Puisque les gens normaux n'ont rien d'exceptionnel (et l'urbanité en juillet ça va bien cinq minutes), hâtez-vous au domaine de Lacroix-Laval voir les grosses caboches toutes biscornues et étranges d'Obludarium. Signé des fils jumeaux du cinéaste Miloš Forman, ce spectacle qui a fait le tour du monde s'arrête depuis hier et jusqu'au 31 juillet dans ce village dédié au cirque. Si vous le pouvez, venez même dès 18h profiter des lampions, du bar digne d'un diners US et du plancher en bois où vous pourrez faire résonner vos tongs (en bois, les tongs). Fourvière version campagne : c'est ici ! Au domaine de Lacroix-Laval dans le cadre des Nuits de Fourvière 16 / Jeudi 21 juillet : chanson Michel Polnareff Moins on l'attend, plus il revient, le Polnaroïde. On a arrêté de compter avant même notre naissance, mais le

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"Le BGG – Le Bon Gros Géant" : la nouvelle créature de Spielberg

ECRANS | Un film de Steven Spielberg (É-U, 1h55) avec Ruby Barnhill, Mark Rylance, Rebecca Hallplus… (sortie le 20 juillet)

Vincent Raymond | Mercredi 6 juillet 2016

Ni club de foot, ni grand magasin parisien ; ni philosophe va-t-en guerre et encore moins chaîne de fast food, l’acronyme BGG désigne la nouvelle créature intégrant l’écurie de Spielberg — déjà fort remplie. Né en 1982 dans l’esprit fécond de Roald Dahl, le Bon Gros Géant avait tout pour l’inspirer, puisqu’il convoque dans un conte contemporain les solitudes de deux “doubles exclus” — une petite orpheline et un monstre rejeté par les siens —, du merveilleux spectaculaire et de l’impertinence. Le cinéaste en tire une œuvre conventionnelle au début, qui s’envole et s’anime dans sa seconde moitié, lorsqu’entre majestueusement en scène une Reine d’Angleterre à la cocasserie insoupçonnée. Spielberg est coutumier de ces films hétérogènes, changeant de ton après une ligne de démarcation nette — voir A.I. Intelligence Artificielle (2001)—, comme d’intrigantes scènes de sadisme sur les enfants, qu’il semble apprécier de recouvrir de détritus ou de mucosités : les crachats de brontosaures dans Jurassic Park (1993) étant ici remplacés par de la pulpe infâme de “schnocombre”. L’humour pot-de-chambre ira d’ailleurs assez loin — jusqu’au

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Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

ECRANS | Après une année cinématographique 2015 marquée par une fréquentation en berne —plombée surtout par un second semestre catastrophique du fait de l’absence de films qualitatifs porteurs —, quel sera le visage de 2016 ? Outre quelques valeurs sûres, les promesses sont modestes…

Vincent Raymond | Mardi 5 janvier 2016

Rentrée cinéma 2016 : une timide bobine ?

L’an dernier à pareille époque se diffusaient sous le manteau des images évocatrices illustrant la carte de vœux de Gaspar Noé et extraites de son film à venir, Love ; le premier semestre 2015 promettait d’être, au moins sur les écrans, excitant. Les raisons de frétiller du fauteuil semblent peu nombreuses en ce janvier, d’autant que, sauf bonheur inattendu, ni Desplechin, ni Podalydès, ni Moretti ne devraient fréquenter la Croisette à l’horizon mai — seul Julieta d’Almodóvar semble promis à la sélection cannoise. Malgré tout, 2016 recèle quelques atouts dans sa manche… Ce qui est sûr... Traditionnellement dévolu aux films-à-Oscar, février verra sortir sur les écrans français The Revenant (24 février) de Iñarritu, un survival dans la neige et la glace opposant Tom Hardy (toujours parfait en abominable) mais surtout un ours à l’insubmersible DiCaprio. Tout le monde s’accorde à penser que Leonardo devrait ENFIN récupérer la statuette pour sa prestation — il serait temps : même Tom Cruise en a eu une jadis pour un second rôle. S’il n’est pas encore une fois débordé par un outsider tel que

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Tom Hanks : l’homme de la rue a fait son chemin

ECRANS | Franchement, qui aurait misé un cent il y a trente ans sur le jeune premier ahuri de Splash — dont l’intérêt majeur était sa partenaire, la sirène Daryl (...)

