Julien Jal Pouget, « le Boskop est un laboratoire d'expérimentation »
Onlypout / Fondateur du festival Les Intergalactiques, de la galerie de Boskop, streamer sur Twitch et figure de la pop culture et de la science-fiction à Lyon, Julien Jal Pouget a programmé une exposition autour de la figure du Xénomorphe dans sa galerie hybride, à découvrir jusqu'au 13 mars 2026. Retour sur une trajectoire fertile.
Photo : Julien Jal Pouget ©LS/LePetitBulletin
Le Petit Bulletin : Comment tout a commencé, Les Intergalactiques, la galerie de Boskop ?
Julien Jal Pouget : J'ai fondé l'association AOA prod avec deux ami·es en 2005. À l'origine, c'était une association d'étudiant·es de cinéma qui se retrouvaient autour de leur passion commune, avec un penchant pop culture, SF, fantasy... on pourrait même dire "geek" même si le terme est aujourd'hui galvaudé. L'histoire a perduré et nous avons fait de plus en plus d'événements sans penser à construire de modèle économique, on avait surtout à cœur de créer des espaces de sociabilisation et de partage. On a d'ailleurs demandé nos premières subventions huit ans après la création de l'association. En 20 ans, on a fait un paquet de gros "coups", on avait un ratio de 85 événements par an. On a organisé la première marche zombi en France par exemple, programmé Les épouvantables vendredis [des soirées films d'horreur ndlr] à l'Institut Lumière qui ont duré de 2008 à 2018, et puis en 2012, on a lancé la première édition des Intergalactiques. Il y avait déjà le festival Hallucinations collectives qui proposait un très bon festival de cinéma de genre, on a donc pris le créneau de la science-fiction. Naïvement, j'ai tout de suite voulu faire entrer le livre, ce qui nous a amené·es à nous lancer dans une organisation plus ambitieuse, à penser des rencontres, à des tables rondes. On a très vite déménagé à la MJC Monplaisir où j'ai travaillé deux ans en tant que barman et responsable communication.
LPB : Le festival Les Intergalactiques est peu à peu sorti du lot en proposant une programmation qui, au travers de la science-fiction, questionne la société et ses dérives contemporaines.
JJP : Ça l'était très peu au départ, c'est arrivé par phases. On a tenté plein de choses qui étaient un peu étonnantes, novatrices pour un festival "geek" comme le nôtre. On a été les premiers à inviter des youtubeurs à des tables rondes par exemple, et pas uniquement en rencontre ou en dédicace. Le véritable tournant a sans doute été l'arrivée d'Anne Canoville au poste de directrice artistique en 2017, puis, quelques années plus tard, elle a été rejointe par Raphaël Colson et Nicolas Sébastien Landais. Des profils extrêmement perfectionnistes, qui choisissent précautionneusement les invité·es, les intervenant·es, et effectivement, qui ancrent le festival dans une thématique qui permet à la fois d'explorer les univers de science-fiction et le réel.
À partir de 2021, je me suis mis à la coordination, à la logistique, ça me plaisait bien de soutenir le festival comme ça. Depuis quelques années, on gagne énormément en visibilité et en fréquentation... À tel point qu'on va devoir déménager.
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LPB : Vous avez même votre propre prix littéraire maintenant.
JJP : Ce sera une première cette année ! C'est parti d'une proposition de la maison d'édition associative et lyonnaise Hikaya, qui travaille sur la traduction de textes de science-fiction anglophone. Le labo IETT (Institut d'Études transtextuelles et transculturelles) de l'université Lyon 3 s'est ajoutée au projet. Le festival décerne une dotation de 500 € au meilleur texte traduit. La première édition, celle de 2026, exclut volontairement l'anglais. Si tout se passe bien, celle de 2027 sera exclusivement dédiée aux traductions depuis l'anglais. On a hâte. L'une des raisons pour lesquelles on ne connaît pas bien la science-fiction grecque, espagnole... c'est parce qu'elle n'est pas traduite, et puis ça nous permet de valoriser le métier de traducteur·ice, mis à mal en ce moment.
LPB : Et le Boskop, c'est arrivé quand, comment ?
JJP : C'est arrivé de manière très surprenante, presque improbable, en 2023. L'artiste Tony H avait son atelier dans ce local commercial de la rue Sébastien Gryphe, il avait repris le bail du tapissier de quartier et y avait installé sa société d'art. C'est pour ça que le lieu était déjà pas mal atypique. Ça lui tenait à cœur que ça reste un lieu dédié à la culture, à la création, comme une galerie, il me l'a donc "passé" pour y programmer des expositions. On a dû effectuer quelques travaux et on a ouvert officiellement en septembre 2023. Le nom vient d'un fanzine que j'avais trouvé sur une table, à la fac, je l'avais trouvé très drôle. Je ne sais même pas qui l'a écrit. On a fait un fanzine à 300 exemplaires de 2017 à 2019 qu'on a appelé du même nom. Puis ce fut au tour de la galerie... J'aimerais bien que l'auteur du "Boskop initial" vienne me voir un jour. Ce serait magique.
LPB : Quel est son modèle économique ?
