Herminée Nurpetlian : « Le Lyon BD festival est en transition perpétuelle »
Festival / Le Lyon BD festival célèbre ses vingt ans et marque un tournant après quelques années difficiles. Entretien avec sa directrice embauchée quelques mois plus tôt après deux ans de vacance du poste.
Photo : Herminée Nurpetlian ©LS/LePetitBulletin
Le Petit Bulletin : Plusieurs facteurs ont bien failli avoir raison du Lyon BD Festival : crise covid, instabilité des équipes, notamment à la direction, implication moindre des collectivités... Pourtant, vous avez quand même rejoint le projet. Pourquoi ?
Herminée Nurpetlian : Je suis venue en connaissance de cause. L'Institut Français de Beyrouth pour lequel j'ai travaillé, et le Lyon BD sont proches depuis 2018. J'y ai travaillé dix ans, j'y programmais le Salon francophone du livre de Beyrouth. La bande-dessinée y avait évidemment une place importante, mais il s'agissait vraiment d'autrices et d'auteurs très connu(e)s. Après une édition 2019 annulée à cause des révolutions, on devait faire une édition 2020 autour de la BD en lien avec le Lyon BD festival, beaucoup d'auteurs lyonnais devaient venir. Il y a eu l'explosion du port le 4 août, ainsi que la crise covid qui ont rendu la tenue d'un tel événement impossible. On a enfin pu faire le Beyrouth BD festival en 2021. Beaucoup d'artistes se sont déplacés, notamment depuis Lyon avec des formats qui étaient nouveaux pour nous. Je pense aux concerts dessinés, au fait d'investir de nouveaux espaces comme des musées, des cinémas, ou même l'espace public. C'était particulièrement intéressant au Liban, où on constate un véritable enjeu autour de la place publique, où il y'a beaucoup de frontières peu explicites.
Entre temps, le directeur historique du Lyon BD, Mathieu Diez a pris le poste de chargé livres à Beyrouth dans un contexte de crise économique énorme au Liban. De mon côté, je sentais que c'était le moment pour moi de changer, de passer un cap. On suivait à distance les péripéties du Lyon BD et ce grand projet d'investir l'ancien collège Truffaut. Iris Munsch a tenu à bout de bras le festival, s'est approprié cet enjeu d'avoir un lieu pérenne, dédié à la BD. J'ai eu envie d'en être.
Que vous a apporté l'investissement de ce lieu ?
HN : Nous ne sommes pas les seules à l'avoir investi. Il y a aussi l'Épicerie séquentielle (association d'autrices et auteurs lyonnais) et L'Atelier mauvaise pente (un coworking d'artistes). C'est très précieux pour nous, organisatrices de festival, d'entendre les réalités professionnelles d'artistes, de se rendre conscientes de leurs galères. Tout le monde exerce plusieurs jobs, elles font de l'animation, de l'enseignement, ont parfois un travail alimentaire. Cela nous rappelle que ce lieu doit être pensé pour les professionnel(le)s du milieu. On a déjà accompagné plusieurs artistes dans des résidences de trois mois, c'est un beau levier pour faire de l'action culturelle tout au long de l'année.
On a quatre types de résidences : une ayant pour objet d'accueillir les artistes empêché(e)s dans leurs pays, une autre à destination des artistes porteuses et porteurs de handicap, en partenariat avec l'association Hippocampe, un autre répondant au besoin de développer la BD jeunesse, avec des actions développées en EAC, des résidences de mission, dont une grande partie doit être dédiée à des rencontres avec les jeunes, et la dernière correspond à un partenariat avec une structure internationale. Cette année, nous sommes en partenariat avec Ficomic, un festival de BD historique de Barcelone.
Aujourd'hui, sortez-vous la tête de l'eau financièrement ?
HN : On est moins fragile qu'il y a deux ans. Cela va nous prendre du temps de nous reconstruire cependant. On a d'ailleurs élaboré un plan triennal pour y arriver. Il ne faut pas oublier qu'il n'y avait qu'une seule salariée depuis 2023.
L'association a mis la main à la pâte dans le détail pour passer nos finances au crible, trouver des solutions. Nous sommes d'ailleurs passées à une coprésidence de l'association, il y a une personne chargée des questions RH, une autre des questions politiques, et une trésorière. Elles ont été très présentes durant ces années compliquées.
On a découvert que l'association avait beaucoup de problèmes financiers, de plus, le lieu est coûteux. Heureusement que nous sommes soutenues par la Ville de ce côté-là. Nous sommes sur la bonne voie, même si nous devons dynamiser les ressources financières, développer le mécénat, les ressources propres, créer du contenu (des expos, des spectacles...) qui circulent après le festival. Des expos qui ont été créées il y a dix ans comme Badass - Les héroïnes de la bande dessinée jeunesse ou Héroïnes circulent toujours, notamment dans les écoles et les Instituts français.