Vincent Raymond | Mardi 1 décembre 2015

Tom Hanks : l’homme de la rue a fait son chemin

Franchement, qui aurait misé un cent il y a trente ans sur le jeune premier ahuri de Splash — dont l’intérêt majeur était sa partenaire, la sirène Daryl Hannah ? Dans les années 1980, son air sympa et abordable cantonne Tom Hanks aux comédies romantico-gentillettes. Big (1988) de Penny Marshall, où il joue un enfant catapulté dans le corps d’un adulte, lui offre sa première grande prestation et ses premières récompenses, ainsi qu’une citation à l’Oscar. Un heureux accident dans un océan de banalités — il va même donner réplique à un chien dans Turner et Hooch… Mais De Palma, comme toujours clairvoyant, le tire de ce cercle vicieux en lui offrant le rôle principal de l’avocat du Bûcher des Vanités (1990). La suite, c’est la rencontre avec Jonathan Demme pour Philadelphia (1993). À nouveau avocat, mais malade du sida et victime de discrimination, il décroche un prix à Berlin et un Oscar. Rebelote chez Zemeckis pour Forrest Gump l’année suivante, une fable suréavaluée mais flattant l’inconscient américain en b

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Williams / Spielberg : terrain d’entente

ECRANS | Le cinéma regorge de duos fameux formés par un compositeur et un metteur en scène : Bernard Hermann et Alfred Hitchcock, Philippe Sarde et Claude (...)

Christophe Chabert | Mardi 16 juin 2015

Williams / Spielberg : terrain d’entente

Le cinéma regorge de duos fameux formés par un compositeur et un metteur en scène : Bernard Hermann et Alfred Hitchcock, Philippe Sarde et Claude Sautet, Georges Delerue et François Truffaut, Pino Donaggio et Brian De Palma, Howard Shore et David Cronenberg ou encore Carter Burwell et les frères Coen. De tous, le couple John Williams et Steven Spielberg est de loin le plus fidèle : Williams a orchestré toutes les bandes originales du cinéaste, à l’exception du futur Bridge of Spies pour des raisons de santé. Surtout, le musicien a écrit des scores qui ont participé à la popularité des films : le thème des Dents de la mer avec son crescendo inquiétant, les partitions symphoniques d’Indiana Jones, E.T., Jurassic Park, les cinq notes à la base de Rencontres du troisième type… Leurs collaborations récentes sont même parmi les plus surprenantes : la musique épurée et sombre de Munich, virevoltante et "mancinienne" des Aventures de Tintin, ambitieuse et complexe de

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Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

ECRANS | Alors qu’ils s’apprêtent à présider le 68e festival de Cannes, Joel et Ethan Coen ont droit à une rétrospective quasi-intégrale de leur œuvre à l’Institut Lumière, ce qui permet de revisiter leur cinéma, où le rêve américain est transformé en cauchemar absurde et métaphysique, plein de bruit et de fureur et raconté par des idiots. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mardi 5 mai 2015

