Baisse de subventions de la Région : le secteur culturel accuse le coup 

Publié Jeudi 4 juin 2026

Politique culturelle / Après les coupes budgétaires de la DRAC, la Région Auvergne-Rhône-Alpes taille à nouveau dans le vif. Cette fois-ci, les compagnies de cirque sont en première ligne. 

Photo : Photo : Hôtel de Région Auvergne-Rhône-Alpes © Marc Lecocq

En avril 2025, c'était déjà la même histoire. Dans ces mêmes pages, nous analysons la baisse de 12 % du budget consacré au fonctionnement relatif à la culture, à la création et à l'enseignement artistique que la Région Auvergne-Rhône-Alpes avait élaboré. Les lignes des tutelles de nombreux lieux, dispositifs et entreprises avaient disparu des commissions culturelles de la Région tandis que d'autres avaient été rabotées. Rebelote cette année : la Région a supprimé - lors de sa commission permanente du 29 mai dernier - les subventions d'une quinzaine de compagnies et de plusieurs lieux de spectacle et de concert, d'associations organisatrices de concert, d'ensembles musicaux...

De tous les côtés

Des baisses ainsi que des suppressions qui suivent celles de l'État, plus précisément de la DRAC, en avril dernier. En Auvergne-Rhône-Alpes, 3 millions d'euros (correspondant, comme pour toutes les DRAC du pays, à une baisse de 5% de ses investissements) ont été soustraits de son budget global, qui avait alors tenté de préserver, autant que possible, entreprises et projets en cours. Les économies avaient donc plutôt été réalisées sur les lieux. Un article détaillé est disponible sur petit-bulletin.fr. À cela, il faut ajouter l'impact de certains décrets sur l'écosystème culturel, comme celui du Fonpeps (Fonds national pour l'emploi pérenne dans le spectacle visant à soutenir l'emploi des artistes du spectacle vivant dans les petits lieux) qui a, lui aussi, revu à la baisse (-40%) les dispositifs d'accompagnement des acteurs culturels en début d'année. En sus, la Métropole de Lyon est passée à droite, et, pour l'instant, un certain nombre d'acteurs historiquement soutenus sont en attente d'une réévaluation de leurs tutelles par la nouvelle équipe et notamment par la nouvelle vice-présidente à la culture, Laure Cédat. La collectivité qui avait déjà annoncé suspendre sa participation au Festival à vélo, au Miam festival (festival de l'alimentation) et au mois des fiertés ne compte toujours pas dans ses rangs de vice-président(e) à la vie associative. Le maire d'Oullins-Pierre-Bénite Jérôme Moroge a seulement récupéré la délégation des sports. Bon nombre d'activités de médiation culturelle sont rendues possibles par le soutien de cette délégation, et sont donc pour l'instant, elles aussi, en suspens.

Le cirque en première ligne

Le contexte étant posé, retour à la Région Auvergne-Rhône Alpes : comme l'a noté le média Sceneweb : les entreprises touchées sont majoritairement circassiennes. Certaines subsistantes, telle la Cie Les mains, les pieds et la tête aussi de Mathurin Bolze, car conventionnées jusqu'en 2028. En tout, l'enveloppe globale pour les compagnies de cirque est passée de 130 000 euros à 30 000 euros. La Région se défend d'avoir visé le cirque en particulier et assure qu'«  en ce qui concerne le secteur du cirque, les demandes de subvention faites à la Région sont de moins en moins nombreuses, ce qui entraîne mécaniquement une baisse du total déployé  ».

Emilio Quiet est responsable d'administration et de développement du Collectif Petit Travers qui a perdu sa subvention de 20 000 euros. Il s'explique ce désengagement avec difficulté : «  La Région valorise l'implantation locale et l'action culturelle auprès des lycées et des apprentis. Nous, nous ne sommes pas subventionnés au fonctionnement par la Ville de Villeurbanne et la majeure partie de nos actions culturelles sont au collège. Cependant, on fait nos résidences en région, on joue en région et lorsqu'on joue à l'international, on fait rayonner la région.  »  

La danse durement touchée

Six compagnies de théâtre ne seront plus subventionnées en 2026 par la Région : Le Bloc opératoire d'Emmanuel Meirieu, Les théâtres du Shaman de Bruno Meyssat, Les Transformateurs de Nicolas Ramond, la Cie Premier acte de Sarkis Tcheumlekdjian et Dont Acte de Franck Berthier. En danse, une nouvelle compagnie est soutenue par la Région (la Cie Monsieur K de Romuald Leclerc), tandis que deux ne sont plus soutenues (la Cie Arcosm de Thomas Guerry et Mandorle Productions de François Chaignaud). L'"enfant du pays" Mourad Merzouki ainsi que Yuval Pick ont ​​vu leurs subventions augmenter.

