À Lyon, la culture dans l'expectative
Municipales / Alors que les élections municipales du 15 et 22 mars approchent, la question de la culture a brillé par son absence dans les programmes de certains candidats. Une grande partie de l'écosystème culturel lyonnais se dit inquiet de l'issue du scrutin.
Photo : Photo Pexels Titouan Henry
Olivier Minot l'a dit en ouverture de l'épisode de l'Émission générale consacré à la culture (une agoradio dont Le Petit Bulletin est partenaire et qui a vocation à questionner - tantôt avec sérieux, tantôt avec dérision - les enjeux locaux en amont des élections municipales et métropolitaines lyonnaises) : bon nombre des plus éminents acteurs de la culture ne souhaitent pas - ou n'ont pas souhaité - prendre la parole publiquement pour évoquer leurs problématiques et leurs enjeux en amont des élections municipales. « Cela dit quelque chose de la trouille qui s'est emparée de tout le monde, c'était inimaginable il y a cinq ans », a déclaré l'un d'eux. En préambule de l'ouvrage collectif Dictionnaire des politiques culturelles publié en 2001, Emmanuel de Waresquiel, évoquait les « censures anodines » qui abiment les programmations des musées, des théâtres, des salles de concert... en pointant du doigt les projets culturels qu'on ne monte pas parce qu'ils seraient trop risqués : ceux qui coûteraient trop cher s'ils bident, ceux qui risquent d'être trop provocateurs, inconfortables et, déjà à l'époque, ceux qui risquent de déplaire aux tutelles. Force est de constater que cette tendance s'est tellement durcie que même les acteurs les plus établis de la culture lyonnaise craignent de subir les conséquences d'une parole dans les médias.
Un bilan contrasté du mandat écologiste
La culture est le deuxième poste de dépense de la Ville de Lyon (autour des 20%), après l'éducation. Depuis le début du mandat actuel, la municipalité a engagé 144 millions d'euros dans sa politique culturelle, dépassant les 115 millions d'euros initialement prévus dans sa programmation pluriannuelle d'investissements. Si à l'investiture du maire écologiste Grégory Doucet, certain·es ont pu craindre une politique culturelle « à la Éric Piolle » (le maire écologiste de Grenoble depuis 2014), considéré comme trop tournée vers les droits culturels et peu vers la création, tous·tes ont assuré avoir été rassuré·es par la prise de fonction du maire et de son adjointe à la culture de l'époque, ancienne tête d'une liste de gauche concurrente au premier tour, Nathalie Perrin-Gilbert. « Sous Collomb, Lyon s'endormait » tacle l'un, tandis que Tina Hollard, responsable de production et de coordination du festival Sens interdits, rappelle qu'avant le mandat Doucet, « le festival Sens interdits n'était pas aidé par la Ville, alors qu'il avait été impulsé par le label "capital de la culture" en 2008 ».
Les aides et le soutien apportés à la culture pendant la période Covid ont aussi été évoqués : La Ville de Lyon a consacré environ 4 millions d'euros d'aides directes exceptionnelles à la culture (acteurs privés comme soutenus par la Ville) tout en maintenant son budget culturel municipal. Cependant, la municipalité n'avait pas pris le temps d'expliciter sa politique culturelle qu'un premier "tollé" a concerné l'Opéra : la subvention annuelle de 7, 5 millions d'euros fut amputée de 500 000 euros par la Ville alors que les lieux culturels n'avaient pas encore rouvert, ravivant la bien connue bataille des esthétiques, qu'on aime à dire porteuses d'orientations politiques inconciliables. Les rattrapages conséquents (mais pas équivalents) accordés à certaines structures qui ont vu leurs subventions régionales disparaître inopinément, a fait oublier cette polémique. Elles furent rapidement bientôt trop nombreuses pour que la Ville ne puisse venir en aide à toutes les structures touchées. Le mandat écologiste a aussi permis le renouvellement de nombreuses équipes de directions, notamment dans le secteur du spectacle vivant.
Puis, ce fut le temps d'un divorce marquant, en 2024 : l'adjointe à la culture Nathalie Perrin-Gilbert a été démise de ses fonctions et la culture a été confiée à l'adjointe aux finances Audrey Hénocque. « Si Lyon avait été une ville de droite, il aurait été inconcevable de confier la culture et les finances à la même personne », tance un des acteurs interrogés tandis qu'une autre déplore : qu'« une gestion rigoureuse et attentive ne fait pas une politique culturelle. Lyon est retombée dans quelque chose d'un peu morne, avec une volonté d'"événementialisation" catastrophique : on peut citer l'installation à Bellecour ou les attentions très fortes portées aux Biennales. Il a commencé à manquer d'une perspective forte, dans un contexte extrêmement difficile pour la culture. » À Lyon comme ailleurs, le fond de l'air est devenu particulièrement anxiogène pour l'écosystème culturel sur ces deux dernières années, comme nous l'avait indiqué le chargé de recherche L'Observatoire des politiques culturelles Samuel Périgois : « En 2025, la situation budgétaire s'est dégradée de manière générale : le budget primitif total (culture mais aussi éducation, aménagement, autres domaines d'action publique...) de nombreuses collectivités [françaises ndlr] a baissé, et cette contraction se ressent fortement sur la culture ». Une information inquiétante, surtout lorsqu'on prend en compte que, selon la dernière enquête de l'Association des maires de France, « 67 % des communes considèrent être les premiers financeurs de l'activité culturelle localement ».
