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Le CinéDuchère fête ses 30 ans : « On est là pour être prescripteurs »

Publié Dimanche 10 mai 2026

Anniversaire / Installé dans une ancienne église de la Duchère depuis 1996, le CinéDuchère fête cette année ses 30 ans. Entre éducation à l'image, numéro d'équilibriste économique et mutations profondes des pratiques culturelles, son directeur Jérémy Guichardaz revient sur l'évolution d'un cinéma associatif de 90 places qui tente encore de faire salle comble à l'heure des plateformes.

Photo : Jérémy Guichardaz directeur du CinéDuchère © CD/LePetitBulletin

Le Petit Bulletin : Le CinéDuchère fête ses 30 ans. Dans quel contexte est né le projet à l'époque, et quelle était son ambition initiale ?

Jérémy Guichardaz : Le projet remonte au début des années 1990. À l'époque, des habitant(e)s de la Duchère, plutôt cinéphiles, ont monté une association pour proposer du cinéma dans le quartier. Le lieu était déjà là, mais il n'était pas pensé pour ça. C'était initialement une ancienne église désacralisée, transformée ensuite en centre de découverte scientifique, le centre Captiva. Pendant plusieurs années, le fonctionnement a été partagé. La journée, le centre accueillait des classes et des structures du quartier. Le soir, l'association utilisait la salle pour projeter des films. La première séance a eu lieu le 8 mai 1996 avec Toy Story. Dès le départ, il y a eu deux axes : proposer des films de qualité aux habitants, et travailler avec les scolaires. En 2001, Captiva a disparu. Le CinéDuchère a alors récupéré  l'usage du lieu, qu'il partage encore aujourd'hui avec d'autres structures qui sont la compagnie de théâtre Les Arpenteurs et une antenne du conservatoire.

Trois décennies plus tard, qu'est-ce qui, selon vous, n'a pas changé dans l'ADN du lieu ?

J.G : Ce qui n'a pas changé, c'est l'esprit associatif. Il y a toujours cette idée d'un cinéma de proximité, avec des moments conviviaux, des échanges, des soirées accompagnées. Les buffets, les discussions, les temps festifs autour des films, cela fait partie du projet depuis le début et ça n'a pas bougé. Ce qui a évolué, en revanche, c'est la manière de fonctionner. Au départ, tout reposait sur des bénévoles. Aujourd'hui, il y a une équipe de cinq salarié(e)s, avec une vingtaine de bénévoles qui restent très présents. Le cinéma est ouvert sept jours sur sept, avec beaucoup plus de séances qu'avant. Là où il y avait un ou deux films par semaine, il y en a aujourd'hui quatre ou cinq. Ça permet d'avoir à la fois des films grand public et d'autres moins accessibles.

Un cinéma comme le vôtre est situé à la jonction de quartiers prioritaires de ville. 

J.G : La Duchère a énormément changé. Il y a eu une grosse rénovation, une transformation du quartier, avec des populations plus mixtes qu'avant. Le cinéma est un peu au centre de tout ça. Il travaille avec des publics très différents, entre habitants historiques et nouveaux arrivants. Mais ça reste un territoire avec des réalités sociales fortes. Par conséquent, on ne peut pas fonctionner comme un cinéma en centre-ville. Il y a tout un travail pour aller chercher les publics, notamment via les centres sociaux, les maisons de l'enfance, les associations. L'un des enjeux majeurs reste la difficulté à fidéliser les jeunes adultes. Si les enfants et les scolaires sont bien présents, un "creux" apparaît ensuite jusqu'au public plus âgé. Le cinéma tente de répondre à ce manque à gagner en proposant des formats spécifiques, notamment des séances accompagnées ou thématiques.

Vous accueillez depuis longtemps des scolaires. Est-ce que cette mission est devenue encore plus essentielle aujourd'hui ?