Le CDCN (Centre de développement chorégraphique national) de Grenoble et les deux CCN (Centres chorégraphiques nationaux de Grenoble et celui de Rillieux-la-Pape) de la région ont eux aussi perdu l'intégralité de leur subvention. Des 195 000 euros alloués en 2021, le CCN de Rillieux-la-Pape est descendu à zéro (l'institution n'aura pas non plus les 80 000 euros qui lui avaient été alloués en 2025). «  Cela remet en cause le fonctionnement de la structure  », confie Moncef Zebiri, son directeur. Le bâtiment rendu inutilisable par un incendie d'ampleur en mars dernier (un premier avait déjà frappé en 2017) obstruait l'horizon. Cette subvention en moins, Moncef Zebiri s'inquiète des nombreux projets qu'il ne pourra pas mener : battle itinérante en région, championnat UNSS, présence aux JO d'hiver... «  La communication et l'artistique vont aussi en pâtir, l'apprenti ne sera pas renouvelé pour le moment par exemple  ».

Le théâtre lyonnais jeunesse Le Ciel a perdu 30 000 euros, et en région, le théâtre Le Vellein (Villefontaine) et Château rouge (Annemasse) ont également perdu plusieurs dizaines de milliers d'euros. La Machinerie de Vénissieux (comprenant le Théâtre de Vénissieux et la scène hip-hop Bizarre!) a perdu l'intégralité de sa subvention, soit 80 000 euros. Cela tombe particulièrement mal, car le lieu venait aussi d'être privé de sa subvention de la DRAC, à hauteur de 15 000 euros. Le TNG (Centre dramatique national), qui avait été amputé de sa subvention en 2023 à la suite de la prise de parole syndicale de son ancien directeur, Joris Mathieu, n'a pas vu le retour de celle-ci. 

Collectif Petit Travers & le Quatuor Debussy - Nos matins intérieurs, présenté à la Biennale de la danse 2023, Villefontaine, Échirolles

Deux poids deux mesures ? 

Côté lieux de musiques actuelles et organisation de concerts, la Région a accueilli cinq nouveaux entrants, tous situés hors de la métropole de Lyon, et s'est séparée d'un des rares acteurs lyonnais soutenus dans cette catégorie, Mediatone, que la collectivité accompagnait depuis deux mandats consécutifs à hauteur de 20 000 euros. Des collectifs lyonnais de musiques actuelles ont aussi été touchés par le rabotage ou la suppression de leur subvention : le trio franco-syrien Bab Assalam a perdu l'intégralité de sa subvention, soit 8 000 euros, tandis que le collectif de théâtre musical Odyssée a perdu 5 000 euros, soit un tiers de sa subvention.

Les "musiques savantes" sont les moins touchées par cette politique de grande rigueur, si ce n'est de régime sec. Deux des quatre associations (sur une quinzaine soutenue) qui ont subi des baisses de subventions sont lyonnaises, Percussions et claviers de Lyon (-5000 euros) ainsi que Spirito, association de chœur de chambre (-10 000 euros). 

L'Opéra de Lyon, lui, s'est vu attribuer 100 000 euros supplémentaires, sa subvention régionale étant désormais à 2, 8 millions d'euros, tandis que l'Orchestre national d'Auvergne-Rhône-Alpes a reçu une subvention de fonctionnement général d'1 800 000 euros. Dans le compte-rendu de sa commission permanente, la Région a motivé ce choix par son désir de faire de l'orchestre national d'Auvergne-Rhône-Alpes « l'emblème de toute la région à l'échelle internationale ». Une image de marque que la collectivité entend aussi développer au sein de son label "Cie Auvergne-Rhône-Alpes" ou "ensemble Auvergne-Rhône-Alpes" dont 56 compagnies doivent bénéficier.

