Le CAP et les voix errantes
Art contemporain / À voir jusqu'à la fin de juillet, ''If words are to be sounded'' se traverse suivant le mouvement de la dérive, dans un parcours où voix, langue, corps et mémoire apparaissent comme des lieux précaires.
Photo : Vue de l'exposition ''If words are to be sounded'', CAP Saint-Fons, 2026 © Blaise Adilon
Franchissant la porte du centre d'art, il faudra abandonner l'idée d'un chemin droit, univoque, autrement dit pratique. La nouvelle exposition du CAP invite plutôt à une marche oblique, faite d'écoutes partielles, d'arrêts et de déplacements : un mouvement tortueux qui épouse des récits surgissant par éclats. Avancer revient à consentir à une dérive douce, où chaque œuvre ouvre une bifurcation.
Une absence accompagne pourtant tout le parcours : Dictée, le livre que Theresa Hak Kyung Cha publie en 1982, une semaine avant son terrible meurtre. L'ouvrage n'est pas exposé, mais il plane comme une clé invisible. Montage poétique, historique, religieux et visuel, Dictée refuse tout récit linéaire, jusque dans sa structure. Son titre évoque bien entendu la dictée scolaire, mais également ce que dictent les institutions : langue coloniale, religion, récits nationaux, rôles féminins. Résonnant par le biais de cahiers, d'images de sa main et une vidéo où la parole ne cesse de désorganiser, la figure de Cha informe l'invisible en étendant ses effets.
Apprendre une langue, désapprendre l'obéissance
Les œuvres de Shadi Harouni prolongent cette question de la langue comme territoire de lutte. Sa langue maternelle, le kurde, se tisse dans des broderies, arborant mots et images issues d'un manuel interdit par les autorités turques à la fin des années 1960 : l'abécédaire devient ainsi une mémoire surveillée. Dans le film The owl's made a nest in the ruins of the heart, une vache erre dans une maison abandonnée, image surréaliste que vient heurter des paroles évoquant des régimes liberticides et les expériences de l'emprisonnement. Ailleurs, la montagne-carrière devient une métaphore : pour se comprendre, il faut creuser.
Avec Claire Fontaine - pseudonyme d'un duo d'artistes italo-britannique - la critique du présent prend des formes frontales. Les néons composent les mots "human" et "colleagues" interrogeant notre rapport à l'intelligence artificielle : qui assiste qui, désormais ? Plus loin, le contenu des livres est remplacé par une brique, suggérant que celui-ci n'est plus seulement support du savoir, mais aussi poids et obstacle. L'œuvre n'explique plus, minéralisant toute forme de pensée.
De son côté, Mira M. Yang déplace la dérive vers le conte. Son film sur trois télévisions déconstruit l'histoire de Shim Cheong, figure du Simcheongga, où une fille se sacrifie pour que son père retrouve la vue. Le montage permet de lire autrement la légende : non comme modèle de dévouement, mais comme histoire à interroger. Hériter d'un récit ne signifie pas lui obéir, cela peut vouloir dire le troubler.

Ecouter ce que les matières retiennent
Les pièces de Pierre Allain ramènent enfin le parcours vers l'invisible. Plaques d'acier et polymères absorbants enregistrent vibrations et humidité : ce qui échappe d'habitude au regard. La voix d'Induction, chantée par Aïcha N'Doye, chirurgienne anesthésiste, accompagne la partie finale de l'exposition comme un passage vers le sommeil induit.
If words are to be sounded apprend ainsi à regarder autrement, en acceptant que le sens se construise par déplacements successifs. Les langues interdites, les récits interrompus, les voix filtrées et les capteurs de présences imperceptibles ne peuvent pas se laisser saisir dans une lecture linéaire. Ils nous demandent d'avancer par fragments, de relier les œuvres entre elles, puis d'accepter que certaines choses restent ouvertes. Dictée n'est pas exposé et pourtant son absence donne une méthode de lecture : écouter ce qui manque, suivre ce qui se défait, comprendre que le sens, ici, ne disparaît jamais vraiment, mais circule parmi les traces éparses sans jamais se fixer. Un geste politique persévérant, qui soustrait la parole aux discours claustrophobes de notre contemporanéité.

If words are to be sounded par Pierre Allain, Theresa Hak Kyung Cha, Claire Fontaine, Shadi Harouni et Mira M. Yang
Jusqu'au 31 juillet 2026 au CAP (Saint-Fons) ; entrée libre
