De Maison du peuple à La Machinerie : La petite histoire du Théâtre de Vénissieux

Publié Dimanche 7 juin 2026

Patrimoine / Devenu La Machinerie depuis sa fusion avec la salle de concert Bizarre ! le théâtre de Vénissieux fut une Maison du Peuple comme la France - et l'Europe - ont su en créer dans l'entre-deux-guerres. Retour sur cette histoire très politique, communiste et socialiste, désormais insoumise.

Photo : Maison du peuple Vénissieux_ DR

Nombreuses en France (en Allemagne, en Belgique), les Maisons du peuple se confondaient parfois avec les Bourses du travail, nées dans la deuxième moitié du 19e siècle pour faire office de "bureau de placement" afin de centraliser les offres d'embauche. Ce rôle syndical additionné à celui des loisirs via une salle des fêtes était exactement la composante des Maisons du peuple. Ces lieux de sociabilité apparaissent en Belgique wallonne en 1872, selon le magazine de la CGT Les Cahiers de l'Institut CGT d'histoire sociale, dans le bassin minier de Jolimont, pour se détacher des diktats patronaux et religieux. En France, une "Vooruit" ou maison coopérative est établie à Roubaix en 1885. Mais c'est dans l'entre-deux-guerres que les véritables Maisons du peuple sont construites, à commencer par celle de la rue d'Anjou à Paris. puis à Belfort, à Besançon, à Saint-Malo, à Limoges, à Nancy, à Clichy, à Lens, à Montceau-les-Mines, à Saint-Claude (qui est devenu "La Fraternelle", filmée par les Frères Larrieu suivant le romancier Pierric Bailly dans le merveilleux Roman de Jim).... Dans l'agglomération lyonnaise, elles s'implantent à Pierre-Bénite en 1934, à Saint-Priest (devenant le centre culturel puis le théâtre Théo Argence du nom de son maire initiateur) inaugurée en avril 1935, une quarantaine de jours avant celle de Vénissieux.

Construction de la Maison du peuple de Vénissieux, 1935 _ DR

 

Maison

Comme les autres, celle-ci a de multiples usages : dans un triangle formé par la rue du Repos (aujourd'hui Eugène Peloux) et le boulevard Laurent Gérin, elle abrite un service du dispensaire (traitements anti-tuberculeux et vénériens, consultations, maison de la mère et de l'enfant), des bureaux de sociétés (sociétés mutualistes et musicales, œuvres scolaires et post-scolaires) et des bureaux pour les syndicats ouvriers. S'y trouve aussi - et c'est le plus vaste espace - une salle des fêtes pouvant accueillir 1200 spectateurs ! La salle, comme la scène (ouverture de 10 m et profondeur de 9, 70m) sont immenses : « quoiqu'il ne s'agisse pas exclusivement d'un théâtre »  d'après Joseph Pereyron dans un article paru dans La construction moderne, revue hebdomadaire d'architecture du 31 mars 1935, soit dix mois après l'inauguration du 3 juin 1934.

Dans cette époque reine du béton, tout est gris. « Les murs [sont] en béton banché, de gravier jusqu'à hauteur du sol du rez-de-chaussée, en mâchefer au-dessus (...) meneaux et linteaux d'ouverture et les marquises sont en béton armé » est-il stipulé dans la revue. Les escaliers intérieurs et le dallage des paliers sont en roche de Villebois, extraite de la spectaculaire carrière proche d'Ambérieu-en-Bugey, au pied de l'actuelle Via Rhôna. C'est de là que viennent aussi les pierres de la plupart des bâtiments haussmanniens parisiens ou lyonnais. Ces matières premières servent équitablement toutes les classes sociales.

Maison du peuple 1935, in La construction moderne, revue hebdomadaire d'architecture © Florentin

Si cette Maison du peuple voit le jour, c'est encore et toujours par volonté politique. Comme dans sa voisine Villeurbanne où le maire Lazare Goujon décide l'édification d'un outil similaire (le Palais du travail, futur TNP), son homologue SFIO Eugène Peloux, édile vénissian de 1930 à 1935 confie à un élève de Tony Garnier, Louis Weckerlin, ce chantier, son premier de grande ampleur. Il fera ensuite notamment la Caisse d'assurance sociale (à côté de la Bourse du travail), le marché de gros côté Confluence, le palais des sports de Gerland, le siège de l'OPAC du Rhône et le bâtiment place de la République (aux angles rues Childebert-République) avec Charles Delfante.

Théâtre

À Vénissieux, tel que le stipule la revue, il s'agit d' « inscrire [dans la ville] la réalisation d'un édifice public répondant aux besoins d'une population laborieuse de 16 000 habitants ». 91 ans plus tard, la commune compte 65 000 citoyens. La salle a vieilli. En 1985, elle a été complètement rénovée. Le balcon a été détruit au profit d'une salle d'un seul bloc. Des 900 places au rez-de-chaussée et 300 en tribune de sa construction, il résulte une jauge unifiée de 500. Dans les années 1980, la Maison du peuple devient un véritable lieu de spectacles avec une programmation contemporaine variée (théâtre, danse, musique). Désormais il faudra l'appeler "la Machinerie" même si à son fronton de ciment, typique de l'Art déco par ses lignes géométriques épurées, figure toujours le nom de Maison du peuple. En février 2016, un nouvel équipement culturel municipal a vu le jour à 2 km de là : Bizarre ! Dédié au hip-hop, situé dans le bâtiment de l'ancien Truck (salle de musique rock dans les années 80 et qui a fermé en 1989), il dispose de différents locaux : plateau de création, locaux de répétition, salle multimédia, salle de concert de 390 places debout. Ces deux entités, théâtre et salle de concert, sont regroupées au sein d'une régie autonome commune dirigée depuis 2024 par l'ancienne directrice des études de l'École de la Comédie de Saint-Étienne, Duniému Bourobou. Elle a succédé à deux femmes, Gisèle Godard puis Françoise Pouzache, qui ont bâti artistiquement ce théâtre avec les mêmes convictions que celles qui ont présidé à sa construction : une maison pour toutes et tous. L'autrice Diatty Diallo, la slameuse et poétesse Lisette Lombé, l'artiste pluridisciplinaire Sean Heart, la danseuse et chorégraphe Marlène Gobber et la comédienne Christel Zubillaga en sont les actuelles artistes associées. Joris Mathieu y a fait ses premiers pas, Olivier-Martin Salvan y a joué les toutes premières représentations de Les Gaulois il y a quelques semaines avant une grande tournée qui le mènera partout en France et notamment un mois cet hiver aux Bouffes du Nord à Paris. Malgré une économie plus que contrainte - la Région vient de supprimer la totalité de sa subvention annuelle de 80 000€ - le théâtre joue pleinement son rôle dans l'écosystème culturel local et national. Espérons que ça dure.

Théâtre de Vénissieux  
Architecte : Louis Weckerlin
Jauge : 500 places
Directrice : Duniému Bourobou
Juin 1934 : inauguration
2014 : devient La Machinerie en englobant Bizarre !