Les frères Coen, un rêve américain tourmenté

«Tout ce que je connais, c’est le Texas.» En voix-off, sur fond de puits de pétrole au crépuscule, voilà ce que prononce le détective privé suant et meurtrier au tout début de Blood Simple (1984), œuvre inaugurale de Joel et Ethan Coen. Cela ne l’avait pas empêché, au préalable, d’ébaucher une balbutiante philosophie de l’existence, faite de bouts d’actualité mal digérés et de réflexions typiquement américaines. Une philosophie de traviole, mais une philosophie quand même, ramenée in fine au bon sens texan et à une inculture assumée. À l’autre bout de leur œuvre, les frères Coen retournent au Texas dans No Country for Old Men (2007). Adaptant le roman de Cormac MacCarthy, ils matérialisent une autre figure de tueur mémorable : Anton Chigurh, incarné par un Javier Bardem implacable, ange de la mort lancé à la poursuite d’un cowboy poissard ayant dérobé une fortune à un cartel de la drogue. Chigurh aussi possède une philosophie de la vie basée sur l’absurdité de l’existence, nettoyant les principes éthiques et spirituels de ses futures victimes par un appel au hasard («Call it !») comme derni

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Capitaine Phillips

ECRANS | Avec un ultra-réalisme saisissant et une constante tension dramatique, Paul Greengrass reconstitue à travers une polyphonie de points de vue une prise d’otages au large des côtes somaliennes, où la star Tom Hanks se fond dans le dispositif documentaire du cinéaste. Impressionnant. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 novembre 2013

Capitaine Phillips

En début d’année, Kathryn Bigelow réussissait, dans le dernier acte de son Zero dark thirty, à faire se rencontrer le cinéma d’action et le réalisme documentaire, l’assaut du QG de Ben Laden se transformant non pas en une reconstitution d’un épisode historique mais en pur morceau de bravoure cinématographique. Quoi de plus logique que Paul Greengrass, qui fut le premier à Hollywood à tenter des expériences de ce genre, d’abord avec les deux derniers Jason Bourne — versant blockbusters — puis avec Vol 93 — versant suspense tiré de faits réels — lui réponde aujourd’hui avec Capitaine Phillips, qui étend la virtuosité de Bigelow sur la durée d’un long-métrage entier. Cela en dit long sur ce que Greengrass a inventé : un style, parfois grossièrement caricaturé en une captation de l’action par une caméra secouée façon reportage d’actualité, mais qui s’appuie surtout sur une multiplication savante des point

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Inside Llewyn Davis

ECRANS | Nouvelle merveille des frères Coen, l’odyssée d’un chanteur folk raté des années 60 qui effectue une révolution sur lui-même à défaut de participer à celle de son courant musical. Triste, drôle, immense… Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 octobre 2013

Inside Llewyn Davis

Les dernières répliques de Burn after reading valent définitivement comme maxime du cinéma des frères Coen. Llewyn Davis, leur dernier anti-héros, n’échappe pas à cette loi : au terme d’un cycle narratif étourdissant, il n’a rien appris, sinon qu’il ne le refera pas — mais cet éternel retour laisse entendre qu’en fait si, il se fourvoiera dans la même impasse sombre… Llewyn Davis n’est pas un mauvais chanteur folk : les Coen le prouvent en le laissant interpréter en ouverture un de ses morceaux dans son intégralité, et c’est effectivement très beau. Mais le talent ne garantit pas le succès et Llewyn collectionne surtout les déconvenues. Ses disques ne se vendent pas, son manager le fait tourner en bourrique — scène admirablement écrite où la surdité du vieux grigou devient paravent à sa pingrerie — il met enceinte la copine d’un autre chanteur, qui lui répète en boucle son statut de loser. Et il n’est même pas foutu de veiller sur le chat de ses hôtes, fil rouge d’un premier acte d’une

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Les Coen en ont sous le chapeau

ECRANS | Quelques semaines avant la sortie de leur excellent Inside Llewyn Davis, voici que revient sur les écrans Miller’s Crossing des frères Coen. Ce n’est que (...)