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Le privé et l'associatif délaissés ?
Depuis plusieurs années, plusieurs petites et moyennes structures privées ou associatives évoquent le besoin d'être mieux considérées. « On a parfois l'impression qu'il y a une inégalité de traitement entre les "gros" acteurs culturels et les plus petits, comme nous », a témoigné Charlotte Piechon, de l'association Les Lavandières en charge du Lavoir public au micro de l'Émission générale. La structure ne bénéficie pas d'aide publique et rappelle la difficulté de proposer une programmation accessible, tout en rémunérant justement leurs salarié·es ainsi que les artistes programmé·es dans un contexte inflationniste.
Julien Poncet, directeur du théâtre privé la Comédie Odéon à Lyon a lui aussi identifié des besoins auxquels les propositions des candidat·es aux prochaines élections municipales et métropolitaines ne répondent pas vraiment. Il évoque par exemple la proposition de kiosque culturel de Bruno Bernard, candidat écologiste à sa réélection à la Métropole de Lyon : « C'est un marronnier et c'est aussi une galère à mettre en place. On est tous opérateurs de billetterie. Ce dont on a besoin, c'est de visibilité, notamment auprès des pros. Les directeurs de théâtre préfèrent aller à Paris ou à Avignon plutôt que chez nous, car ils peuvent y voir dix spectacles par jour. Ils ne voient pas nos créations. » Julien Poncet cite en exemple les Biennales pour la danse et l'art contemporain, ou le projet à venir de Cité du cirque, qui a notamment cette vocation : « un festival de théâtre nous permettrait de faire un temps fort, à l'échelle de la métropole, ce serait une très bonne manière de soutenir la diffusion », conclut-il.
Outre le spectacle vivant, depuis quelques années ; la métropole de Lyon connaît une hécatombe ses galeries indépendantes : la galerie Martinez, la galerie Pallade, le centre d'art Néon, la galerie Nörka la galerie Mathieu, le Réverbère, la galerie Vrais Rêves, la galerie Tatiss, et tout récemment la galerie Regard sud... qui ont toutes fermé pour une multiplicité de raisons, parmi lesquelles, toujours, la difficulté à se maintenir économiquement.
Flou artistique
Les syndicats professionnels (notamment le Syndeac et la CGT spectacle) ont envoyé des lettres et des questionnaires à tous les candidat·es aux municipales pour leur faire part des besoins qu'ils ont identifiés mais aussi pour les interroger sur leurs programmes respectifs en matière de politique culturelle. Une démarche motivée par une inquiétude forte : la culture aurait été trop peu abordée au cours de cette campagne : « Il y a des candidats dont on ne connaît même pas le programme culturel », tance de son côté la danseuse et chorégraphe Maguy Marin : « On est dans un monde de rentabilité. L'art et la culture sont des choses rentables à très long terme, qui permettent de se poser des questions, mais elles sont en train de passer à l'as. »
Certain·es candidat·es, à l'instar d'Alexandre Humbert-Dupalais (Union des droites - Rassemblement national), ne se cachent ni de viser uniquement une culture dite « rentable », en compagnonnage avec le privé, ni de son souhait d'intervenir dans les programmations des lieux culturels : « De l'économie et de la culture ! C'est bien quand les deux marchent ensemble [...] je veux une culture accessible à tous, il ne faudra donc pas politiser à outrance les programmations. En distribuant mes subventions, je ferai attention à ce que chacun se sente le ou la bienvenue ». En revanche, l'un des candidats donné favori, Jean-Michel Aulas (soutenu par Les Républicains et le bloc central), reste évasif en matière de politique culturelle. Il a cependant désigné Florence Verney-Carron comme potentielle adjointe à la culture, un signe inquiétant pour de nombreux acteurs du secteur : elle a été vice-présidente à la culture de la Région Auvergne-Rhône-Alpes lors du premier mandat de Laurent Wauquiez. Pour rappel les baisses de subvention de la Région à la culture ont été estimées à 20 millions d'euros entre 2015 et 2025, de plus, la collectivité a récemment été condamnée à deux reprises pour suppression illégale de ses subventions par le tribunal administratif. Elle a fait appel des deux décisions.
