Myriam Revault d'Allonnes, « la colère n'est pas fondamentalement antipolitique »
Philosophie / Myriam Revault d'Allonnes est une philosophe française, professeure émérite des universités à l'École pratique des hautes études (EPHE) à Paris et chercheuse associée au Centre de recherches politiques (CEVIPOF) de Sciences Po Cevipof. Elle est spécialiste de philosophie politique, morale et sociale. Elle vient de publier "Passions publiques" (aux éditions du Seuil), un ouvrage mettant en lumière l'importance des affects dans la démocratie. Elle participera à une conversation sur le thème "Europe et démocratie" lors du festival La Philo éclaire la ville porté par le Collège supérieur, à Lyon. Entretien.
Photo : Myriam Revault d'Allonnes Crédits Hannah Assouline
Le Petit Bulletin : Pourquoi avoir voulu écrire sur le débat public et les émotions ?
Myriam Revault d'Allonnes : Il y a à cela plusieurs raisons. D'abord en raison de cette idée très présente dans l'air du temps : nous serions aujourd'hui soumis à une "tyrannie" ou à une "dictature" des émotions qui entraverait le débat public. Comme si le fait d'éprouver des émotions empêchait l'argumentation ''rationnelle'' et portait atteinte à nos capacités de jugement. Certes, il est indéniable que l'emballement médiatique, la propagation via les réseaux sociaux, les instrumentalisations politiques et idéologiques provoquent une hypertrophie émotionnelle qui emporte tout sur son passage à commencer par les conditions mêmes du débat public, mais la réalité est plus complexe : lorsqu'on porte attention aux sensibilités collectives, on s'aperçoit qu'elles sont aussi un élément fondamental de l'existence commune. Des mouvements comme les Gilets jaunes, Black Lives Matter, MeToo et bien d'autres témoignent aujourd'hui de l'importance des affects au sein des nouvelles formes de mobilisation. Ils révèlent une mutation profonde de la nature des revendications et des protestations collectives. C'est pourquoi j'ai voulu reposer la question des rapports entre les conditions dites "rationnelles" du débat public et l'expression des affects et des sensibilités. Et c'est délibérément que je n'ai pas distingué les passions, les émotions ou les sentiments et que j'ai traité, comme le faisaient les Grecs, des affects en général.
Dans votre ouvrage, vous revenez à la conception grecque des affects. Pour eux, la pure rationalité ne serait pas opposée à la vie affective.
MRA : Le logos - qui signifie à la fois raison, discours, parole - n'est pas seulement une raison logique, abstraite et théorique. La raison est liée à la naissance de la cité démocratique et s'enracine dans une expérience collective, sociale et politique. Elle implique des échanges entre des citoyens qui partagent aussi ce qu'ils éprouvent. L'élaboration du commun ne va pas sans un "éprouver-avec" qui accompagne la façon dont les citoyens organisent leurs rapports.
Nous ne sommes plus dans cet horizon de sens. La conception moderne de la raison instrumentale et scientifique a peu à peu installé une dichotomie entre les deux. Et dans le domaine politique, la tendance a été (et est toujours) de réduire les sociétés politique (y compris la démocratie) à un ensemble de procédures formelles, à des modalités d'organisation du pouvoir. Alors que la démocratie est aussi une forme de vie, un mode d'existence qui engage des expériences concrètes. Je ne me suis pas tant interrogée (comme on le fait traditionnellement) sur le bon ou le mauvais "usage" des passions que sur les conditions auxquelles la vie affective, ce qu'on éprouve ensemble, pouvait soutenir l'exercice de la raison publique
Depuis très longtemps, certains discours se revendiquant les plus rationnels empêchent le débat ; on peut penser à Thatcher et sa fameuse expression ''TINA'' : There's no alternative.
