Aux Intergalactiques, voyage au centre de la tête
Science-fiction / C'est un étrange, questionnant objet littéraire que "Submergée", la nouvelle d'Arula Ratnakar, invitée de la 14ᵉ édition du festival de science-fiction et de l'imaginaire Les Intergalactiques.
Photo : Arula Ratnakar DR
Biologie marine, neurosciences, biomécanique, éthique scientifique, identité multiple, (in)finitude du corps ou de l'esprit... Il y en a des thématiques traversées dans cette nouvelle de seulement 95 pages. Première publication traduite en français (par Jean-Daniel Brèque) d'Arula Ratnakar, celle-ci marque le sillon prometteur d'une autrice qui a à cœur de questionner des thèmes universels (l'identité, la mort, le deuil) au travers de procédés pour le moins originaux... et détaillés. Elle mène des recherches sur le développement neurologique embryonnaire à l'université de Boston. C'est donc précisément qu'elle a imaginé et écrit des procédés mécaniques pour visiter les souvenirs d'un(e) tiers, dans un récit à la narration morcelée, presque elliptique, aux airs de polar cyberpunk.Â
Dans une société qui semble à la fois aseptisée et pourrissante, en proie à des séries d'épidémies liées au changement climatique, une brillante chercheuse nommée Nythia tente de percer à jour les conditions suspectes de la mort d'une autre chercheuse, Noor. Heureuse coïncidence, le cerveau de cette dernière est maintenu en vie, et peut délivrer par bribes des souvenirs de ses deux dernières années d'existence. Par l'entremise d'une technologie barbare (mais high-tech!) à laquelle on n'a pas compris grand-chose, Nythia s'approprie peu à peu les souvenirs de Noor. Ses petits et grands moments de vie, ses anciennes relations, son mode de pensée, perdant parfois pied et s'oubliant elle-même : « Qui es-tu ? Es-tu moi, dans une expérience que je vis en ce moment ? Es-tu mon cerveau désincarné, reposant à des kilomètres de mon corps, passant en boucle dans mes souvenirs pour préparer une série de pulsions lumineuses ? Ou bien es-tu quelqu'un d'autre, une inconnue peut-être, revivant mes plus mémorables moments ? »
Crise d'identité
Même si l'enquête pose la trame du récit, ce n'est pas celle-ci qui en constitue la chair. On n'y trouve donc pas de course-poursuite, ni même de brutalité, ou d'opérations chirurgicales sanguinolentes. Submergée entremêle la trajectoire de trois femmes et interroge l'éthique, l'affect, le deuil et le sentiment de réalité. Si certains aspects de cette nouvelle nous ont laissé(e)s plutôt circonspect(e)s (les très précises explications de la machine à faire tournoyer les souvenirs, par exemple), les relations sont, quant à elles joliment explorées et nous ont donné matière (métaphysique) à penser.
Contre-fictions
Festival culturel lyonnais dont nous avons interviewé l'un des fondateurs en février dernier, Les Intergalactiques croise les littératures de l'imaginaire et de la pop culture avec celles des sciences et des sciences sociales. On se souvient de l'excellente édition "Du pain et des jeux", à la faveur de cette année si particulière de 2024 (année des JO à Paris) ou de celle de 2022 "No future !" invoquant un imaginaire punk et chaotique, interrogeant notre hypothétique fin à toutes et tous. Cette année, après un déménagement à la Rayonne, place à une thématique plus sage, celle des "contre-fictions" pour évoquer les multiples façons dont les fictions d'imaginaire altèrent et questionnent les représentations de la réalité. On ne ratera pas Taous Merakchi, autrice de la très bonne bande dessinée Monstrueuse (aux éditions La Ville Brûle), Norman Ajari pour son travail Technofascisme, le nouveau rêve de la suprématie blanche (aux éditions Météores) ou Juan Sebastian Carbonnell pour Un taylorisme augmenté, critique de l'intelligence artificielle (aux éditions Amsterdam).
Outre une jolie sélection de longs et courts métrages évoquée en pages cinéma, on retrouvera les traditionnelles tables rondes parmi lesquelles, en ouverture du festival, la remise du (nouveau) prix de la traduction, à l'Université Lyon III. On se note aussi la brocante intergalactique, avec une soixantaine d'exposants qui proposeront aux passionnés d'acquérir un monceau d'objets neufs ou d'occasion, issus des "cultures de l'imaginaire".

Submergée, par Arula Ratnakar (aux éditions Argyll) ; 9, 90€
Les Intergalactiques
Du 5 au 7 juin 2026 Ã La Rayonne (Villeurbanne) ; de 5 Ã 10€