Christophe Chabert | Mercredi 9 octobre 2013

Les Coen en ont sous le chapeau

Quelques semaines avant la sortie de leur excellent Inside Llewyn Davis, voici que revient sur les écrans Miller’s Crossing des frères Coen. Ce n’est que leur troisième film, mais c’est déjà un des plus aboutis, même si cet accomplissement passera relativement inaperçu à l’époque. Lointainement inspiré de La Moisson rouge de Dashiell Hammett, il se situe durant la Prohibition et met en scène une guerre des gangs fictionnelle où les Italiens sont tenus en respect par un flegmatique ponte irlandais (Albert Finney), dont l’autorité sera contestée quand il entamera une liaison avec la sœur d’un bookmaker juif qui a eu le malheur d’arnaquer le boss rital du clan d’en face (un John Turturro déchaîné, chialant sa mère pour qu’on lui laisse la vie sauve). Au milieu de ce foutoir sentimentalo-criminel se tient, stoïque, Tom Reagan (Gabriel Byrne, dans son meilleur rôle), qui va passer d’un bord à l’autre en lissant le cuir de son Stetson, cherchant à payer ses dettes de jeu tout en sortant par le haut de ce panier de crabes. Le génie de Miller’s Crossing tient à l’incertitude qu

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Cloud Atlas

ECRANS | Projet épique, pharaonique et hors des formats, Cloud Atlas marque la rencontre entre l’univers des Wachowski et celui du cinéaste allemand Tom Tykwer, pour une célébration joyeuse des puissances du récit et des métamorphoses de l’acteur. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 13 mars 2013

Cloud Atlas

Qu’est-ce que cette «cartographie des nuages» qui donne son titre au nouveau film des Wachowski ? Stricto sensu, c’est une symphonie qu’un jeune ambitieux (et accessoirement, homosexuel) va accoucher de l’esprit d’un vieux musicien reclus qui fait de lui son assistant. Métaphoriquement, mais toujours dans le film, c’est cette comète, marque de naissance qui relie les personnages principaux par-delà les lieux et les époques, dessinant peu à peu le plan du dédale narratif qui se déroule sous nos yeux (ébahis). Plus symboliquement encore, on sent ici que Lana et Andy Wachowski ont trouvé dans le best seller qu’ils adaptent une matière à la hauteur de leurs ambitions, un film qui se voudrait total, englobant le ciel et la terre, le passé, le présent et le futur. Mégalomanes mais conscients de l’ampleur du projet, ils ont su délégué une part de la tâche à l’excellent cinéaste allemand Tom Tykwer, donnant une singularité supplémentaire à Cloud Atlas, qui n’en manquait déjà pas : celle d’une œuvre absolument personnelle signée par des personnalités extrêmement différentes.

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Steven Spielberg, une rétrospective

CONNAITRE | Richard Schickel Éditions de la Martinière

Christophe Chabert | Mardi 5 février 2013

Steven Spielberg, une rétrospective

Aussi étrange que cela puisse paraître, peu d’ouvrages ont été consacrés à la filmographie pourtant conséquente de Steven Spielberg. La réponse à ce mystère est partiellement avancée par Richard Schickel dans cette «rétrospective», beau livre richement illustré où l’auteur ne cache pas son admiration pour l’œuvre, même s’il émet parfois des réserves surprenantes concernant certains opus — Minority report, notamment. Le succès remporté par Spielberg tout au long de sa carrière et sa capacité à passer d’un registre "sérieux" à un autre plus léger et ouvertement divertissant a longtemps rendu le cinéaste suspect aux yeux de la critique. De fait, on découvre dans ce travail made in USA que la défiance envers le cinéma de Spielberg n’est pas seulement l’apanage d’une partie de la critique française — qui s’est exprimée, encore, lors de la sortie de Lincoln. La presse américaine aussi lui a toujours cherché des poux dans la tête, lui reprochant tantôt de se complaire dans le cinéma pop corn, tantôt de s’aventurer vers des sujets qui le dépassent. Or, c

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Spielberg et les autres

ECRANS | Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un (...)

