Val Thorens

Sogo bō : des marionnettes bordent le fleuve Niger

Publié Jeudi 9 avril 2026

Patrimoine / Un théâtre ancestral est célébré au Musée des Confluences. Celui, malien, du Sogo bō : une célébration de la vie chatoyante, à la croisée du spectacle de marionnettes et du carnaval.

Photo : Un couple de kòtè kònòw © Musée des Confluences - Bertrand Stofleth

C'est presque placés en farandole qu'on a découvert des perches du Nil, des crocodiles, des têtes d'antilope, des joueurs de balafon et des béliers, installés au cœur d'une scénographie figée qui restitue pourtant avec brio la vocation de tous ces masques : celle d'être en mouvement. L'exposition Au Mali, quand les animaux dansent du Musée des Confluences s'est attaquée à un exercice ardu : restituer la tradition vivante et pluriséculaire du Sogo bō. Un « théâtre de brousse » à la convergence du sacré et du profane issu des abords du fleuve Niger, mêlant théâtre, marionnettes musique, danse et chant.

Vous avez dit "guignol" ?
En 1878, le géographe Paul Soleillet s'était étonné d'avoir voyagé si loin, jusqu'au village Bambara de Mognogo... « pour voir Guignol ! Une tente carrée en étoffe rayée blanc et bleu est installée sur une pirogue à deux pagayeurs, une tête d'autruche emmanchée d'un long cou s'avance sur le devant ; elle se dresse, s'allonge, s'abaisse, se raccourcit, tourne à droite, tourne à gauche d'un air d'attente curieuse et inquiète ; puis deux marionnettes surgissent du milieu de la tente... ». On retrouve d'ailleurs quelques masques similaires au Musée des arts de la marionnette de Lyon. 

Savoir-faire ancestral

Le Sogo bō est pratiqué par les jeunes (entre 9 et 25 ans), les hommes manipulant les masques et les jeunes filles faisant de la musique, chantant. Pouvant prendre plusieurs formes (sur l'eau, sur terre, en après-midi, la nuit, avec ou sans kalaka - le petit théâtre qui cache les marionnettistes), il est difficile de définir la "fonction" du Sogo bō. « C'est un spectacle profane, qui met en scène des situations du quotidien, des conflits, des personnages inventés... Et pourtant, on peut y voir Fâro par exemple, une divinité de l'eau bambara », précise Yoann Cormier, chef de projet de l'exposition. Le parcours montre donc les objets dans plusieurs situations, au crépuscule comme en pleine après-midi, sur l'eau comme sur terre, et presque toujours en musique. Pour les plus jeunes, quelques masques d'animaux sont accompagnés de poétiques projections mettant en scène ces derniers dans des situations amusantes. Un plaisir.

Le premier objet Sogo bō trouvé date de 1352, mais il est possible que les premières célébrations soient bien plus anciennes. Le légendaire Ibn Battûta qui a sillonné l'Afrique au XIVe siècle a évoqué dans ses écrits la sortie d'un couple de kòtè kònòw alors que la nuit était bien avancée. Deux grandes têtes de calaos d'Abyssinie - région de la Corne de l'Afrique - surplombaient un dôme fait de plumes et de tissus bogolan sous lequel se cachaient des fils de forgerons qui faisaient danser les imposants oiseaux en mouvements concentriques. Un couple de kòtè kònòw est d'ailleurs visible à l'exposition, ce sont les costumières de l'Atelier des Opéras de Lyon qui ont réalisé leur "plumage". Le masque, lui, est authentique.

Le Sogo bō avec un kalaka © Musée des Confluences - Albert Loeb

Une tradition menacée

Le Sogo bō est une tradition encore aujourd'hui nimbée de mystère, qui est pratiquée par les peuples bozo (probablement ses initiateurs), somono, marka, bamanan avant la saison des pluies et au début de la saison froide. Au Musée des Confluences, elle est rendue tangible par les 110 objets de l'exposition, dont 101 donnés en juin 2024 par un couple de marchands d'art, Sonia et Albert Loeb (fils de Pierre Loeb, le fondateur de la galerie Pierre à Paris). Bon nombre des vidéos et explications présentées à l'exposition ont aussi été offerts par le couple qui a sillonné la région plus de 20 ans, captivé par cette tradition : « Chaque achat était un moment de surprise, de découverte. [...] Il n'y a pas d'uniformité des marionnettes car elles sont le fruit de créateurs, les forgerons-sculpteurs » expliquent-ils en vidéo, en marge du parcours principal de l'exposition. Le duo explique avoir ressenti le besoin de donner de l'écho, une place à cette imposante collection après 2019, période à partir de laquelle ils n'ont plus pu se rendre au Mali, pour des raisons de sécurité. Le besoin de « trouver un relais » s'est révélé d'autant plus pressant que la situation délétère (guerre persistante, crise humanitaire et économique, pouvoir autoritaire, exode rural) a aussi eu un impact sur les Sogo bō, qui se font de plus en plus rares.

Avec les festivals Fesmamas (Festival du masque et de la marionnette, initié en 1993), Ségou'Art (en 2005) et le festival international Sogobô (en 2024) la société malienne se mobilise pour sauvegarder et même faire évoluer cet héritage, inscrit depuis 2014 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité de l'Unesco. Une petite partie de l'exposition s'interroge donc sur l'avenir de cette tradition.

Au Mali, quand les animaux dansent
Jusqu'au 7 avril 2027 au Musée de Confluences (Lyon 2e) ; de 0 à 12€

Au Mali, quand les animaux dansent

À travers différents objets, masques animaux et grandes figures de bois, mais aussi par le biais d’audiovisuels, le Musée des Confluences propose de découvrir la pratique du sogobò, des fêtes organisées par plusieurs ethnies du Mali, aujourd'hui inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco.