Nuits de Fourvière

Éric Vuillard : « Il existe un goût pour la révolte, assez universellement partagé »

Publié Jeudi 22 janvier 2026

Littérature / Écrivain et cinéaste né à Lyon, l'auteur multirécompensé (notamment par un Goncourt en 2017) sort un nouvel ouvrage aux éditions Actes sud. "Les Orphelins" retrace l'histoire de Billy the Kid et, à travers lui, la naissance violente du pouvoir américain, qu'il met habilement en perspective avec les maux de ce siècle. Rencontre.

Photo : © Ivan Giménez

Le Petit Bulletin : En rejoignant Actes sud, vous avez développé ce qui est devenu votre marque : de courts récits historiques de non‑fiction, comme La Bataille d'Occident (sur la première Guerre mondiale) et Congo (sur l'histoire coloniale du pays), récompensés par le prix Franz‑Hessel et le prix Valery‑Larbaud. Pourquoi choisir des formes courtes pour des sujets qui pourraient tenir sur des milliers de pages ?

Éric Vuillard : Les formes courtes obligent à trancher. Dans un environnement incertain, face à un accroissement inquiétant des inégalités et des atteintes aux libertés publiques, il me semble que la littérature ne peut plus procéder à l'inventaire détaillé de la vie sociale ou au déroulement circonstancié d'une vie. On nous répète sans cesse que l'on est à l'instant du péril, la littérature doit donc se dégager des méticulosités d'usage, pour être plus nerveuse, se prononcer. On s'alarme de l'urgence, on célèbre la célérité des nouveaux moyens de communication, on s'extasie à la nanoseconde, et il faudrait écrire À la recherche du temps perdu

Vous avez déjà traité de l'histoire des États-Unis dans vos différentes publications, on pense notamment à Tristesse de la terre (2014), ouvrage consacré à Buffalo Bill et aux origines du spectacle de masse américain, qui a reçu le prix Joseph‑Kessel. Qu'est-ce qui vous fascine dans l'histoire de ce pays ?

EV : Les Lumières nous ont largement mis en garde contre la démesure qu'excite le pouvoir, contre sa propension à renforcer ses prérogatives. Or, les États-Unis sont la première nation à parvenir à une hégémonie mondiale. Il s'agit à la fois d'une démocratie et du temple du capitalisme moderne, et la concentration inouïe des richesses pose de graves problèmes au fonctionnement de leurs institutions. On ne saurait être aussi puissant impunément, le pouvoir engendre un excès, une hubris.

C'est donc un geste réaliste que de se pencher aujourd'hui sur l'Amérique ; il s'agit de mieux comprendre ce qui nous est proche et nous domine, nous intoxique. Un milliardaire fait bâtir une tour au beau milieu de Manhattan et lui donne son nom, une société privée lance des fusées dans l'espace et implante ses propres satellites autour de la Terre, de tels événements concernent la littérature au premier chef, puisqu'ils ont une influence sur nos vies à tous. Musk est notre baron Nucingen et la famille Trump sont nos Rougon-Macquart. 

Vous écrivez « On n'avait jamais vu une chose pareille, un État construit en moins d'un siècle, torchonné à la six-quatre-deux » : qu'est-ce que ça veut dire ? Qu'est-ce que ça a comme conséquence, un pays qui se monte comme ça, à toute vitesse ?

EV : Mon livre raconte deux histoires. D'un côté, je raconte les aventures d'une horde de petits truands. Ils travaillent pour de grands propriétaires, et ils ont l'illusion d'être libres. De l'autre, je raconte l'ascension irrésistible de ces propriétaires qui en très peu de temps, vont phagocyter l'État et le bâtir à leur convenance.

Un État construit aussi vite ne peut être qu'une ancienne colonie. Son histoire ne peut être que violente, expéditive, sa naissance est une lutte : on extermine les autochtones, on s'approprie une immense partie du Mexique, puis on chasse les squatteurs, et on forme alors d'immenses troupeaux, d'immenses domaines, puisqu'aucune limite ne vient freiner l'appétit, puisqu'il n'existe pas d'anciennes sédimentations de droits ou de propriétés, puisqu'il n'y a que les Indiens, les hispaniques, et la loi du plus fort.