MRA : Le propos de Thatcher réduit effectivement le registre des sensibilités et des subjectivités collectives jusqu'à considérer que les individus ne sont que des unités comptables qui envisagent uniquement leur existence sous l'angle des pertes et profits ou des risques-bénéfices. Cette rationalité calculante et gestionnaire fait disparaître l'idée même de "vivre ensemble" ou de "vivre-en-commun". La seule norme du fonctionnement social, c'est l'utilité, l'efficacité ou la rentabilité. Cette rationalité à la fois exacerbée et rétrécie ne peut envisager l'expression des sensibilités collectives que comme un élément de désordre. Elle oublie que pour les penseurs des Lumières, fondateurs de notre modernité démocratique, tels Montesquieu ou Rousseau, les passions sont le socle existentiel de la raison publique. Celle-ci, comme l'écrit Rousseau, ne s'exerce pas dans le "silence des passions".
Des grands mouvements populaires de ces dernières années ont été ceux des revendications issues du vécu (MeToo, Les Gilets jaunes, Occupy WallStreet...). Des revendications pleines d'affect donc. Est-ce que ça en fait des revendications étrangères au registre de la raison ?
MRA : On assiste depuis les années 80 à l'émergence d'un certain nombre de protestations inédites, jusque-là considérées comme étrangères au périmètre des affaires publiques. Pensons aux revendications relatives à l'homosexualité, à la condition féminine, aux prisonniers, à l'environnement. Elles sont le plus souvent habitées par des expériences vécues, celles de l'injustice, de l'inégale dignité, de l'absence de reconnaissance. Aujourd'hui, on doit non seulement reconnaître leur validité mais se demander comment et à quelles conditions elles peuvent investir et enrichir l'expérience et les possibilités d'invention des sociétés démocratiques.
Prenons deux exemples actuels : d'abord le mouvement des Gilets jaunes qui, défiant les catégories d'analyse traditionnelles, a rassemblé des revendications hétérogènes, confuses et dont le dénominateur commun était l'omniprésence des affects : le vécu de l'injustice, de l'abandon voire du mépris. Ce mouvement n'a pas abouti pour plusieurs raisons : d'une part, il a refusé tout cadre institutionnel, toute forme d'organisation et a de ce fait sombré dans le ressentiment et la violence. Mais il ne faut pas oublier que les propositions qui ont pu émerger à sa suite ont pour la plupart été enterrées par le pouvoir : le grand débat, les cahiers de doléances, la convention citoyenne pour le climat, etc. Ce qui a renforcé les colères impuissantes alimentant les populismes.
MeToo a eu une portée très différente : des témoignages vécus, des récits de vie, se sont multipliés et diffusés de manière imprévue et ont réussi à tisser un "nous" commun. Parti lui aussi du partage des expériences sensibles, il a réussi à se généraliser en faisant émerger le problème de la domination masculine comme un problème politique majeur. Le procès des viols de Mazan n'aurait pas eu ce retentissement si MeToo ne l'avait pas inscrit au sein même de la raison publique.
Il y a un mot, qui a été réintroduit par le théoricien d'extrême droite Renaud Camus, qui prend beaucoup de place aujourd'hui dans le débat public. Celui d'ensauvagement ou de "décivilisation". Vous l'évoquez dans votre travail.
MRA : Le mot de ''décivilisation'' a d'abord été introduit par le grand sociologue allemand Norbert Elias. En analysant le processus de "civilisation des mœurs" lié à l'Occident moderne, il a montré que la pacification des rapports entre les individus, l'évolution des structures mentales et affectives allait de pair avec le développement de l'État moderne. Cette analyse ne comporte aucun jugement de valeur sur une prétendue « supériorité » de l'Occident. Elle décrit un processus qui a conduit à confier à l'État l'usage de la force légitime en retirant aux individus l'usage de la violence privée. Or les mots de ''décivilisation'' ou d' "effondrement" civilisationnel n'apparaissent chez Elias qu'à propos du nazisme Le régime nazi a marqué une rupture avec tous les codes et les normes de l'habitus civilisé qui reposait d'abord sur la reconnaissance de l'autre comme mon semblable. Renaud Camus, théoricien d'extrême droite, a réutilisé le mot "décivilisation" en le dévoyant. Il a prétendu qu'il désignait le déclin de l'Occident et la perte de ses valeurs traditionnelles sous l'effet d'une barbarie qui viendrait de l'étranger (entendons des immigrés...).