JJP : J'ai monté une société ainsi qu'une association pour l'exploitation culturelle, et depuis le 15 décembre je suis salarié à 100% de Boskop. AOA est rentré au capital de Boskop, et j'ai un contrat de coréalisation du festival Les Intergalactiques. On a mis du temps pour en arriver là, comprendre comment on pouvait s'organiser pour structurer le festival, le Boskop, nos postes à chacun·e. On vient tous du bénévolat, de l'associatif, Les Intergalactiques a été un vrai laboratoire d'organisation collective... Aujourd'hui le Boskop est bénéficiaire, alors que je ne prends aucune commission sur les ventes d'œuvres. Les fonds viennent de mon contrat de coréalisation des Intergalactiques, des événements culturels, de la buvette, des adhésions, des prestations que me commandent parfois les écoles pour une immersion dans la science-fiction, des lives Twitch... Cela paye mon salaire et celui d'Anne. On veut embaucher dès qu'on peut, notamment sur le festival qui fonctionne grâce au travail assidu de nombreux·ses bénévoles. Ça a été mon cas pendant longtemps, à 35 heures semaine quasiment, je sais que ce n'est pas souhaitable. On évolue dans un milieu passionnant, mais ça ne veut pas dire que cela peut se substituer à une rémunération.
LPB : Au lancement de la galerie, quelle est la direction artistique que vous imaginez prendre ?
JJP : J'ai réalisé le confort que c'était d'avoir un lieu à soi. Avec AOA prod on était passés experts en nomadisme, mais là, me dire que j'avais un lieu en guise de carte blanche, c'était fou. Partant de ce constat, j'ai réalisé que je ne voulais surtout pas définir mon lieu, essayer de le contraindre dans quelque chose. Je le vois comme un laboratoire d'expérimentation. Ma première exposition a été un four, celle suivante, Samain, gravitant autour de la notion d'Halloween et des contre-cultures qui s'y rattachent, a su rassembler beaucoup de monde, au vernissage et pendant les jours qui ont suivi. J'expérimente beaucoup, autant du côté des expositions que des événements, qu'il s'agisse de projections secrètes, de ciné philo, de soirées Jenga ou de murder party. On m'aide pas mal. Je suis épaulé par Chloé Rubinelli, c'est notamment elle qui est à l'initiative des murder party.
Il y a quelques projets "fil rouge" que je monte en parallèle, notamment celui de monter une "fanzinothèque", répertoriant des fanzines tous azimuts. J'ai eu la chance de récupérer la collection de Yan Charpentier [artiste et figure lyonnaise de la microédition, décédé en 2024, ndlr] ainsi que son fond de VHS. Je commence à avoir une belle collection que je plastifie, et je ressors des exemplaires en fonction de la programmation culturelle de Boskop.
LPB : Vous travaillez avec des personnes, des structures qui ne digressent pas d'un positionnement artistique fort, je pense aux éditions Tanibis, à Papyart...
JJP : Il y a les expositions où j'organise tout de bout en bout, et celles où je mets le lieu et moi-même à disposition. Ce sont toujours des personnes que je connais un peu, dont je respecte énormément le travail. J'ai une liste en tête, d'individus et de collectifs avec lesquels j'aimerais vraiment collaborer. En juin dernier, il y a par exemple eu Ciseaux fanzine, ça faisait deux ans que c'était sur ma liste.
LPB : Vous avez aussi investi Twitch, notamment durant le confinement.
JJP : À une période, je passais beaucoup de temps sur Twitch. Je réalisais des interviews, je faisais des soirées entières avec des thèmes comme le kaiju, l'art soviétique, je diffusais et je commentais des films des frères Strougatski, de Stanisław Lem... J'avais jusqu'à 600 personnes qui me regardaient chaque dimanche soir. J'ai lancé un marathon de nanards en 2022, je crois qu'en tout on a atteint les 222 heures de film. Et puis mes chaînes ont été bannies une à une [il y en a eu plus d'une dizaine, ndlr], parce que parfois il y avait de la nudité - nanard oblige - ou qu'il y avait un conflit de droits d'auteurs. J'ai été officiellement pardonné ce 10 janvier sur une de mes chaînes, Intergalactiques, j'y streame tous les dimanches soirs. Avec toutes ces péripéties, j'ai perdu en visibilité, mais je crois que ça me va bien, c'est moins stressant.
LPB : Pouvez-vous nous parler de l'exposition Xénomorphe ?
JJP : Vingt-huit artistes sont programmé·es, j'ai dû en refuser plus d'une vingtaine... Le bon vieux Ridley Scott continue de fasciner, ainsi peut-être que les représentations lovecraftiennes du xénomorphe. J'ai reçu beaucoup de propositions plus chimériques que xénomorphiques, ça m'a donné envie de donner une chance à cette thématique plus tard. Les univers visuels sont variés, certains vraiment très réalistes, d'autres abstraits, certains assistés par ordinateur, d'autres 100% réalisés à la main. Je crois que ça va valoir le coup, et puis on a pensé de nombreux événements autour de l'exposition. En ce moment, je bricole un vaisseau pour la murder party par exemple.
Xénomorphe
Jusqu'au 13 mars 2026 à la galerie de Boskop (Lyon 7e) ; entrée libre
Les Intergalactiques 14e édition
Du 5 au 7 juin 2026 dans plusieurs lieux de la métropole ; tarifs non-communiqués