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Le service public de la culture en question
Dans cette campagne, sanctuariser l'existant, c'est déjà quelque chose : Grégory Doucet (écologiste) Nathalie Perrin-Gilbert (divers gauche) et Anaïs Belouassa-Cherifi (LFI) ont évoqué plus ou moins longuement la nécessité de conventionner de façon pluriannuelle les tutelles accordées aux structures culturelles du territoire. Un certain nombre de structures culturelles sont déjà conventionnées de façon pluriannuelle à Lyon, quand d'autres bénéficient de subventions dites "de fonctionnement" annuelles plutôt stables. Pourquoi avoir insisté sur cette mesure alors ? C'est que le conventionnement pluriannuel se fait de plus en plus rare à l'heure de la multiplication des subventionnements "au projet" forçant les acteurs culturels à multiplier les candidatures et à se projeter d'une année sur l'autre sans certitude économique. La Cie Courir à la catastrophe en parle bien et avec humour en amorce de son spectacle Et le reste c'est de la sauce sur les cailloux créé et joué aux Célestins jusqu'au 7 mars prochain : « On est devenu des professionnels de la bidouille budgétaire, de la vente de ce qui n'existe pas encore. On élabore des stratégies en tout genre, on arrête pas de tenter des appels à projets, des appels à résidence, des appels à l'aide. »
Pas très loin du Lavoir public, le Kraspek myzik fait partie des huit structures qui bénéficient du label "scènes découvertes" de la Ville de Lyon. La salle underground bénéficie d'un accompagnement et d'une subvention. Initialement à 30 000 € par an, elle a été augmentée à 50 000€ au début du mandat écologiste car elle traversait une période de difficultés économiques. Inès Bourgeois, directrice artistique, témoigne : « très sincèrement, le Kraspek n'existerait plus sans ça. Ce modèle mériterait d'être élargi à d'autres salles, on nous le jalouse beaucoup sur d'autres territoires ». Elle insiste sur la vocation des lieux comme le sien : « Il y a 30% de notre programmation qu'on ne pourrait pas faire si on n'était pas subventionné·es. La subvention garantit à la fois la liberté artistique et les places à bas coût, sans cela les programmations d'artistes encore peu connus deviendraient presque impossible. Sortir de ce modèle changerait drastiquement notre projet, il faudrait viser la rentabilité à 100% chaque soir. »
Maguy Marin abonde : « Les petits lieux, qui reposent sur des postes précaires, parfois même du bénévolat, se donnent énormément de mal et soutiennent la création comme aucun autre maillon de la chaîne. Il faut faire particulièrement attention, car ils pourraient disparaître ».
La remise en question potentielle ne touche pas que les petites et moyennes structures. Dans un entretien donné à Actu Lyon, le directeur de la Halle Tony-Garnier Thierry Pilat a défendu un bilan positif, en dépit de la concurrence du privé. Pour rappel, le maire du 2e arrondissement Pierre Oliver, qui s'est retiré de la course aux municipales pour laisser la place à Jean-Michel Aulas en avait proposé la privatisation. De plus, c'est le fils de Jean-Michel Aulas qui est à la tête des principaux équipements concurrents de la Halle, la LDLC Arena et Fiducial Asteria. Thierry Pilat s'est cependant montré confiant, même si Jean-Michel Aulas ne s'est pour l'instant pas prononcé sur la question, contrairement à la candidate divers gauche Nathalie Perrin-Gilbert ainsi que le maire et candidat à sa réélection Grégory Doucet qui ont tous deux annoncé vouloir maintenir et investir dans l'équipement municipal.
Une vivacité à préserver
Nous l'écrivons régulièrement dans ces colonnes, mais la culture à Lyon se porte - et cela peut sembler paradoxal avec tout ce qui vient d'être dit - plutôt bien. Plusieurs musées gérés par la Ville et la Métropole ont battu des records de fréquentation sur ces dernières années, il en va de même pour un certain nombre de grands événements allant de la littérature aux musiques actuelles en passant par l'art : Quais du polar, Nuits sonores, Festival Lumière, Nuits de Fourvière, Biennale d'art contemporain... Lyon reste une ville particulièrement fertile en matière de création et jouit de nombreuses écoles d'exception (CNSMD, CRR, ENSATT, École de cirque de Lyon...). Sans en faire les seuls critères de ce que doit être un écosystème culturel en bonne santé, cela témoigne d'une émulation réelle, d'une curiosité partagée autour de la culture. Cependant, les montages économiques sont de plus en plus fragiles, et, en dépit de leurs succès, de nombreux festivals disparaissent, les programmations de certains théâtres s'arrêtent de plus en plus tôt dans l'année tandis que d'autres n'ont plus les moyens d'imprimer leur plaquette de saison.
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