David Diop : « L'histoire de l'Afrique est millénaire »
Roman / David Diop sera au festival Littérature live pour évoquer son dernier ouvrage, "Où s'adosse le ciel". Une épopée qui croise plusieurs temporalités entre l'Égypte et le Sénégal, mettant en regard et en filiation l'héritage du continent africain avec la matière mythologique égyptienne.
Photo : David Diop ©Astrid Di Crollalanza
Le Petit Bulletin : On vous a notamment connu pour des récits qui questionnaient les liens, les influences, les relations de pouvoir entre deux territoires, la France et le Sénégal. 1889, L'Attraction universelle (2012) racontait les déboires d'une délégation venue du Sénégal à Paris pour l'Exposition universelle. Frère d'Âme (Goncourt des lycéens 2018), retraçait la trajectoire d'un tirailleur sénégalais pendant la Première Guerre mondiale. Pour ce dernier ouvrage, vous avez choisi de travailler les relations entre l'Afrique de l'Ouest, plus précisément le Sénégal, et un nouveau territoire : le nord de l'Afrique.
David Diop : Je ne connaissais pas bien la région. Au gré de son périple, je fais passer mon narrateur, mon protagoniste par de nombreux pays, des territoires immenses au nord de l'Afrique, jusqu'à l'Afrique subsaharienne. J'ai découvert tous ces pays avec lui : le Tchad, le Niger, le Mali...
Adolescent, vous avez pu entendre Cheikh Anta Diop, égyptologue sénégalais qui a donné son nom à l'université de Dakar, faire le lien entre l'Égypte et le Sénégal. Selon lui, ces territoires sont liés par l'histoire.
DD : J'ai eu la chance de le croiser alors que je n'avais que 16 ans, lors d'une rencontre organisée à Dakar. J'avais été très impressionné, par sa volonté, sa puissance intellectuelle et ses convictions.
Dans les années 1950, il a avancé la thèse selon laquelle l'Égypte ancienne aurait essentiellement été africaine de civilisation. Il a soutenu cette thèse à un moment où le racisme était explicite. On était encore en pleine période coloniale. La plupart des pays colonisés n'avaient pas encore trouvé leur indépendance, et les égyptologues européens, pour ne pas dire simplement français, niaient ces liens forts entre l'Afrique noire et l'Égypte. Sa thèse Nations nègres et culture a tout de même été publiée, et c'est un texte qui m'a grandement inspiré à l'écriture de ce livre, notamment à faire ce lien entre Afrique noire et Égypte ancienne.
Pour ce faire, vous avez superposé deux récits de voyages ; celui d'un griot de la fin du 19ᵉ siècle, Bilal Seck, et celui du peuple égyptien dont il raconte la migration. Pourquoi avoir choisi cette période pour la croisière avec l'histoire de l'Égypte ancienne ?
DD : Les griots [des poètes, chanteurs et musiciens ambulants appartenant à une caste professionnelle endogame et auxquels sont souvent attribués des pouvoirs surnaturels en Afrique de l'Ouest ndlr ] racontent les généalogies royales, les histoires des empires. L'un d'entre eux, Yoro Dyao [Yoro Booli Jaw en wolof ndlr ], a expliqué comment la Sénégambie [territoire regroupant le Sénégal et la Gambie ndlr ] avait été bâtie après six vagues de migration, à la fin du 19 e siècle et au début du 20 e siècle. J'ai voulu que mon personnage principal incarne un porteur d'histoire à ce moment-là , et qu'il soit donc l'unique détenteur d'un savoir qui a été transmis par l'influence griotte.
La fin du 19 e siècle, c'est aussi le moment où les Africains de l'Ouest faisaient le pèlerinage à la Mecque. En règle générale, ils faisaient le voyage à pied. Cela me permettait donc de faire traverser l'Afrique d'est en ouest à mon narrateur, de lui faire faire le voyage des Égyptiens dont il connaît le récit. Aussi, j'ai choisi l'année très particulière de 1865, car cela a été une année terrible. Une épidémie de choléra a fait 30 000 morts parmi les pèlerins.
