Andreï Kourkov : « La guerre est devenue la nouvelle normalité anormale »

Publié Jeudi 26 mars 2026

Entretien / Andreï Kourkov est un écrivain ukrainien contemporain, installé à Kiev depuis son enfance. Auteur prolifique et reconnu de fictions mais aussi d'ouvrages documentaires et d'articles pour les plus grands médias internationaux, il est devenu une voix majeure de l'Ukraine contemporaine. Il sera au festival Quais du polar pour évoquer son travail fictionnel et non fictionnel ("Le pingouin", "Les abeilles grises", "L'oreille de Kiev", "Notre guerre quotidienne"...) miroirs du contexte Ukrainien d'aujourd'hui.

Photo : Andreï Kourkov | Photo : Olivier Roller

Le Petit Bulletin : Vous êtes fils d'un pilote de l'armée soviétique, vous parlez six langues, mais quand il s'agit de littérature, vous écrivez majoritairement en russe.  

Andreï Kourkov : Oui, j'écris la prose en russe, la non-fiction en russe aussi ainsi qu'en ukrainien ou en anglais et j'ai récemment recommencé à écrire la poésie en ukrainien. 

Cela peut paraître paradoxal, car la Russie est le seul pays où vous n'êtes pas publié. Vous dîtes et écrivez régulièrement « Je suis un Russe ethnique, je suis devenu un Ukrainien politique ». 

AK : L'Ukraine est un pays multiculturel, à l'époque soviétique on appelait les Ukrainiens "ethniques" les ukrainiens. Durant la période soviétique, j'étais donc considéré comme un habitant russe d'Ukraine. Après l'indépendance, tous les citoyens d'Ukraine, de nationalités différentes, sont devenus des Ukrainiens, chacun avec le passeport ukrainien. Je suis donc un Ukrainien, d'origine russe. Comme il y a des Ukrainiens qui sont les Tatars de Crimée, ou des Ukrainiens qui sont d'origine hongroise.

Vous avez appris l'ukrainien à l'âge de 14 ans, et vous avez déjà expliqué à plusieurs reprises que la langue ukrainienne vous plaît beaucoup, que la littérature ukrainienne a quelque chose de profondément vivant. 

AK : Oui, d'une part, parce que depuis quelques dizaines d'années, la culture ukrainienne renaît. La langue ukrainienne n'a pas été développée pendant les années tsaristes, ni lorsque le territoire appartenait à l'Union soviétique. Après la chute de l'Union soviétique, on a découvert qu'il manquait des mots ''typiques'' en ukrainien. La langue, qui était plutôt utilisée dans les campagnes, n'a jamais été utilisée par les gens de sciences ou les médecins. Au début des années 90, les intellectuels ukrainiens ont compris qu'il était nécessaire de pousser la langue au ''niveau moderne''. Ça a été une grande motivation pour les écrivains qui peuvent reconstruire la langue ukrainienne, allant jusqu'à inventer de nouveaux mots.

Si on compare la littérature ukrainienne avec la littérature soviétique, on peut vraiment dire que ce sont deux mondes très différents : la littérature ukrainienne est beaucoup plus moderne, vivante, dynamique que la littérature russe d'aujourd'hui, qui est maintenue très fermement dans ses formes par les conservateurs, qui ne se lassent pas de Tolstoï, de Dostoïevski...

Vous avez écrit cette ''trilogie de Kiev'' (L'oreille de Kiev, Le cœur de Kiev, Les bains de Kiev) dont le héros central est Samson Koletchko, jeune étudiant devenu orphelin à cause des cosaques, qui lui ont tranché l'oreille droite d'un coup de sabre. Cette oreille manquante lui permet d'entendre ce qui se dit ailleurs. Recruté par la Tchéka comme enquêteur, Samson parcourt Kiev pour résoudre crimes, disparitions et trafics de caviar comme de cocaïne. Quel fut votre utilisation des archives pour écrire cette histoire ? 