L'écriture est là pour éponger, comme dirait Barthes

Vous citez les figures qui ont gravité autour de Billy the Kid : Jesse Evans, Tunstall... Comment avez-vous mené vos recherches, quels récits, travaux, avez-vous privilégié ?

EV : En lisant, je suis tombé par hasard sur tout un tas de vies vagabondes, des jeunes gens sans attache, faisant carrière dans la violence. Ces petits hors-la-loi sont les personnages du mythe américain. Il y a les Pères fondateurs, la guerre de Sécession, puis l'Ouest et sa légende. 

Il existe tout un tas de récits, d'articles de journaux, de livres, de correspondances, de photographies, qui permettent de mieux saisir les faits. Mais ce qui a retenu aussitôt mon attention, c'est l'extrême jeunesse de ces truands, leur fragilité aussi, puisque presque tous vont mourir jeunes et pauvres.

Et puis, leur histoire est toujours écrite par d'autres, transmise par d'autres, et, le plus souvent, par ceux qui les ont tués. C'est tout de même curieux de penser que la vie d'un homme a été écrite par son assassin. La littérature consiste à libérer nos vies de ce genre de narration. 

Vous écrivez « Le plus important, ce n'est pas l'exactitude, puisqu'elle est ici impossible. C'est l'inexactitude au contraire, le flottement, l'impossibilité où nous sommes de savoir [ce] qui tapisse le récit de son existence ». Votre écriture est stimulée par le fait qu'on a peu de certitudes sur le sujet que vous traitez, pourquoi ?

EV : À l'inverse de ce qu'on nous raconte sans cesse, la littérature n'est pas là pour combler les vides, pour ajouter un peu de chair à ce qui est mort, quelques pensées fabriquées et banales au mage du Kremlin. C'est la fiction qui est le trop-plein. Il fallait désépaissir, éclaircir, vider les récits de leur mauvais roman. 

L'écriture est là pour éponger, comme dirait Barthes. Elle défalque des faits les fantasmes ajoutés, les rêveries, les exagérations, les préjugés. Écrire, ce n'est pas inventer, assaisonner, illustrer, incarner, remplir les silences de la vie avec des mots controuvés ; écrire, c'est faire le vide, nous débarrasser du remplissage des siècles.  En écrivant ce livre, j'aurais pu reprendre à mon compte la sentence de l'architecte Adolf Loos : « L'ornement est un crime ». 

Vous traversez l'Ouest américain du milieu du 19e siècle en suivant la trajectoire de Billy the Kid et de ses acolytes sans jamais vous embarrasser d'une parole moralisatrice sur leur mode de vie, qui consistait en partie à tuer des gens (le "Kid" aurait tué 21 personnes). En revanche vous évoquez « l'isolement du Kid, la solitude à laquelle l'adversité le condamne ». Avez-vous l'impression qu'on ne prend plus le temps, aujourd'hui de donner des récits qui contextualisent l'apparition de la violence ?

EV : Vous avez raison, comme tout fait social, la violence n'est pas un fait que l'on peut arbitrairement isoler. Si je commence mon livre par le premier meurtre du Kid, c'est qu'en l'étudiant de plus près, il m'est apparu que le contexte expliquait son acte et permettait de saisir son entrée dans la carrière du crime. Une entrée maladroite, fragile, triste en réalité. 

Comme je l'écris dans le livre, Billy a 17 ans, ses biographes oublient souvent de se mesurer à sa jeunesse, ils sont prompts à nous déclarer qu'avoir 17 ans à cette époque, ce n'est pas la même chose qu'aujourd'hui, que la violence était alors monnaie courante, qu'en somme le Kid, à l'âge de 17 ans, était déjà un homme. Il ne faut pourtant pas oublier qu'il était seul, sans appui, dans une ville miteuse de la Frontière, que son adversaire était un combattant aguerri, qu'il avait même participé à une action militaire controversée, ce qu'on appellerait aujourd'hui un crime de guerre, le massacre d'une centaine d'Indiens, d'hommes, de femmes et d'enfants. 

L'événement qui ouvre la carrière du Kid est donc à réinterpréter, à revoir. Et en le reconsidérant, en se plaçant un peu du côté du Kid, on éprouve les choses autrement, on abandonne le jugement rétrospectif, qui fait peser sur ses premiers pas l'ensemble de sa vie criminelle future. 