Quand Norbert Elias parle de décivilisation, notamment à propos de l''extermination des juifs, il décrit un effondrement des codes de la rationalité mais aussi de l'éthique et de la sensibilité minimale qui nous fait considérer l'autre comme un autre être humain. La question est de savoir si nos démocraties contemporaines ne sont pas elles aussi exposées à ce type de ruptures... Ce qu'on observe à propos du trumpisme et de ses excroissances me semble être une rupture civilisationnelle beaucoup plus grave que ce qu'on essaye de nous raconter à propos des flux (voire de la ''submersion'') migratoires.
Vous parlez aussi de la violence, de la manière dont on situe toujours son usage, comme nécessairement opposé à la raison.
MRA : La raison, elle aussi, peut user d'une violence symbolique. Mais il est tout aussi important de montrer comment une violence qu'on ne parvient pas à élaborer pour l'accorder à l'exercice de la rationalité peut se retourner contre la raison. Encore faut-il la qualifier avec justesse. La mort de Quentin Deranque à Lyon [militant identitaire mort des suites de ses blessures, après une rixe avec des militants d'extrême gauche ndlr] est un assassinat injustifiable. Mais le fait de l'utiliser pour discréditer la gauche dans sa totalité est une instrumentalisation perverse. Ces formes de violence, qu'elles proviennent de l'extrême droite identitaire ou de l'extrême gauche antifasciste, sont injustifiables car elles contreviennent à l'idée que seul l'État détient le monopole de la force légitime. Mais le fond du problème, c'est qu'il y a des situations où la raison est incapable, faute de médiations (sensibles ?), de l'emporter sur la violence. Comme l'écrivait Spinoza, on peut ne peut lutter contre une passion que par une passion plus forte...
Effectivement, on l'a vu dans les médias, suite à la mort de Quentin Deranque, l'affect - la peine, le sentiment de colère - a pris beaucoup de place, parfois pour justifier certains discours politiquement très situés. Qu'est-ce que vous en pensez ?
MRA : Comme le souligne Aristote, la colère et l'indignation, ne sont pas foncièrement antipolitiques. Elles sont d'abord une réaction devant l'injustice commise et/ou subie. Si la colère et l'indignation des Gilets jaunes ont sombré dans la violence et ont été ensuite instrumentalisée, c'est aussi parce que le pouvoir n'a pas voulu entendre leurs revendications.
Mais nous avons d'autres exemples, très proches de nous, d'une indignation collective devant le traitement fait à l'autre et qui à la fois se transforme en résistance efficace devant la brutalité du pouvoir et enrichit les formes d'action démocratique. À Minneapolis, le pouvoir a reculé devant la multiplicité des formes d'actions collectives (non-violentes) émanant de la solidarité de citoyens, du partage et de la mise en commun de leurs sensibilités.
Est-ce qu'on peut faire société dans un contexte aussi polarisé, quand les personnes ont des visions du monde considérées comme inconciliables ?
MRA : Nous nous trouvons dans une situation extrêmement difficile. Les polarisations poussées à l'extrême interdisent toute expression des désaccords. Les adversaires deviennent des ennemis et ce n'est pas seulement l'échange des opinions qui devient impraticable. Dans beaucoup de cas, nous n'avons même plus le sol commun qui nous permet d'élaborer les conflits. Mais comme le montrent les exemples auxquels j'ai fait référence, les expressions de la solidarité humaine, d'une attention fondamentale à l'injustice ou à l'indignité subies par l'autre n'ont pas disparu : elles sont toujours présentes comme un axe de résistance.
En définitive, je ne peux qu'insister sur le fait que la raison publique ne se réduit pas à une rationalité gestionnaire, administrative ou procédurale. Il faut s'attacher à l'idée qu'il existe un ethos démocratique qui engage une certaine manière de vivre et d'être ensemble. Il faut défendre l'idée, envers et contre tout, que la démocratie porte en elle l'horizon de sens de la coexistence humaine.

Passions publiques par Myriam Revault d'Allonnes (aux éditions du Seuil) ; 19, 90€
Conversation "Europe et démocratie" dimanche 29 mars 2026 à 10h au cloître de Made in (Lyon 5e) ; prix conscient
Dans le cadre du festival La philo éclaire la ville du Collège supérieur