Jerôme Dittmar | Vendredi 25 janvier 2013

Spielberg et les autres

Qu'est-ce qui peut hanter Spielberg pour revenir plusieurs fois sur l'esclavage ? Bien avant Lincoln, La Couleur pourpre puis Amistad annonçaient déjà un sujet qui en dit long sur son auteur. Sur deux fronts, l'un la condition féminine des afro-américaines au début du XXe siècle, l'autre le procès des esclaves qui mena à la guerre de Sécession, Spielberg s'est évertué à filmer son pays et le peuple noir américain. Avec une telle vigueur volontariste que les deux films figurent parmi les plus décriés de sa filmographie. En cause une représentation épineuse qui, entre le mélo biblique Oprah Winfreyisé - La Couleur pourpre, mal reçu par la communauté noire à sa sortie - et l'exercice de pénitence vantant les valeurs de la Constitution américaine - Amistad, tourné pour corriger la réception critique du premier, chaque film fait de cet Autre, l'esclave, le noir, une drôle de figure. On s'explique : en se penchant sur l'esclavage ou la ségrégation, Spielberg vante moins les vertus des Droits de l'homme qu'il traite de sa plus grande angoisse, la perte identitaire. Au fond, peu importe qu'il s'agisse des noirs, des femmes, d'un na

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Lincoln

ECRANS | On pouvait craindre un film hagiographique sur un Président mythique ou une œuvre pleine de bonne conscience sur un grand sujet, mais le «Lincoln» de Spielberg est beaucoup plus surprenant et enthousiasmant, tant il pose un regard vif, mordant et humain sur les arcanes de la démocratie américaine. Une merveille, qui conclut une (inégale) trilogie spielbergienne sur l’esclavage. Texte : Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 23 janvier 2013

Lincoln

Ce n'est peut-être qu’un hasard… Toujours est-il que ce film sur Abraham Lincoln au début de son second mandat de Président des États-Unis est sorti au moment où Barack Obama, qui n’a jamais caché son admiration pour Lincoln, était lui-même réélu Président. Hasard aussi, Lincoln affronte sur les écrans (et aux Oscars) Django unchained, Spielberg et Tarantino se disputant ainsi un même sujet : celui de l’esclavage. Tarantino n’a pas caché au cours de ses interviews avoir souhaité faire avec Django un anti-Amistad, c’est-à-dire un film où les Noirs ont vraiment la parole et n’ont pas besoin de porte-voix blancs pour plaider leur cause. De fait, Spielberg, à l’époque un peu écartelé entre ses grands films sérieux, sa franchise jurassique et ses productions télé, était passé à côté de son affaire. Lincoln pourrait tomber exactement sous le coup de la même critique : un film qui se dissimule derrière la vérité historique — car, scoop, ce sont bien des blancs qui ont mis fin à l’esclavage — pour mieux réduire au silence sur l’écran les princi

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Universal : 100 ans, toujours à flot !

ECRANS | Un siècle qu'Universal a planté son drapeau à Hollywood. Si le doyen des studios encore en activité méritait bien son petit hommage, quel meilleur film que le (...)

Christophe Chabert | Vendredi 12 octobre 2012

Universal : 100 ans, toujours à flot !

Un siècle qu'Universal a planté son drapeau à Hollywood. Si le doyen des studios encore en activité méritait bien son petit hommage, quel meilleur film que le mythique Jaws (Les Dents de la mer) dans une copie flambant neuve pour fêter ça ? Archi revu et commenté mais toujours aussi fascinant, il est une date clé du cinéma américain. Film souche pour Steven Spielberg et son œuvre, qui n'a cessé de traiter ensuite du grand Autre sous toutes ses formes : ici animalière et dangereuse comme elle reviendra décalée dans Cheval de guerre ; ou plus volontairement naïve mais pas moins symptomatique dans E.T. (projeté également en copie restaurée durant le festival). Film providentiel pour Universal, qui voit en son succès massif la lueur d'espoir tant attendue pour relancer des studios alors exsangues au début des années 70 : il sera l'instigateur du blockbuster hollywoodien, inventant une nouvelle manière de faire des films repris par tous depuis. Mais si Jaws s'impose aujourd'hui dans ce cadre, c'est qu'il est aussi un bel hommage de