Tandis que certains voient en lui un grand destin, Bilal Seck est torturé par le fait d'avoir un « sang impur ». Cela a-t-il un rapport avec son statut de griot ?
DD : Les griots forment une caste. En Afrique de l'Ouest, on considère souvent que les personnes qui appartiennent à des corps de métiers comme les tanneurs, les tisserands, les forgerons, mais aussi les griots ne peuvent pas se marier avec les nobles ou les "non-castés". Partant de ce constat, je me suis intéressé aux raisons pour lesquelles ces castes sont nées, qu'est-ce qui les justifie. Dans mon histoire, Bilal Seck possède l'histoire des migrations mais aussi celle de ses origines à lui. Il sait pourquoi il est assujetti aux nobles, ce qui l'amène à considérer que son sang est impur. C'est une histoire mortifère qui le maintient en vie.
Qu'il s'agisse des personnages qui font la migration égyptienne au IIIe siècle avant J.-C ou du pèlerinage de Bilal Seck au 19 e, leur quête initiatique se fait très lentement.
DD :  Il fallait que le voyage soit long et lent, à la vitesse de la marche du bétail. Quand il s'agit d'un déplacement de population aussi important, il faut que tout le monde aille au même rythme pour ne pas se perdre. Finalement, la marche égalise.
Je me suis inspiré des Peuls, un peuple de nomades et de pasteurs qui sont d'origine égyptienne. Ils ont toujours parcouru les terres à pied, à la vitesse des animaux nourriciers dont il aurait été impensable de se séparer. À un moment, les protagonistes ont quand même changé de mode de voyage, et pris des embarcations pour descendre le fleuve jusqu'à la plage ; mais toujours doucement.
Tous les chemins sont sinueux même quand il n'y a pas d'obstacle.
Le récit déployé, notamment pendant l'Égypte ancienne, est particulièrement fourni en références, en lieux, en personnages, même en croyances de l'époque. Comment vous en êtes-vous emparé ?
DD : J'ai lu 4000 ans d'histoire... [rires] J'ai souhaité faire croiser les récits griots, notamment ceux de Yoro Dyao, qui évoquent la migration des peuples issus de l'Égypte ancienne, et j'ai cherché le moment qui me semblait le plus vraisemblable pour installer mon histoire. Je suis finalement tombé sur la "basse époque", une période de crise politique très forte en Égypte.
On sait que dans les années 210 et même un peu plus tard, dans les années 250, il y a eu des révoltes en Haute-Égypte. On ne sait pas si c'est plutôt à cause de la faim, des schismes, des questions religieuses... Mais je trouvais que ça pouvait expliquer pourquoi plusieurs centaines de personnes ont pu partir pour aller le plus loin possible, animées par la volonté de rejoindre une région divine, une sorte de terre promise. Dans la cosmologie égyptienne, "l'extrême-occident", c'est le pays d'Osiris, le pays des morts.
Il n'y a qu'un seul personnage appartenant à l'histoire de l'Égypte ancienne qui soit vraiment historique dans Où s'adosse le ciel. C'est le grand prêtre de Ptah à Memphis qui s'appelle Ésitout-Pétoubastis, nommé par le pharaon grec de l'époque, pour mettre la main sur tous les temples.
Un griot, c'est la transmission orale par excellence. On ne va pas dévoiler la fin de votre histoire, mais est-ce qu'il y avait dans votre travail, dès le début, une volonté de faire coïncider l'oral et l'écrit ?Â
DD : Je suis un homme d'écrit. Pour moi, c'était important de fixer une parole transmise à l'oral à l'écrit. Mais ça ne veut pas dire que je considère que la transmission de l'histoire à l'oral est quantité négligeable. C'est une conception très subjective. On peut aussi considérer que la transmission à l'oral peut être aussi fiable, aussi permanente que celle écrite. Valentin-Yves Mudimbe [philosophe, écrivain, poète et critique littéraire congolais ndlr] a écrit des choses très intéressantes à ce sujet : oui, la transmission du savoir peut se faire à l'oral à travers les contes, les légendes, mais cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de grands lecteurs en Afrique, car l'oral fait l'objet de lecture. Cela suppose une subtilité dans l'analyse de ce qui est dit, ainsi que la capacité de l'assimiler et de l'actualiser. Ce que nous lisons nous l'actualisons aussi, en étant préoccupés par notre présent. On peut donc faire les mêmes choses avec l'oral qu'avec l'écrit.
