Detroit Roma : carton plein (d'images)
Bande dessinée / Le roman graphique tout à fait stupéfiant d'Elene Usdin et de son fils Boni donnera lieu à une exposition, une rencontre et une visite commentée du Musée des Beaux-Arts à la faveur du Lyon BD festival. Mais quelle bonne idée.
Photo : Detroit Roma (aux éditions Sarbacane)
Une sacrée claque. C'est - assez unanimement - ce qu'a représenté la première lecture de Detroit Roma, dernier ouvrage de l'illustratrice et autrice de bande dessinée Elene Usdin. On avait (tardivement, il est vrai), découvert son travail en 2021 avec le poétique René.e aux bois dormants, à l'ambiance dérangeante, mais aussi très douce. Cette fois-ci fabriqué avec son fils Boni, Elene Usdin s'est éloignée du sort terrible des Indiens du Canada pour nous emmener dans un road trip traversant une Amérique lugubre, désabusée et abîmée, à l'instar des deux amies (les protagonistes) qui fendent ses paysages en bagnole. Le postulat de départ est à nouveau une situation ancrée dans le réel : la précarité et les horizons stériles des habitant(e)s de la Rust Belt au milieu des années 2010, sur fond d'un scandale sanitaire qui rappelle au très bon documentaire Roger et moi de Michael Moore datant de 1989. On y place deux adolescentes pas épargnées par la vie, mais sacrément liées, peut-être même un peu fusionnelles.

En leurs qualités de Thelma et Louise du 21e siècle, Becki est pauvre, noire, anxieuse, Summer est blanche, friquée et anorexique. Et l'ouvrage de faire l'inventaire de leurs nombreux traumatismes au gré de cette virée en décapotable Ford Galaxy vers le sud des États-Unis. Destination Rome, mais en Géorgie. Loin d'en faire un pêle-mêle misérabiliste, chaque flashback et anecdote, dépeignent une société malade, stérile, testant la résilience de nos deux amies certes combatives mais pas infaillibles (Thelma et Louise vous a-t-on dit !).
Rome ne s'est pas faite...
Le film de Ridley Scott est loin d'être la seule référence qui nous vient à l'esprit à la lecture de Detroit Roma. Pour envisager le foisonnement présent dans l'ouvrage il faut déjà évoquer la multiplicité des styles graphiques adoptés par Elene Usdin, au service de son histoire. Dessin au crayon à papier, puis au bic multicolore (à la manière d'Emil Ferris), hyperréalisme, jeux de lumière sur les architectures façon Hopper, croquis simplistes, aquarelle, gouache, noir et blanc, dessin tiré de photos... Detroit Roma est l'antithèse d'un page-turner tant chaque planche demande à être appréhendée avec un œil neuf. Au point même que la lecture est parfois un peu fatigante, surtout au début, mais on lui pardonne pour ses qualités visuelles tout bonnement époustouflantes. Cette spécificité posée, il faut ajouter la variété des images et des mythes que se sont réapproprié le duo aux manettes (tel que celui de Romulus et Rémus dès les premières pages). Surtout, il faut noter le fort parti-pris cinématographique de l'objet. Déjà , la bande dessinée est au format "à l'italienne", qui correspond, à vue de nez, à un format 1.85 : 1 (standard du cinéma américain), ensuite les références au septième art fourmillent dans l'ouvrage, allant de Lynch, à Fellini, en passant par Cassavetes et Hitchcock... La mère de Summer est très clairement inspirée de la star du cinéma muet, Gloria Swanson, telle que Billy Wider l'a mise en image dans Sunset Boulevard ; tandis que certaines planches rejouent les scènes du culte Soudain, l'été dernier de Joseph L. Mankiewicz. Ainsi, le duo se réapproprie le répertoire qui a fait la grandeur du rêve américain, pour montrer son envers, une fois confronté à la réalité états-unienne. Jubilatoire.

Detroit Roma (aux éditions Sarbacane) ; 35€
Spectacle Detroit Roma
Samedi 13 juin 2026 à 19h à l'Opéra underground (Lyon 1er) ; 7€
Visite croisée avec Elene UsdinÂ
Dimanche 14 juin 2026 à 11h au Musée des Beaux-Arts (Lyon 1er) ; gratuit
Exposition Detroit Roma
Jusqu'au 30 juin 2026 au théâtre de la Comédie Odéon (Lyon 2e) ; gratuit