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Cheval de guerre

ECRANS | Comme s’il avait fait de cette odyssée d’un cheval du Devon à travers la Première Guerre mondiale le prétexte à une relecture de tout son cinéma, Steven Spielberg signe avec "Cheval de guerre" un film somptueux, ample, bouleversant, lumineux et inquiet, où l’on mesure plus que jamais l’apport d’un metteur en scène qui a réinventé le classicisme. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 15 février 2012

Cheval de guerre

Il y a d’abord le souffle fordien des premières séquences. Quelque part dans le Devon, au début du XXe siècle, un jeune garçon voit naître un cheval, qu’il va tenter d’apprivoiser en quelques plans muets mais d’une grande force d’évocation. Ce cheval sera mis aux enchères et un fermier obstiné, alcoolique et sous le joug d’un propriétaire inflexible, s’entête à l’acheter, au grand dam de son épouse. Sauvage, le cheval doit servir pour labourer un champ à l’abandon, sec et rocailleux ; personne n’y croit sauf Albert, le fils, qui va arriver à le dresser, nouant une relation quasi-amoureuse avec lui. Steven Spielberg est alors de plain-pied dans le conte enfantin, le territoire naïf des productions Amblin et de son cinéma dans les années 80. S’il se mesure à ses maîtres (Ford donc, mais aussi David Lean), il rabat cependant cette première demi-heure sur ses propres thèmes (la générosité de l’enfance contre la cruauté des adultes) et ses figures habituelles de mise en scène, notamment ces travellings recadrant un visage qui s’illumine au contact du merveilleux. D’une certaine manière, toute cette exposition tient dans les interventions ponctuelles d’une oie de comédie qui mord les

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Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne

ECRANS | À l’instar de James Cameron avec Avatar, Steven Spielberg s’empare d’une innovation technologique au potentiel énorme, et la plie à son imagination toujours fertile pour mieux la sublimer, au gré d’une véritable leçon de mise en scène. François Cau

Dorotée Aznar | Jeudi 20 octobre 2011

Les Aventures de Tintin : le secret de la Licorne

Avatar, Drive et Tintin partent tous à leur singulière façon d’un même postulat qu’il est toujours bon de rappeler : si le récit a son importance, la manière de le mettre en images a tout autant de sens. Qu’on ait affaire à Pocahontas au pays des Schtroumpfs extraterrestres géants, à une série B qui aurait pu être interprétée par Jason Statham ou ici, à une trame antédiluvienne de feuilleton à rebondissements à peu près connue de tous, portée par un héros parmi les plus univoques qui soit, l’enjeu est de créer une mise en scène inédite, qui s’appuie sur des canons narratifs ultra-balisés et leur appréhension désormais presque instinctive par le public. Dans le cas de Tintin, quelques embûches théoriques liées au processus d’adaptation s’ajoutent au projet : le charme des aventures de l’intrépide reporter est totalement désuet, tant dans le fond que dans la forme. Il convenait donc de lui substituer un tout autre langage que la fameuse «ligne claire» d’Hergé, tout en opérant un hommage aussi déférent que possible. Passé un générique introductif lisse mais déjà porteur des intentions esthétiques qui animeront le film, Spielberg règle ces questions en trente secondes : au beau mili

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Le grand silence

ECRANS | Analyse / Peu diserts sur leur œuvre, il faut écouter les frères Coen attentivement pour trouver dans leurs propos quelques clés d’analyse… CC