La civilisation égyptienne pensait énormément la mort, elle était au cœur de leurs préoccupations. Le voyage de Bilal Seck se passe au milieu d'une épidémie, les cadavres s'y multiplient. Quelle place donnez-vous à la mort dans votre récit ?
DD : Quelque chose m'a impressionné dans l'histoire d'Égypte (qui est longue), c'est la possibilité d'être momifié, d'abord pour les élites, et puis pour le peuple. Être momifié, dans le fond, c'est à la fois un hommage rendu au corps, à l'enveloppe corporelle par laquelle a tout ressenti, le plaisir, la douleur... mais aussi se dire qu'on va ressusciter, qu'il existe autre chose après.Â
Par contraste, j'évoque des corps, qui sont malheureusement soumis à une forme de dégradation terrible, ceux touchés par le choléra lors du pèlerinage de 1865. Ce sont deux conceptions de la mort absolument différentes, dans d'autres civilisations les corps sont carrément brûlés. Nous, nous la cachons cette mort, nous ne la magnifions pas.Â
L'autre chose qui m'a frappé chez les Égyptiens, c'est qu'en effet, d'un côté, le corps disparaît, et on essaie de le maintenir à peu près en l'état, mais ce qui assure, garantit une vie éternelle, ce sont les textes qui sont sur des stèles, ou sur les murs des temples et des tombeaux. Si on les lit, on ravive la mémoire du défunt, c'est une autre manière de rester. Se souvenir de la personne c'est la maintenir en vie. Apparemment à certaines époques on allait dans les cimetières pour lire les stèles.
Dans vos précédents ouvrages, la colonisation, le racisme, avaient une place centrale dans les histoires que vous mettiez en mouvement. Au 19e, il y a la colonisation. Pourtant vous n'avez pas choisi d'en faire quelque chose de très présent. Il y a une raison à cela ?
DD : Il y a quand même un petit gouverneur qui apparaît à un moment. Le forgeron Balla Kanté lui écrit d'ailleurs, il sait écrire en français. Il sait l'importance de l'écrit.Â
En effet, les relations avec l'occident sont presque au bord de l'histoire, elles sont comme des périphériques. Je n'y avais pas tellement pensé. Mon propos était de raconter cette migration, au travers de l'histoire de ce griot. Cependant, je fais arrêter mon personnage à Djené à un moment où il y a des affrontements entre des gouverneurs de l'armée et des gouvernements civils. Le colonel Archinard bombarde le village puis le conquiert. Je me suis donc documenté sur ce que les Français avaient récupéré mais, je crois, plus par souci de vraisemblance. L'essentiel de ce travail était de retracer un parcours individuel et une trajectoire. Djéné, c'est aussi Djeno, (une ancienne cité située dans le Mali moderne, en Afrique de l'Ouest, qui prospéra entre 250 avant J.-C. et 1100 après J.-C ndlr ). Je crois que dans ce travail-là , les séries de recherches que j'ai menées visaient surtout à montrer que l'histoire de l'Afrique est millénaire.

Où s'adosse le ciel par David Diop (aux éditions Julliard) ; 22, 50€
Entretien avec David Diop vendredi 29 mai 2026 à 18h30 au Musée des Beaux-Arts de Lyon (Lyon 1 er ) ; de 0 à 8€ sur inscriptionÂ
Dans le cadre du festival Littérature live