AK : En 2017 j'ai reçu en cadeau une boîte avec de vraies archives de la Tchéka, c'est la fille d'un ancien officier du KGB qui m'a donné ces archives. Son père était déjà mort depuis quelque temps déjà. J'ai méticuleusement lu tous les dossiers, il y avait beaucoup de documents écrits à la main, qui relataient les événements qui se sont passés à Kiev de 1918 à 1927. J'étais fasciné par les descriptions des vies quotidiennes qui étaient très précises.

Il ne faut pas oublier qu'entre 1918 et 1921, Kiev était confronté à la guerre civile. En 1917, la révolution russe a provoqué la chute du régime tsariste, l'Ukraine est devenue indépendante en 1918. Il y a d'abord eu une offensive bolchévique pour prendre le pouvoir, puis une autre allemande. Les Allemands ont participé à l'installation au pouvoir de Pavlo Skoropadsky. Pendant ce temps-là, l'indépendantiste Symon Petlioura, soutenu par la Pologne, a lui aussi formé une armée ukrainienne qui s'opposait à Pavlo Skoropadsky. Elles ont réussi à prendre Kiev en 1920, les bolchéviques leur ont repris quelques mois après... Parallèlement on a observé l'avènement de la plus grande armée d'anarchistes du monde, celle de Nestor Makhno qui s'opposait aux ''blancs'' d'Anton Dénikine en faveur du retour du régime tsariste. À cette période, le pouvoir changeait de mains presque tous les mois à Kiev.

C'était une période très différente de celle d'aujourd'hui, pourtant, on compare souvent ces événements à la situation ukrainienne.

AK : C'était très différent parce que la société ukrainienne, la société kiévienne même, était très divisée. Ce qui est très actuel dans ce dans cette période là, c'est plutôt l'instabilité, mais pas forcément les changements de régime, les querelles de pouvoir. Aujourd'hui la société ukrainienne est plutôt solidaire. Le point commun entre ces deux périodes, c'est la même envie des Russes de détruire l'indépendance du pays. En 1919, l'armée russe voulait transformer l'Ukraine en une province de l'Union soviétique. C'est la même chose que souhaite Vladimir Poutine aujourd'hui.

Comment l'écriture de cette trilogie a-t-elle été influencée par l'évolution du conflit ? 

AK :  J'ai pu écrire, finir en paix, le troisième roman de la trilogie en 2024 seulement parce qu'il y avait des parallèles entre la situation d'aujourd'hui et la situation de 1919. Je ne peux pas écrire quelque chose sans évoquer la guerre, sans penser à la situation d'aujourd'hui. Elle est toujours avec moi. Je n'ai pas pu écrire de fiction pendant deux ans et demi. Il y a un mois, j'ai commencé l'écriture d'un roman de fiction dont le contexte est la situation actuelle. J'écris sur des gens qui se trouvent en Ukraine pendant la guerre, et qui essaient de reconsidérer le passé à la lumière de leur quotidien.

Dans Les Abeilles grises (prix Medicis étranger 2022), vous avez fabriqué une fiction qui a pour personnage principal un apiculteur qui sillonne le Donbass en guerre. On y découvre les territoires annexés, les territoires occupés et les territoires qui luttent. La guerre est tout le temps-là, et surprenamment, on n'en voit peu les images guerrières... Est-ce que vous avez le sentiment qu'à l'ouest de l'Europe, on a une image faussée des guerres qui font rage à l'est ? 

AK : La "petite histoire" n'est pas évoquée par les journalistes parce que ceux-ci adorent les histoires glorieuses. Pour moi, l'important ce sont les détails, les choses minuscules de la vie qui sont changées par la guerre. 