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

Le grand silence

Les Coen n’aiment pas parler de leurs films, comme beaucoup de grands cinéastes américains — de Ford à Fincher en passant par Hawks et Eastwood. Leurs premières interviews étaient avant tout des successions de blagues, et même l’honneur suprême de la Palme d’or à Cannes, qui plus est avec leur film le plus introspectif ("Barton Fink"), n’a pas vraiment changé la donne. Ce qui en ressort en général, ce sont des questions de méthode. Acteurs Ainsi confessent-ils que c’est la manière dont les personnages s’expriment qui les motive à construire leurs histoires. L’acteur est bel et bien le centre du cinéma des Coen, d’où leur fidélité à des comédiens (Clooney en est à trois films avec eux, Bridges et Brolin deux, tout comme en leur temps John Turturro et Steve Buscemi). Des acteurs qui acceptent par ailleurs de se soumettre à la vision des cinéastes, sans chercher à la déborder — leur expérience avec Nicolas Cage sur "Arizona Junior" fut douloureuse, l’acteur cherchant à proposer à chaque prise de nouvelles interprétations. Éclectisme Pour "True Grit", ils affirment ne pas avoir

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True Grit

ECRANS | Avec "True Grit", leur premier western, Joel et Ethan Coen reviennent à un apparent classicisme, même s’il est strié par des lignes obscures et intrigantes. Du grand spectacle et du grand cinéma. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 16 février 2011

True Grit

No country for old men n’était donc pour les frères Coen qu’un échauffement avant le grand départ vers l’Ouest, le vrai. Le shérif qu’incarnait Tommy Lee Jones ressemblait pourtant à l’ombre crépusculaire d’un genre débordé par la violence de nouveaux corps indestructibles venus du cinéma d’action (le tueur impitoyable campé par Javier Bardem). En cela, True Grit est une surprise ; non seulement il s’aventure totalement dans le western, adaptant un livre de Charles Portis déjà porté à l’écran par Henry Hathaway avec John Wayne (Cent dollars pour un shérif), mais il ne cherche jamais à prendre ses codes de haut par une attitude moderniste ou maniériste. Les Coen, qui dans leurs trois derniers films faisaient imploser les règles scénaristiques, optant pour des constructions audacieuses et anticonformistes, respectent ici les trois actes du matériau d’origine. Et parsèment le film de scènes inévitables : fusillades, grandes chevauchées dans des décors mythologiques, discussion autour d’un feu de camp, climax à reb

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A serious man

ECRANS | Sous des allures modestes de comédie noire, les frères Coen signent leur film le plus personnel, où leur maîtrise ahurissante interroge le hasard et l’absurdité de l’existence. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 14 janvier 2010

A serious man

C’est quoi, "A serious man" ? Une comédie juive ? Un drame de l’absurde ? Une fable philosophique ? Tout cela, en vérité… En tout cas, c’est un nouveau palier pour les frères Coen qui, depuis leur retour fracassant avec No country for old men, semblent redéfinir film après film les contours de leur cinéma. Pourtant, A serious man ressemble à une œuvre modeste : des inconnus au générique, un argument assez banal (dans les années 60, un père de famille juif subit une série d’événements qui vont l’emmener au bord du gouffre) et aucun morceau de bravoure au milieu de sa petite musique. La scène la plus spectaculaire est d’ailleurs son prégénérique : un conte yiddish où un homme, mort trois ans avant, revient manger une soupe chez un couple dont la femme finira par le poignarder, persuadée d’avoir affaire à un démon. Un conte à la conclusion incertaine : erreur tragique ou véritable fantôme ? Le principe d’incertitude, c’est justement ce qu’enseigne l’anti-héros du film, Larry Gopnik. Pour rendre concrète l’équation de Schrödinger, il utilise une petite fable : celle d’un chat dont on ne peut savoir s’il est mort ou vivant. Plus tard, alors qu’il ne sait plus commen

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Burn after reading

ECRANS | Après la claque "No country for old men", les frères Coen allaient-ils se reposer sur leurs lauriers ? Pas du tout… Cet habile détournement des codes du film d’espionnage offre la conclusion rêvée à leur “trilogie de la bêtise“ après "O’Brother" et "Intolérable cruauté". François Cau

