Fragments d'un discours (dés)amoureux

Publié Samedi 28 mars 2026

Roman / Colombe Scheck s'est adonnée à un drôle d'exercice. Reconstituer (en s'y aménageant une petite place) la relation désastreuse entre Philip Roth et sa voisine journaliste et autrice, Francine du Plessix, dans un Connecticut bourgeois absolument rasoir. Intriguant de bout en bout.

Photo : Colombe Schneck ©Patrice Normand

On avait connu Colombe Schneck, ancienne journaliste, avec Les guerres de mon père (prix Marcel Pagnol 2018). On y découvrait un récit intime cherchant à comprendre la trajectoire d'un père disparu brutalement lorsque l'autrice avait seulement vingt-trois ans. Vingt-cinq ans plus tard, Colombe Schneck avait choisi de remonter le temps avec la littérature, retraçant une trajectoire orpheline, marquée par la Shoah, la seconde Guerre Mondiale, mais aussi la perte de son propre père dans des conditions atroces. Dans cette enquête filiale qui n'exclut pas le sentiment, Colombe Schneck délivrait un portrait de son père certes imparfait mais touchant, débordant d'humanité.

Dans ce dernier ouvrage, Philip & moi, publié aux éditions Stock, on change tout à fait de registre. Colombe Schneck s'insinue à nouveau dans le récit, cette fois-ci sous les traits d'une adolescente en séjour dans la maison de Francine du Plessix, écrivaine et critique littéraire franco-américaine. Ce personnage d'Esther est moins là pour se raconter elle, que pour contrebalancer les deux satires cruelles que l'autrice place en miroir. Colombe Schneck nous fait rencontrer ses deux protagonistes d'une drôle de façon, à rebours des conventions du roman. Ils sont d'abord absolument méprisables (parce qu'absolument méprisants), puis gagnent en qualités, sans jamais cesser d'être vils. Elle fait donc coexister leur laideur intérieure avec quelques éclats d'humanité, de douceur, qui fait émerger un suspense inattendu.

Le mépris

D'un côté on a une journaliste brillante mais autrice ignorée, superficielle et bouffée d'insatisfaction, de l'autre un auteur "réussi", porté aux nues mais imbu de lui-même, misogyne, manipulateur et colérique. Dans un contexte bourgeois, aux conventions sociales d'une rigidité stérilisante, Francine du Plessix décide sans le dire explicitement que Philip Roth, le grand Philip Roth, deviendra son ami, peut-être même son amant ; et qu'au passage, par sa seule présence, il comblera son vide intérieur. C'est que Francine du Plessix a une extrêmement haute opinion de ce qu'elle devrait être, qui la poursuit inlassablement : « elle rumine, ce qu'elle trouve injuste, ce qu'elle estime avoir raté, sa vie sexuelle, sa fille, l'absence de reconnaissance du milieu littéraire, sa peau relâchée sous son menton ». Francine envie Philip, il est tout ce qu'elle aimerait être : de ces prodiges qu'on dirait "naturels" : drôles, désinvoltes et qui n'ont jamais expérimenté l'ombre d'un complexe. Un génie masculin en somme.

Alors elle espère absorber quelque chose de cette lumière en s'en approchant, « Francine fréquente avec acharnement le monde des écrivains, dont le roi est alors Philip. Il la néglige, et donc elle se sent négligée, il la juge sans importance, elle se sent sans importance, sans effet, sans lumière et sans conséquence ». Il est vrai que dans le récit, Philip Roth prend rapidement conscience de l'obsession qui habite sa voisine. Cela nourrit continuellement son mépris. Parfois excité par cette insignifiante qui gravite autour de lui, il prend tantôt du plaisir à la chasser, tantôt à la laisser s'approcher. Son dégoût rencontre sa frustration, dans un stupre étrange dont la réalisation coïncide avec l'histoire officielle. C'est que l'autrice a fait reposer son récit - développé librement - sur un long travail de recherche, à la fois sur les deux héros, mais aussi sur le petit monde d'intellectuels snobs du New-York de la fin du 20e siècle. Ainsi l'hypocrisie des mondains frappe sans paraître surfaite et nappe le récit d'une autre satire, qui, elle, arrive enfin à réunir ses deux protagonistes.

Philip & moi de Colombe Schneck (aux éditions Stock) ; 22€
Rencontre à la librairie Pleine lune (Tassin-la-Demi-Lune) mercredi 1er avril 2026 de 19h à 21h ; gratuit sur réservation 

Colombe Schneck

Le temps d'une soirée, la librairie Pleine Lune accueille l'écrivaine Colombe Schneck pour une rencontre animée par Carole Fives, trois mois après la sortie de son roman Appel Manqué.