Je pense tout le temps aux gens qui habitent près de la guerre, dans les no man's lands, les zones grises. Je raconte la façon dont la vie continue, malgré tout. Ce n'est pas une ''vraie'' vie qu'ils mènent là-bas, c'est le danger permanent, ce sont des territoires où personne ne croit personne. Les gens ne disent pas ce qu'ils pensent, ils n'ont pas de véritable connexion avec le monde, ni même avec les voisins. Ils soupçonnent même ceux-ci de les dénoncer s'ils racontent leurs difficultés ou participent d'une manière ou d'une autre au conflit. Je me souviens qu'après l'annexion de la Crimée, les habitants que j'avais rencontrés craignaient de parler de leur vie par Messenger, d'envoyer des messages sur la réalité. Je pense que pour les gens des générations plus âgées, c'est un réflexe, car la situation actuelle imprime un sentiment de ''déjà vu'' de la peur soviétique. 

Andreï Kourkov | Photo : Olivier Roller

En 2025, vous publiez Notre guerre quotidienne, un ouvrage entre l'essai et le récit documentaire. Vous y évoquez la vie sous les bombardements, les moments de solidarité, la réalité militaire mais aussi celle expérimentée par les civils tous les jours.

AK : C'était important pour moi d'évoquer la guerre, et les conséquences du conflit sur la vie quotidienne des Ukrainiens proches et moins proches du conflit. En réalité, les gens s'adaptent à la situation, le fait que je peux à nouveau écrire de la fiction, c'est parce que la guerre est devenue la nouvelle normalité anormale. Par exemple, alors que le conflit est permanent et que les morts continuent de s'amonceler, tous les théâtres se sont engagés dans la préparation des nouveaux spectacles. Il y a des premières presque chaque mois, la culture est - il faut le reconnaître - une partie du système médical ukrainien. Les gens se cachent dans les théâtres de la guerre et de la réalité. Les spectacles sont parfois interrompus par les bombardements aériens. Si un bombardement stoppe le spectacle pendant plus de 40 minutes, les gens peuvent revenir le lendemain avec le même ticket pour voir la suite du spectacle. On s'habitue au pire, cela fait déjà douze ans que l'Ukraine est en guerre.

Plus de 300 écrivaines et écrivains, traductrices et traducteurs, poétesses et poètes, éditrices et éditeurs... sont morts depuis le début du conflit. Je pense au jeune poète Maksym Kryvtsov ou encore à mon amie Victoria Amelina, romancière et poétesse, qui a été tuée par un missile russe à Kramatorsk... La culture ukrainienne est devenue une des grandes victimes de cette guerre. 

Dans cet ouvrage, vous évoquez le fait que les pays d'Europe participent à financer la campagne militaire russe. 

AK : La dernière histoire très dramatique pour les Ukrainiens, c'est le fait que le prêt de 90 milliards d'euros approuvé par le Parlement européen a été bloqué par la Hongrie et la Slovaquie. Ces deux pays exigent de l'Ukraine qu'elle permette la livraison de pétrole russe à travers le territoire ukrainien. De nombreux pays d'Europe continuent de commercer avec la Russie et souhaitent garder l'accès aux énergies russes. La Russie achète des armes à la Chine avec l'argent qu'elle en gagne. Finalement, l'argent des pays européens est à la fois distribué à la Russie et à l'Ukraine. L'histoire peut donc continuer sans fin.

Vous, vous pourriez partir d'Ukraine.

AK : Les écrivains doivent rester proches de leur sujet, de ce qui les habite. Si je pars, je ne pourrai pas me donner le droit d'écrire sur l'Ukraine. Il y aura toujours des écrivaines et des écrivains qui restent au pays, qui n'ont pas perdu la connexion et l'accès, minute par minute, à la vie ukrainienne. Je veux en être. Je ne saurai pas être ailleurs.

Andreï Kourkov
Rencontre vendredi 3 avril 2026 de 12h30 à 14h avec Petra Klabouchová au MAC (Lyon 6e) ; gratuit sur inscription
Format "une heure avec" vendredi 3 avril 2026 de 17h30 à 18h30 à l'Hôtel de Ville (Lyon 1er) ; gratuit sans inscription