La classe à l'américaine : que sont les transfuges ?
Essai / Sans hiérachiser, plutôt en évaluant la cohérence discursive du concept, Laélia Véron et Karine Abiven se sont interrogées sur la pertinence et le sens politique de la notion de transfuge de classe dans "Trahir et venger, paradoxes des récits de transfuges de classe". Salvateur.
Photo : Laélia Véron ©Claire Delfino
C'est un dénominateur qui est presque devenu commun au cours des dernières années, celui de "transfuge de classe" ou de "transclasse". Si l'usage du mot est plutôt récent, l'une de ses premières incarnations fut Annie Ernaux, mère de l'autofiction sociologique contemporaine. Issue d'une famille de petits commerçants normands, elle a, depuis les années 80, théorisé le sentiment d'écartèlement qui va avec un changement de milieu social. C'est à ce concept, - qui est loin d'être mort avec le 20e siècle - que la linguiste, stylisticienne et enseignante-chercheuse Laélia Véron ainsi que l'enseignante spécialisée du récit Karine Abiven ont décidé de se frotter, pour lui faire exsuder sa réalité actuelle, entre factualité sociologique et mythe collectif.
Année après année, celle qui « écrit pour venger [s]a race et [s]on sexe » (ce sont les mots qui furent employés par Annie Ernaux lorsqu'elle a reçu son prix Nobel de littérature à Stockholm en 2022) a été rejointe sur l'étagère des récits autobiographiques transfuges par bon nombre d'écrivain·es, de réalisateur·ices, d'artistes... En littérature, on peut évidemment citer Didier Éribon, Édouard Louis ou plus récemment Nassira El Moaddem qui ont participé (souvent malgré eux) à forger le mythe de ces trajectoires qu'on aime à qualifier de courageuses, ou même de « méritantes » : celles de gamin·es issu·es de milieux qu'on qualifie rapidement de "difficiles", victimes de discriminations, et qui ont pourtant réussi à atteindre un haut niveau d'intégration culturelle, économique et sociale.
On a tous un peu fait l'école de la vie
Ainsi un « récit à disposition dans l'espace commun » est né, favorisé par les médias avides de récits intimes, et récupéré par des personnalités publiques qui n'ont pas hésité à « prolétariser » leurs origines. Chris (de Christine and the queens) a déclaré sentir dans son corps une « mémoire des muscles de la classe ouvrière » alors que ses deux parents sont enseignants, l'une dans le secondaire, l'autre à l'université. On peut retrouver des discours très proches chez Maïwenn, Raphaël Enthoven ou même Emmanuel Macron, qui aime à se définir comme petit-fils d'institutrice, oubliant opportunément ses deux parents médecins.
On voit donc se dessiner dans l'ouvrage de Laélia Véron et Karine Abiven une analyse salvatrice : un récit transfuge n'est pas politique par essence. Il le devient, en fonction du métadiscours qu'il développe. Et aujourd'hui, force est de constater que les récits transclasses rejoignent plus souvent le fameux "mythe du garage" américain (selon lequel Steve Jobs et Steve Wozniak auraient commencé le projet dans un garage avec des conditions modestes) que ceux des écrivain·es cité·es plus haut, interrogeant le déterminisme social et les dominations systémiques. On peut penser à des ouvrages comme L'Envol, d'Aurélie Valognes, qui dessinent des histoires aux antipodes de celles citées précédemment : on y trouve presque tous les lieux communs de l'idéologie méritocrate, à commencer par le bien connu « quand on veut, on peut », on y confond évidemment ambition et mobilité sociale et on y croise le chemin du "transfuge modèle" qui finit à la fois par légitimer la classe dominante, et par parler à la place des dominés.
Au-delà de masquer toutes les variétés de mobilité, Laélia Véron et Karine Abiven démontrent bien que cette surreprésentation d'un certain type de récits transfuges a occasionné une altération de ce qu'on eût pu croire être le fondement même du concept : c'est-à-dire une critique des inégalités. Elles restent cependant optimistes, espérant voir se multiplier les récits tournés vers l'avenir, pas de ceux qui racontent quitter un monde moribond, fait d'usines qui ferment, de banlieues qui s'écroulent et de ruralités désertées, mais de ceux qui s'emparent au présent des questions de classisme, de racisme et d'homophobie... Nous aussi, on a hâte.

Trahir et venger, paradoxes des récits de transfuges de classe par Laélia Véron et Karine Abiven (aux éditions La Découverte) ; 19, 50€
Rencontre avec Laélia Véron mercredi 22 avril à 19h30 à la librairie La Virevolte (Lyon 5e) ; gratuit