Le meurtre récent de Renée Nicole Good est une illustration tragique de l'État monopolisé

Vous placez votre récit au cœur d'un pays en pleine mutation. À la fin, « la plupart des malfrats devirent alors officiers de police, c'est ainsi qu'au commencement de leur histoire se constituèrent les forces de l'ordre ». Est-ce que cela raconte quelque chose sur le monopole de la violence légitime ?

EV : Cela signale, en effet, que la célèbre sentence de Max Weber escamote l'histoire. Certes, l'État est bien cette communauté humaine qui à l'intérieur d'un territoire déterminé revendique pour elle-même, et parvient à imposer, le monopole de la violence physique légitime ; mais si l'on esquive le récit de cette appropriation, on dissimule le fait que cette communauté humaine n'est pas homogène, et que c'est en faveur d'une partie seulement de cette communauté que s'exerce concrètement le monopole de la violence légitime : en faveur des nantis. 

Ce monopole est le signe d'une hiérarchie qui soudain se fige, d'intérêts qui coagulent. Le défaut de la sentence de Weber, c'est que, aussitôt énoncé, ce constat empirique prend l'autorité d'un principe. C'est son ambiguïté : la sentence idéalise ce qu'elle constate, elle universalise le résultat d'une prédation. 

Or, dans l'histoire du Kid, lors de la fondation du Nouveau Mexique, c'est avant tout l'État qui se trouve être monopolisé. Les grands propriétaires font main basse sur l'état, avant que celui-ci ne dispose réellement du monopole de la violence légitime. Une fois que le Nouveau Mexique est aux mains des puissants, l'État s'accapare la violence légitime. C'est donc une histoire en deux temps, et cela en modifie toute la signification. 

Le meurtre récent de Renée Nicole Good, dans le Minnesota, en est une illustration tragique. On nous parle de « terrorisme », de « légitime défense », mais il suffit de regarder les vidéos qui circulent, et qui enregistrent l'évènement, pour comprendre que l'on est à mille lieues de cette rhétorique outrageante. D'après les déclarations de la Secrétaire à la Sécurité intérieure, Renée Nicole Good aurait foncé sur les policiers « dans le but de les tuer », ce que rien ne corrobore. On a là un exemple concret du monopole de la violence légitime. Ce n'est pas une bavure, comme on le prétend trop souvent pour des cas similaires, la rhétorique agressive du président le prouve, c'est un état de fait revendiqué.  

Éric Vuillard © Ivan Giménez

Vous dîtes aussi que les "desperados" comme Billy avaient eu, un temps, une forme d'utilité pour « l'épanouissement primitif des grandes inégalités ». Que cela veut-il dire ?

EV : L'Ami commun, le dernier roman achevé de Dickens, commence par une scène mémorable. Une barque flotte sur la Tamise. Une jeune fille rame, un vieil homme la pilote. La barque traîne une prise dans son sillage. À la fin du premier chapitre, on comprend que ce sont des pêcheurs de cadavres. Dans l'Histoire de l'Amérique, comme pour la barque du roman de Dickens, il y a des cadavres dans le sillage. 

Pour établir et maintenir une société si inégalitaire, où les richesses sont encore plus concentrées que sous l'Ancien régime, il faut une sacrée dose de violence. Billy et ses compagnons d'infortune furent les hommes de main de la phase primitive d'accumulation des richesses. Les grands propriétaires avaient alors besoin de recourir à la force, il leur fallait des hordes de petits truands pour chasser les squatteurs, massacrer les derniers indiens, et intimider leurs rivaux. Une fois qu'ils se sont appropriés les terres, les mines, les chemins de fer et le commerce, le service des petits truands devient encombrant, on n'a plus besoin de leurs aptitudes meurtrières. Tout comme Ubu se ligue d'abord avec le capitaine Bordure pour mener à bien son coup d'État, et une fois parvenu sur le trône cherche aussitôt à s'en débarrasser ! 

N'en déplaise à Orwell, nous envisageons un autre avenir que celui auquel on veut nous condamner

On peut lire que « les élections blanchissent tout. Elles sont la continuité de la vie féodale par d'autres moyens » : qu'est-ce que cela veut dire ? Est-il impossible de faire advenir une démocratie "honnête" dans un contexte capitaliste ?