Christophe Chabert | Mercredi 3 décembre 2008

Burn after reading

Les frères Coen ont écrit les scripts de No country for old men et de Burn After Reading simultanément, alternant les phases d’écriture d’un jour à l’autre. En voyant ce dernier, on devine le rôle cathartique qu’il a dû jouer dans le travail d’adaptation scrupuleux du roman de Cormac McCarthy : les Coen prennent un plaisir évident à brosser une galerie de personnages tous plus graves les uns que les autres, à les mettre dans des situations complaisamment grotesques - sans pour autant les juger avec condescendance, mais en faisant de leur idiotie l’un des moteurs de l’intrigue. Le film conte les mésaventures d’Osbourne Cox (John Malkovich, constamment au bord de la crise de nerfs), un agent de la CIA mis au rencard, trompé par sa femme au profit d’un érotomane et dont les mémoires atterrissent dans les mains du personnel d’un club de gym : Linda (Frances McDormand, géniale), la cinquantaine honteuse qui se rêve en bimbo retouchée, et son comparse Chad, littéralement abruti (Brad Pitt, incroyable). Ce qui ne devait être qu’une banale tractation va progressivement basculer dans un chaos incontrôlable. La conjuration des imbéciles

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Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal

ECRANS | Le quatrième volet des aventures de l’archéologue au chapeau est une bonne surprise : Spielberg et Lucas retournent à leur avantage les invraisemblances du récit et la vieillesse de leur héros pour en faire un blockbuster fier de son charme rétro. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Jeudi 22 mai 2008

Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal

Lucas en plein déprime post-Star Wars ; Spielberg essoufflé après un marathon de films conclu par son magnifique Munich ; Harrison Ford peinant à trouver des rôles à sa mesure. Il n’y avait, dans le fond, que des mauvaises raisons à rempiler pour un quatrième Indiana Jones, reprise tardive d’une franchise qui, on a tendance à l’oublier, a marqué une révolution dans un genre, le film d’aventures, totalement déserté par Hollywood à l’époque. D’autant plus que des succédanés peu glorieux comme l’immonde Benjamin Gates ont méchamment pillé l’héritage de la série, tout en générant de copieux dividendes au box-office. La bonne surprise de ce Royaume du crâne de cristal, c’est que Spielberg, Ford et Lucas n’ont pas cherché la surenchère ; au contraire, avec une malice de vieux grigous, ils transforment systématiquement leurs handicaps en points forts, se moquant ouvertement de l’air du temps. Vas-y dans le rétro ! Si Indiana Jones n’a plus vingt ans, son fils, joué par le très fade et du coup très bien Shia LaBeouf, les a jusqu’au ridicule. Permanenté façon Fonzie, roulant en cuir et Harley à la f

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No country for old men

ECRANS | Avec "No country for old men", les frères Coen réalisent un film rare, à la croisée du cinéma de genre (western, film noir) et du film d'auteur personnel, un concentré de cinéma brillant et intelligent. Christophe Chabert

Christophe Chabert | Mercredi 30 janvier 2008

No country for old men

Le désert, la route, des motels et des diners : un paysage américain traditionnel. Des tueurs, un magot, un shérif : des ingrédients empruntant autant au film noir qu'au western. Et un mélange d'humour noir, d'ultra violence et de métaphysique : l'archétype d'un film des frères Coen, tiré d'un roman de Cormac McCarthy. No country for old men pourrait se résumer à cette formule-là, et son commentaire à l'alchimie inexplicable qui s'en dégage. Difficile par exemple d'expliquer pourquoi les fusillades qui constituent le cœur du film sont si grisantes : une certaine perfection dans le traitement de l'espace, du temps et du son fait que l'on se sent immédiatement impliqué dans le suspense dément qui s'y instaure. Pareil pour la qualité du dialogue, point fort des frangins depuis un bail, mais atteignant ici un degré de maîtrise tel qu'il permet de rendre inoubliables les répliques laconiques du tueur implacable (Javier Bardem) comme le magnifique monologue final de Tommy Lee Jones. En cela, No country for old men est un film touché par la grâce. La musique du hasard Cependant, ce film impressionnant de maîtrise est aussi un film sur... le hasard. L

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