Lydie Salvayre, l'ironie en leitmotiv
Autobiographie / Lydie Salvayre, autrice goncourisée en 2014 vient à Lyon évoquer son dernier travail : "Autoportrait à l'encre noire". Une autobiographie généreuse qui touche durablement, sans verser dans le mélodrame.
Photo : L'écrivaine Lydie Salvayre, à Paris, en 2025. Jean-Pierre Loubat
Dans le précédent numéro, nous vous évoquions ces autrices et auteurs prolifiques, qui se sont réfugié·es en littérature, souvent pour tenter d'exorciser le sentiment d'écartèlement qui accompagne un changement de milieu social. Nous nous appuyions sur le travail de Laélia Véron et Karine Abiven, Trahir et venger, paradoxes des récits de transfuges de classe, pour aborder la naissance d'un « récit à disposition dans l'espace commun » que se sont bien vite réapproprié les bourgeois, déployant au passage un métadiscours méritocrate et individualiste.
Comme on eût pu s'y attendre, Lydie Salvayre n'aurait jamais pu prendre cette direction. Elle s'est méticuleusement livrée à l'exercice de l'autoportrait avec l'ironie et l'humilité qui la caractérisent. Celle qui nous avait amené·es auprès de sa mère et de Georges Bernanos, dans les pas des insurgés de Barcelone, aux côtés de Sancho Panza ou de « l'ingénieux hidalgo don Quichotte de la Mancha », se parcourt elle-même de façon fragmentaire, invoquant l'une ou l'autre anecdote au gré des commandes (d'aucuns diraient des quémandes) de sa voisine un brin inepte, Albane. C'est une jeune fanatique de la new romance et des histoires aux trames prévisibles (et surtout pas trop déprimantes) qui incarne ici les injonctions mortifères d'un monde stérile et dépolitisé.
« J'écris parce que je ne sais pas parler »
Albane, extatique lorsqu'elle a vent du projet de Lydie Salvayre (« les biographies ça marche à mort ! », s'exclame-t-elle), n'a de cesse de vouloir faire rentrer notre autrice dans les clous d'une "bonne" histoire. Et Lydie Salvayre de toujours déroger à la consigne. Si bien que rien n'est prévisible ; et que les joutes verbales entre les deux femmes offrent des parenthèses mordantes entre chaque plongée dans le passé de l'autrice. En grand amour, on a un communiste dogmatique avec qui il ne s'est jamais rien passé. Ou un chien. En backstory, on a cette enfance marquée par la pauvreté et le racisme, formant chez elle cette honte de classe qui ne l'a jamais vraiment quittée. Celle-ci hante ses prises de paroles, de l'interrogation au pupitre de l'école primaire, aux discours qu'elle doit donner lors de l'une ou l'autre conférence prestigieuse : « je ne desserrerai plus jamais mes lèvres malapprises », nous écrit-elle. En figure aimée, on a la mère, en péripétie traumatisante, on a le cancer, en méchant, on a le père : « [L'insomnie] est la ruse que mon père a trouvée pour survivre en moi. Bien joué. Si bien joué que mon cœur s'emballe dès que Bernard hausse à peine la voix, comme si la peur que m'inspirait mon père lorsqu'il poussait ses gueulantes était restée intacte, inaltérée au fond de moi. Décidément, il ne sert à rien de vieillir. Et l'on ne guérit pas de sa mémoire. À présent, je le sais. » Â
Le plus intéressant est peut-être de découvrir que même une fois les poncifs des histoires conventionnelles habilement transgressés, il reste encore à l'autrice d'intimes et perspicaces renégociations avec son propre passé. En faisant sans cesse l'autocritique de son récit, qu'elle n'espère ni embelli, ni avili, Lydie Salvayre questionne la rigidité de son auto-analyse et nous pousse, nous aussi, à reconsidérer nos certitudes. Brillant.

Autoportrait à l'encre noire par Lydie Salvayre (aux éditions Robert Laffont) ; 20€
Rencontre avec Lydie Salvayre jeudi 30 avril 2026 à 19h15 à la librairie Rive gauche (Lyon 7e) ; sur inscription au 04 78 72 72 45 ou par mail à contact@librairierivegauche.com