Quelles sont vos tutelles aujourd'hui ?
HN : Notre accompagnateur principal reste la Ville. La décision de la Métropole en matière de subventions a été repoussée, la Région a diminué par deux son aide avant la crise covid, la DRAC ne nous soutient plus depuis longtemps. On a dû resserrer le festival, se contraindre, mais on évolue, on essaye de faire mieux et de plus communiquer.
Le festival de BD d'Angoulême s'est arrêté à un moment de renouveau fort de la bande-dessinée, sur fond de polémique.
HN : C'était un peu le festival de Cannes de la BD, notamment en matière de vente et d'achat de droits pour des traductions, des adaptations... Si on devait se comparer, je dirais que le Lyon BD est plus un festival à destination des lectrices et des lecteurs.
Ce qui s'est passé à Angoulême était prévisible, c'est presque un choc des générations. Pour éviter cela, il aurait fallu faire le festival avec les artistes, et se mettre au fait des tensions qui existent. En comparaison, au Lyon BD, nous essayons d'être dans un mouvement de transition perpétuel ; on tente à la fois d'être au fait des problématiques de la profession (la saturation des publications, la précarité par exemple) et de comprendre les nouvelles formes qui arrivent sans cesse.
C'est pour ça que le 12 juin on a deux journées professionnelles parallèles. La première, à la Comédie Odéon, nous proposons à l'écoute quatre débats qui questionnent la BD aujourd'hui, avec des étudiant(e)s, des professionnel(le)s de bibliothèques, des artistes... En même temps, au Collège graphique, on a prévu une journée de rencontres en "b2b" où des jeunes artistes peuvent pitcher leur projet à des maisons d'édition et recevoir des conseils ou des opportunités. Elle a été complète très vite, on aimerait pouvoir en organiser plus.
Heureusement pour la BD, Angoulême va revenir. On a échangé avec grand plaisir avec la nouvelle équipe qui a l'air super. Cela promet un réseau vertueux, non seulement avec le festival de BD d'Angoulême mais avec tous les autres : Quais des bulles (Saint-Malo), SoBD (Paris), Formula Bula (Paris), BD à Bastia... On se positionne tous différemment par rapport à nos territoires, et en même temps nos besoins et nos pratiques se recoupent et se recroisent. On s'apporte mutuellement.
Vos partenariats sont plus nombreux que les années précédentes. Certains retrouvés, d'autres nouveaux.
HN : Oui, par exemple LPA mobilités est revenu nous soutenir. L'exposition sur l'artiste libanaise Zeina Abirached y sera exposée. On a aussi créé de nouvelles connexions, avec la maison d'édition indépendante tournée vers la jeunesse Maison Georges par exemple. Même côté spectacles, on tente de nouvelles choses. On va présenter en avant-première à l'Opéra underground notre première coréalisation, la mise en spectacle de l'œuvre multiprimée Soli Deo Gloria de Jean-Christophe Deveney et d'Édouard Cour, associée au pianiste de renommée Francisco Tristano. Il mêle la musique baroque avec des sonorités très electro et a composé des mélodies inédites pour ce spectacle. Après cette date, le spectacle tournera en festivals de musique.
Cette année, vous avez mis l'accent sur la jeunesse, notamment en organisant un prix jeunesse, pourquoi ?
HN : Le réseau de bibliothèques lyonnais est extrêmement vertueux, ce prix jeunesse est rendu possible grâce aux médiateurs et médiatrices de ces structures qui s'en sont emparé avec un extraordinaire esprit d'initiative. Des enfants entre 8 et 12 ans ont présélectionné cinq œuvres. Puis, 738 jeunes Lyonnaises et Lyonnais ont voté pour leur BD préférée. Cette année était l'année test, et, pour l'instant, on peut dire qu'on n'est pas déçues. On aimerait bien événementialiser autour de cette (jeune) communauté de lectrices et de lecteurs à la fin de l'année, autour du prix 2027. On a des idées assez précises de ce qu'on aimerait faire : organiser un huis clos de délibération, faire un marathon de lecture, des rencontres dessinées avec des artistes, et évidemment, un petit spectacle ou une petite boum pour fêter tout ça.
Au-delà du seul prix, c'est vrai qu'on a mis l'accent sur la jeunesse, les familles. Cette année, on propose deux expos pour la jeunesse, Sophie Guerrive ainsi que Gaëlle Almeras en partenariat avec Maison Georges. Il y a aussi un "menu" d'animations avec le Club confettis, des ateliers de sérigraphie avec le Musée de l'imprimerie, des spectacles autour d'Anatole Latuile, de Max et Lili...
Lyon BD festival
Du 13 au 14 juin 2026 à Lyon ; essentiellement gratuit