J.G : Oui, clairement. Les dispositifs comme "École au cinéma" ou "Passeurs d'images", représentent une part importante de notre activité. Ces dispositifs touchent quasiment tous les enfants du quartier, on est autour de 9 000 entrées scolaires par an. On développe aussi des choses nous-mêmes. Depuis deux ans, on propose des ateliers avec les écoles, où on construit des interventions sur-mesure. Il y a aussi les stages pendant les vacances, notamment en avril. On accueille un groupe de jeunes pendant une semaine, ils viennent tous les jours, et ils réalisent un court-métrage de A à Z. Ils écrivent, ils jouent, ils filment. Il y a un intervenant professionnel, et nous on encadre. Ensuite, le film est projeté ici, devant les familles, ou en plein air. De nos jours, les jeunes sont saturés d'images et ce type de proposition permet autre chose : une attention maintenue, provoquer une manière de regarder qui est différente.

CinéDuchère © Simon Cavalier 

Plus largement, comment a évolué la fréquentation du cinéma ces dernières années ?

J.G : On est autour de 22 000 à 23 000 entrées par an, avec entre 8 500 et 9 000 entrées scolaires. Sur le papier, on pourrait dire qu'on est revenus à un niveau similaire à avant le Covid. Mais en réalité, tout a changé. On a dû multiplier les séances, on est ouverts plus souvent, on propose plus de films. Il y a beaucoup plus de travail pour arriver au même résultat. Et puis les habitudes ont changé. Il y a les plateformes, l'usage de multiples écrans, l'attention qui est plus difficile à capter. Les gens ont énormément de choix. On a encore des habitués très fidèles, des gens qui viennent plusieurs fois par semaine. Mais on a aussi un public plus volatil, qui peut aller ailleurs en fonction des films, des horaires.

Entre films du patrimoine, festivals, avant-premières et ciné-débats, comment élaborez-vous votre ligne éditoriale ?

J.G : Il n'y a pas de recette miracle. On est aussi là pour être prescripteurs, proposer des films. Je me représente un peu ça comme un "entre". Il y a des films qui sont à l'épicentre, qui vont toucher beaucoup de monde. Et plus tu t'en éloignes, plus tu touches une minorité. L'enjeu, c'est de rester autour de ce centre, tout en s'autorisant des écarts. Il y a des films plus confidentiels, plus rares, qu'on a envie de défendre.

Mais on a aussi besoin de films plus accessibles, qui vont faire venir du public. Parce qu'il y a malgré tout une économie à soutenir. Les gros blockbusters, ce n'est pas notre créneau. Et puis surtout, on les a tard. Trois semaines, parfois cinq semaines après la sortie. Donc les gens les ont déjà vus ailleurs. Mais ça ne nous empêche pas d'en passer certains, dans des formats un peu événementiels. On a fait des soirées Dune, Mad Max, Avatar... ça fonctionne bien.

À force de mutualiser les réseaux de salles (programmation, achats de films, dispositifs), est-ce qu'il y a un risque que les cinémas Art et Essai finissent par se ressembler ?

J.G : Il y a déjà une part de réalité là-dedans. Beaucoup de films circulent dans le réseau, et ce serait difficile de s'en priver complètement. On reste d'abord au service du public de proximité, donc certains titres s'imposent. Mais la différence ne se fait pas uniquement sur les films. Elle se joue aussi sur tout ce qui les accompagne : les animations, les rencontres, les formats de séance, le lien avec le territoire. C'est là que chaque lieu construit sa singularité. À terme, c'est probablement cette capacité à affirmer une identité propre qui fera la différence entre les salles.

En 2016, la perte d'une subvention régionale avait amputé votre budget d'environ 10 %, mettant en lumière la fragilité de votre modèle. Dix ans plus tard, où en êtes-vous ? À quoi ressemble aujourd'hui votre budget et sa répartition, et cet équilibre est-il plus difficile à maintenir ?

