Ocean Vuong, esthétiser la laideur
Roman / L'auteur d'"Un bref instant de splendeur" vient à Lyon présenter un second roman, "L'Empereur de la joie". On y retrouve un autre jeune héros d'origine immigrée, gay, terriblement sensible, tentant d'exister - et de trouver du beau dans l'existence - au milieu d'une Amérique stérile, presque moribonde.
Photo : Ocean Vuong / crédit : Gioncarlo Valentine
« La mémoire est un choix autant qu'une blessure » : On avait découvert le jeune auteur et poète avec Un bref instant de splendeur, véritable phénomène éditorial aux États-Unis, entre autres sacré meilleur livre de l'année par le Washington Post. Un premier ouvrage météore, débordant d'amour et de toutes les émotions sans lesquelles l'amour n'existe pas : la peine, l'affection, l'incompréhension et une infinie douceur pour les autres et pour le monde, en dépit de leur apparente laideur. Rédigé sous la forme d'une longue lettre écrite à l'attention de sa mère analphabète, Ocean Vuong y restituait par morceaux anachroniques un parcours qui prenait sa source sous le bruit des bombes, au Vietnam. Lui-même né à Hô Chi Minh-ville, son roman - comme la plupart de ses œuvres - maniait sans chercher à l'expliquer des éléments autobiographiques avec d'autres, peut-être fictionnels, gravitant autour de thématiques chères à son cœur : le déracinement et le choc des langues ainsi que des cultures, le traumatisme de la guerre, le racisme, une histoire d'amour queer et cette Amérique pauvre, triste, abîmée... ici, notamment, par la crise des opioïdes.
On a découvert après - même s'il l'a précédé de trois ans, son premier recueil de poésie Ciel de nuit blessé par balles, qui contenait déjà un peu de tout ce qui a rendu la prose d'Ocean Vuong si forte dans ses travaux suivants. On y lisait des poèmes fragmentés, matérialisant des images et des récits concrets, presque cinématographiques. L'auteur y déployait déjà ce qui allait devenir sa marque, la signature de sa prose : transformer le traumatisme en expérience esthétique. Réussir à fabriquer du beau avec de la violence.
« Tu esi mano draugas »
Son ouvrage à paraître, L'Empereur de la joie, se place dans la continuité de ses travaux. La construction de l'ouvrage paraît pourtant bien plus conventionnelle au premier abord que son roman précédent. On y suit les errements d'un jeune homme d'origine vietnamienne, qui s'égare dans une ville post-industrielle du Connecticut, marquée par la pauvreté et une atmosphère de vacuité qui confine au néant. Alors qu'il cherche péniblement à mettre fin à ses jours, une vieille femme lituanienne le recueille chez lui, lui intimant avec un attachant dynamisme de s'occuper d'elle. Notre héros devient alors l'aidant de cette "Grazi", qui s'enfonce dans la démence, et qui, presque en miroir du style narratif de son auteur, lui fait le récit fragmentaire de ses propres traumatismes. On y trouve pêle-mêle : Staline, la guerre, la perte de son mari et les anecdotes d'une famille un peu triste, un peu dysfonctionnelle. Leurs deux parcours migratoires - pourtant dissemblables à première vue - les lient profondément. Voilà deux survivant·es, deux déraciné·es, deux cabossé·es qui tentent d'affronter un monde froid, hostile, et que l'auteur réussit, comme à chaque fois, à rendre beau, poétique, jusque dans la description de la décrépitude de cette vieille qui n'en finit pas de s'éteindre : « Hai découvrit qu'un esprit en proie à la démence était un peu comme ces écrans magiques qu'il avait eus dans son enfance : une secousse, même minime, et l'écran devenait gris, une sorte de monochrome du vide. »

L'empereur de la joie par Ocean Vuong (aux éditions Gallimard) ; 25 € - à paraître le 19 mars 2026
Entretien avec l'auteur, modéré par Clémentine Goldszal à la Villa Gillet (Lyon 4e) le mardi 17 mars 2026 à 19h ; de 4 à 8 €