Sans raviver l'éternelle bataille des esthétiques, il peut être intéressant de noter les mots de Vincent Guillon, codirecteur de l'Observatoire des politiques culturelles dans une publication de mars 2026 : « Les politiques culturelles redeviennent des marqueurs politiques forts et n'échappent pas à la polarisation, voire à la brutalisation, du débat public. Elles sont, de plus en plus, les otages d'oppositions binaires et caricaturales entre peuple et élites, entre métropoles et France périphérique, entre gauchisme et conservatisme, entre wokisme et identitarisme. C'est-à-dire les otages de batailles culturelles et de valeurs qui structurent les positions politiques à l'échelle nationale et internationale. »

Subventions au projet

Nous l'évoquions en amont des élections municipales et métropolitaines passées, une des "grandes" annonces en matière de politique culturelle des candidat(e)s de gauche était de... sanctuariser l'existant. Ils et elles avaient tous évoqué plus ou moins longuement la nécessité de conventionner de façon pluriannuelle les tutelles accordées aux structures culturelles du territoire. Un certain nombre de structures culturelles sont déjà conventionnées de façon pluriannuelle à Lyon, quand d'autres bénéficient de subventions dites "de fonctionnement" annuelles plutôt stables. Pourquoi avoir insisté sur cette mesure, alors ? C'est que le conventionnement pluriannuel se fait de plus en plus rare à l'heure de la multiplication des subventions "au projet", forçant les acteurs culturels à multiplier les candidatures et à se projeter d'une année sur l'autre sans certitude économique. C'est notamment à ce changement qu'un certain nombre d'entreprises concernées par les baisses et suppressions vont devoir faire face. Pour Emilio Quief, du Collectif Petit travers, « la logique est clairement libérale. Il va falloir cesser de prendre des risques, avancer l'argent pour chaque projet en espérant qu'il sera un peu aidé ».

Précarité

Anne Carrier-Dornier est la directrice générale de Spirito, association de chœur de chambre touchée par une baisse de 10 000 euros côté Région, et de 40 000 euros côté DRAC. « On est loin d'être les plus à plaindre » a-t-elle répété à plusieurs reprises, s'interrogeant cependant avec inquiétude sur les façons d'éponger une baisse de cette envergure en cours d'exercice. « Il faut à tout prix éviter d'amputer la marge artistique, on est dans le déploiement d'un nouveau directeur artistique, d'un nouveau projet », détaille-t-elle. Pour elle, c'est l'année 2027 et celles qui vont suivre qui risquent d'être catastrophiques : « en cinq ans, on est passés de 12 ETP (équivalents temps plein) à 7 par an. On est 5 permanents, la variable, ce sont tous les intermittents qu'on emploie par an. Beaucoup de chanteurs, de comédiens... sont en reconversion. On fait de moins en moins de concerts avec de grosses masses symphoniques, j'anticipe l'assèchement total avec le sentiment d'écoper une barque qui se remplit plus vite qu'on ne peut la vider ».

Jusqu'ici tout va bien...

Pour le grand public, cette inquiétante dynamique est-elle visible ? Peut-être pas, tant que les lieux, structures et associations ne mettent pas la clef sous la porte, que les prix des billets n'augmentent pas trop. D'après l'Observatoire des politiques culturelles, en 2025, 50 % des collectivités territoriales et intercommunalités baissaient leur budget « souvent dans des proportions importantes ». Pourtant, on continue à voir, à Lyon, une offre variée de concerts, de théâtre, d'expositions...

« Ce qui disparaît toujours en premier, c'est toute l'activité culturelle invisible », indique Claire Guièze, coprésidente du Syndeac, syndicat des entreprises du spectacle public vivant. Il s'agit des emplois précaires de la culture : les postes de médiation, ceux dédiés à l'EAC (éducation artistique et culturelle) qui sont la plupart du temps embauchés en CDD, en emplois aidés... « Quand il y a de moins en moins de levers de rideau, c'est que ces emplois ont déjà disparu. Pourtant, ils sont indispensables, et répondent pleinement à la logique de service public de la culture », insiste-t-elle. Pour la déléguée syndicale, assécher l'écosystème culturel est un choix idéologique avant d'être un choix économique, le budget culture représentant moins d'1% du budget de l'État. Un constat que rejoint Vincent Guillon, codirecteur de l'Observatoire des politiques culturelles : « L'effort public consenti pour la culture en France se situe tout juste au-dessus de la moyenne européenne en pourcentage du PIB des États-membres, loin derrière la Hongrie, l'Estonie ou la Croatie. Pour un pays qui entend promouvoir fièrement son "modèle culturel" à l'international, ce niveau de dépenses n'a rien de démesuré au regard d'autres postes du budget français. Par exemple, les aides publiques aux entreprises s'élèvent à plus de 190 milliards d'euros par an. Avec parfois un grand flou sur l'usage qui en est fait. En comparaison, les fonds publics pour la culture - État et collectivités territoriales confondues - représentent à peine 19 milliards d'euros par an : soit dix fois moins. »Â