J.G : En tant qu'association, l'objectif reste d'atteindre l'équilibre. Le budget annuel tourne autour de 200 000 euros, dont environ 110 000 euros de subventions. Sur ces 200 000, on a à peu près 110 000 euros de subventions. La Ville de Lyon, c'est 82 000 euros à elle seule. Le reste, ce sont les recettes, les dispositifs comme "Passeurs d'images", etc. Aujourd'hui, la situation est plutôt saine. On n'est plus à la corde comme ça a pu être le cas. On a un peu de marge pour développer des actions, faire des soirées, inviter des gens. Mais les subventions restent essentielles dans notre modèle, c'est une réalité. 

À Bron, le changement de DSP du cinéma Les Alizés en 2022 s'est traduit par une recomposition de l'équipe et du modèle économique du cinéma. Est-ce que ce type de trajectoire vous semble aujourd'hui crédible pour un lieu comme le vôtre ?

J.G : Sur le papier, non. On est un cinéma qui fonctionne bien. On a une fréquentation stable, on est soutenus par la Ville, on a de bons rapports avec les élus, avec les partenaires. Tous les indicateurs sont au vert. On est sur un modèle associatif, avec un ancrage local, on travaille avec le territoire. L'expérience qu'on propose, c'est celle d'une salle où l'on vient voir un film dans de bonnes conditions. Il n'y a pas de bruit, pas de distractions. Ça n'empêche pas d'avoir un accueil convivial, de boire un café avant. Mais dans la salle, on reste sur cette idée. Et puis on fait aussi des soirées sur des sujets de société. On ne peut pas, en même temps, défendre des idées - comme la bonne alimentation, les questions sociales ou environnementales - et proposer à côté une logique de consommation qui irait à rebours de ces valeurs.

Comment voyez-vous évoluer les cinémas de proximité dans les années à venir, à l'heure où les usages changent et où les plateformes occupent une place de plus en plus centrale ?

J.G : Il y a une forme de fragmentation. Avant, le cinéma en salle était un passage assez central. Maintenant chacun peut construire sa propre cinéphilie, très personnelle, parfois très spécialisée, à travers les plateformes. Ça change complètement le paysage. Je pense que certains cinémas de proximité vont avoir du mal à tenir. Pas tous, mais une partie. Et à terme, on peut imaginer un paysage avec moins de salles, mais des salles plus identifiées, plus spécialisées, avec une proposition plus marquée. Il y a des exemples à l'étranger, notamment en Italie, où le réseau a été très fragilisé. Et aujourd'hui, certains cinémas Art et Essai fonctionnent presque comme des lieux "de destination" : les spectateurs sont prêts à faire une heure de route pour venir voir un film précis, dans une salle précise. Il faut voir l'attrait qu'ont certains festivals - Lumière, Hallucinations collectives, Ciné O'Clock et Reflets au Zola par exemple. Nous, à notre échelle, la seule chose qu'on peut faire, c'est renforcer ce qui fait notre spécificité. L'animation, le lien avec le territoire, la manière d'accompagner les films, tout ce qui dépasse la simple projection. Parce que c'est ça, au fond, qui peut encore faire la différence face à une offre qui est devenue presque infinie.

Comment allez-vous célébrer les 30 ans du CinéDuchère ?

J.G : Toute l'année, le cinéma poursuit sa programmation mensuelle de films du patrimoine. Mais pour les 30 ans, ce sont cette fois les bénévoles qui ont choisi directement les films projetés. Le point d'orgue aura lieu le 30 mai avec une soirée autour du film En corps de Cédric Klapisch, qui réunira anciens salariés, partenaires, bénévoles et spectateurs. Un spectacle dansé de la compagnie Hallet Eghayan précédera la projection, avant des échanges, des animations et un buffet.

CinéDuchère fête ses 30 ans 
Samedi 30 mai 2026 à 16h30 au CinéDuchère (Lyon 9e)  ; 15 €Â