Little Simz, les eaux troubles de la grâce
Rap / Territoire de tension, réparation et souveraineté, le rap de Little Simz, l'une des voix les plus singulières du paysage contemporain, s'apprête à habiter l'espace nocturne de Fourvière.
Photo : Little Simz © Jeremy Ngatho Cole
À peine trentenaire, la rappeuse d'Islington (Londres) a déjà construit une discographie impressionnante : depuis 2014, six albums, plus d'une dizaine d'EPs, et surtout une œuvre qui ne cesse de se métamorphose et de s'interroger, évitant les pièges de la virtuosité ou de l'(auto)affirmation.
Son rap est une manière d'habiter le doute et de transformer l'expérience intime en conscience partagée. Un élan présent dès son premier album, A curious tale of trials + Persons, où les textures trip-hop, jazz, et rock, portent une parole frontale, brute, mais visant déjà une ouverture, comme dans Wings, où Little Simz rectifie aussitôt l'egotrip : « This is my story, wait, nah / This is our story, this is our fate [...] This is our freedom », marquant un glissement du "je" au "nous" qui dit beaucoup de son geste artistique. Cette ouverture collective ne dissipe pourtant pas le trouble, mais l'approfondit, et l'allégorie d'Alice, qui irrigue l'album suivant Stillness in wonderland, prolonge ainsi ce premier mouvement : dans un monde aux contours mouvants, l'identité se cherche à travers l'étrangeté, l'égarement, mais également par le biais d'un regard enchanté.
Le je pluriel
Au fil des années, sa parole gagne en densité et l'obscurité devient une matière active. Grey area, en 2019, marque un tournant, notamment grâce à la collaboration avec le producteur Inflo : funk distordu, volutes dub et inquiétudes claustrophobes dépeignent un paysage féroce, mais particulièrement lucide : Venom suffit à en prendre la pleine mesure pour s'en rendre compte, magnifique riposte à certains des réflexes misogynes du rap. Deux ans plus tard, avec Sometimes I might be introvert, Little Simz donne à son intériorité une ampleur presque monumentale et dès les premières mesures s'ouvre un espace dramatique où se joue la tension entre Simz, l'artiste, et Simbi (rétroacronyme du titre), la personne. L'album, peut-être son meilleur, trouve un équilibre rare entre flow acéré, R'n'B de velours, élans nostalgiques et hip-hop orchestral. Il traite de santé mentale, de foi, de racisme systémique, de féminisme noir, de famille et de transmission : l'intime devient ici une véritable architecture politique. « I found power in my introversion », confiait-elle à Pitchfork : peut-être est-ce là l'une des clés de son œuvre, cette capacité à faire du retrait une force de présence.
Rejet et renaissance
Plus récemment, cette puissance s'est changée en refus, puis en recommencement. Refus des mécanismes d'exploitation, de la pression, des contrats, de la dépossession, de tout ce qui menace le centre vivant d'une artiste. Porté par des atmosphères gospel, respirations symphoniques et moments de souveraineté pure comme Gorilla, l'album No Thank you fait du refus une forme de dignité.Â
Puis, la renaissance, avec le sixième opus Lotus, où Little Simz semble repartir d'une blessure. Thief, attaque chorale traversée d'acrimonie, laisse entendre l'écho de la rupture avec Inflo et du litige qui l'a suivie. Pourtant, l'album ne se fige pas dans l'amertume. Des rythmes tribaux de Flood au funk 70's de Free, du jazz tropical d'Only à la soul nocturne de Blue, en passant par le garage vaporeux de Peace ou le reggae-rap de Blood, Lotus ouvre une palette immense de couleurs et textures, définissant la réparation par un kaléidoscope florissant.
Le symbole du lotus est particulièrement juste : une fleur qui naît dans l'eau trouble, sans nier d'où elle vient. Little Simz transforme la trahison en mouvement, la perte en recommencement. Le récent EP Sugar girl, plus instable, plus brouillé, bien moins convaincant, ajoute peut-être une nuance inattendue à ce parcours : le droit à l'erreur. Et, chez une artiste aussi maîtrisée, cette fragilité nouvelle a quelque chose de précieux.
Little Simz + 1e partie
Jeudi 4 juin 2026 à 21h au Théâtre antique de Fourvière (Lyon 5e) ; 59€
Dans le cadre des Nuits de Fourvière
