Trouver son tunnel, avec Emanuel Campo
Poésie / Le langage est dépouillé, les images oniriques, la sensibilité frappante. Emanuel Campo revient et propose le recueil "L'archipel des maisons", un bijou d'introspection.
Photo : Emanuel Campo © Gregg Yodel
Comment fait-on lorsqu'on croise nos morts sur Street View ? Que faire quand les paysages qui nous constituent ne sont plus les paysages qu'on habite ? Comment sait-on que c'est la dernière fois qu'on visite un endroit ? Peut-on pleinement habiter notre maison intérieure ? Ce sont des questions qui nous ont traversé(e)s à la lecture de L'archipel des maisons, deuxième volet d'un premier travail paru dix ans plus tôt, Maisons, poésies domestiques. Un recueil toujours aux éditions La Boucherie littéraire et toujours par le prolifique artiste franco-suédois Emanuel Campo. Poète, auteur de théâtre, performeur et artiste hip-hop au sein - entre autres - du duo Papier Bruit, la figure lyonnaise nous offre un retour bienvenu (et attendu) pour déballer son univers complet, fabriqué par une poésie narrative aux percées délicieusement absurdes.
Il y invoque avant tout des images, des souvenirs concrets posés en quelques mots qui permettent de s'immerger dans une enfance suédoise à la fois remémorée et fantasmée, portant en elles toute la nostalgie d'un déraciné, en équilibre entre deux cultures, entre deux paysages, entre deux maisons.
Le sens de l'épure
On peut citer cet étrange paysage - exotique pour qui n'a pas vécu dans ces pays organisés par le froid - qui ouvre le recueil. Emanuel Campo nous emmène dans le tunnel de son enfance en Suède, celui qu'il empruntait chaque jour avec sa mère pour aller à la maternelle. D'un rituel quotidien, il fait un souvenir-totem, chargé symboliquement. Il amène ses lectrices et ses lecteurs à ses questionner : quels sont nos tunnels ? La pièce-refuge de notre maison intérieure, de quoi est-elle composée ?
Room tour intérieur
Ainsi, on parcourt les neiges de novembre, les forêts de bouleaux et les humains aimés qui les sillonnent, dans un ballet d'images poétiques, parfois fantastiques, entrecoupées par une peine restituée sans artifice : celle de vivre loin, celle d'avoir perdu des proches et égaré des mots, en Suède mais aussi autour de la Méditerranée. « Nos gènes ont un bilan carbone de bâtard | Qu'est-ce qui fait qu'on habite ici ? ».
On y pense la filiation, à ce qu'on transmet à ses enfants quand soi-même on est plus très sûr de savoir ce qu'on a perdu. « On mange des similis pâtisseries achetées à l'épicerie du coin on cuisine des semblants de spécialité avec des ingrédients d'appoint on cherche des cours de langue dans sa ville on adhère à une association pour rencontrer des compatriotes. » Au moins tout ça, pour se rassurer qu'il y aura toujours « dans nos ailleurs des bouts de nos ici ».

L'archipel des maisons par Emanuel Campo (aux éditions La Boucherie littéraire) ; tarif non-communiqué
Rencontre jeudi 19 mars 2026 à 19h30 à la librairie La Voie aux chapitres (Lyon 7e) ; gratuit sans réservation
Dans le cadre du Festival magnifique printemps