EV : Pour parvenir à faire reculer l'influence des grands conglomérats dans la vie sociale et politique américaine, il a fallu quatre mandats du président Roosevelt. Mais un contexte plus général fut également nécessaire. Il fallut la concurrence de l'Union soviétique, de son modèle, il fallut que l'existence de profonds mouvements sociaux permette l'apparition d'un homme tel que Franklin Delano Roosevelt, la formation de sa conscience politique. Et pour qu'un tel homme, appartenant à la plus haute société, se fasse le champion des classes laborieuses, il fallait que convergent un certain nombre de déterminations et de circonstances très rares. Il aura donc été nécessaire que surviennent bien des conditions pour que le Capital soit contraint de céder du terrain à l'égalité, à la démocratie américaine, et ce, pendant quelques années. Un régime représentatif plus démocratique n'est donc pas théoriquement impossible, mais il semble être dans l'Histoire américaine une remarquable exception.  

Vous écrivez aussi, « Un jour, les orphelins du monde se réveilleront au petit matin. Ils glisseront six balles dans le barillet et enfileront leur pétoire dans leur froc, puis ils prendront le métro sans payer et iront buter l'un le président des États-Unis, l'autre le directeur d'une multinationale, le troisième le shérif du comté ; et, vers dix heures du mat, ils auront braqué toutes les banques, cassé toutes les vitrines et tué tous les cons. » Vous publiez cet ouvrage à un moment où les États-Unis sont en proie à une crise particulièrement violente. Pensez-vous que cette phrase peut, dans un sens, s'appliquer au monde contemporain, qu'un basculement peut advenir ?

EV : La ferme des animaux, le petit conte d'Orwell, est une fable contre le totalitarisme. On nous bassine avec sa fin amère, il n'y aurait pas d'issue, l'exigence d'égalité tournerait systématiquement en dictature, etc. Mais on oublie le début du conte, le règne impitoyable du fermier, leur bon maître, puis le petit moment béni, le rêve d'égalité du vieux cochon, l'entraide, la paix, et la révolte réussie, et enfin les premiers temps, solidaires, heureux. 

N'en déplaise à Orwell, nous sommes tous comme ce vieux cochon, nous envisageons un autre avenir que celui auquel on veut nous condamner. « Les peuples ne mourront pas toujours sans se plaindre », écrivait Keynes.  

Dans votre travail, vous mettez en valeur des figures de résistance face à l'ordre établi, certains cultes, d'autres oubliées. Avez-vous le sentiment que ces figures existent aussi aujourd'hui, les identifiez-vous ?

EV : Julian Assange a passé de longues années reclus et emprisonné pour avoir défié la première puissance du monde. Il avait documenté la brutalité et l'impunité de l'armée américaine, et il avait aiguisé notre discernement. Il a récemment accusé un certain nombre de responsables liés à la fondation Nobel d'avoir transformé « un instrument de paix en instrument de guerre », en attribuant le prix Nobel de la paix à María Corina Machado. L'intervention américaine au Venezuela, les tensions inouïes qui en résultent, semblent, une fois de plus, lui donner raison. 

Il y a eu des nombreuses trajectoires proches de celle de Billy the Kid, d'après vous, pourquoi la sienne est-elle devenue aussi culte ?

EV : Il aimait danser, chanter, parlait couramment l'espagnol, partageait la vie des péons. Cet aspect personnel dut jouer son rôle. Et puis Billy a résolument vécu en marge de la société. Il a dérivé presque seul, perdu, vagabondant, arraché à la vie sociale. Il existe sans doute un goût pour la révolte et la désobéissance, assez universellement partagé.

Les orphelins, une histoire de Billy the Kid par Éric Vuillard (aux éditions Actes sud) ; 20, 90€
Rencontre jeudi 5 février 2025 à 19h à la librairie Passages (Lyon 2e) ; gratuit

Éric Vuillard

Pour son roman Les orphelins. Dans son nouvel ouvrage, Eric Vuillard raconte la vie de Billy the Kid, bandit légendaire de l'Ouest américain, de sa naissance à sa mort, ainsi que l'histoire de l'origine du pouvoir en Amérique.